Avec nos pinceaux magiques, nous retraçons le portrait robot de Abdou Rachid Ndiaye, styliste-modéliste : Rachid, le fantaisiste du soin.

Il a l’art du soin en lui. Son allure soignée le suit depuis l’enfance, alors qu’il se dirigeait droit dans la profession de pharmacien. Sa trajectoire et ses projections montrent, cependant, qu’il puise à ses deux passions pour imprimer son identité et s’imposer en styliste à la touche incontournable.

Abdou Rachid Ndiaye ,styliste-modéliste

De sa démarche nonchalante et dans sa mise up-size désinvolte, Abdou Rachid Ndiaye nous entraîne avec entrain dans son «laboratoire».

Dans cet atelier de couture et de stylisme, sis sous les piliers des immeubles des Hlm Fass, son tenancier s’y meut comme un apothicaire. Normal.

Hormis la grande passion de son exercice, le styliste-modéliste Abdou Rachid Ndiaye a loupé de peu la profession de pharmacien.

Après son baccalauréat en 2010, il est orienté à la Faculté de médecine, de pharmacie et d’odontostomatologie de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, au département de pharmacie.

Il s’y distingue autant par les études qu’avec son look décalé qui a fini par être de notoriété au campus.

Africa Day
Africa Day

«Les étudiants me répétaient que ma place n’était pas vraiment à la fac. Ils étaient focalisés sur mon style, et j’avais aussi toujours mon cahier de croquis», se rappelle celui qui dit encore garder sa passion pour la biologie qu’il a depuis le lycée, et dont il compte poursuivre plus tard les études.

Cet attrait pour la biologie se remarque par un modèle étonnant qui trône au salon de son atelier et se distingue du lot. La robe, d’un orange et d’un vert duveteux, entraîne presque son spectateur dans l’esprit des banquets princiers du classicisme. Le thème de ce travail était fougère-aigle.

La fougère-aigle, une espèce végétale spécifique, qui a la particularité d’accaparer son espace d’éclosion et de dominer toutes les espèces qui y poussent. Elle grandit avec une image fractale. «J’ai renommé cette robe Farana. Vous voyez que ça attire l’attention. J’ai repris les figures tectoniques à l’image de la fougère-aigle.

Pour les matières, il y a différentes catégories de soie, dont l’uni, le côtelé, le tissé. Pour les ailes, c’est du coton. Elle a sa cape et son sac», explicite le jeune styliste-modéliste, qui souhaite investir sa créativité dans le costume de cinéma.

Des livres, en plus de ses cahiers de croquis et autres instruments, reposent sur la table de séjour de son atelier. Au-delà de l’expression de la passion, il y a à voir une «révolution».

Selon Rachid, on est dans une ère où chacun doit être un intellectuel dans son métier, en plus d’avoir une réelle maîtrise pratique. Il dit être en désaccord avec ce qui se fait dans la mode, en général, et porte l’ambition d’inspirer une nouvelle tendance.

À son avis, le principal problème avec les stylistes sénégalais est qu’ils ne progressent pas, justement parce qu’ils ne dessinent pas et ne modélisent.

«Ce qui fait qu’ils font de la répétition et ont généralement une clientèle et des modèles fixes», fait-il remarquer, avant d’ajouter cette suggestion : «Il faut investir les coupes modernes, être rigoureux sur la coupe, travailler à se structurer, à respecter la carrure, les proportions, les épaules, l’amanchure, jouer sur l’aisance, apprendre comment calquer les pinces … Il faut se départir de ce travail machinal et systématique de tailleur».

Rachid, le fantaisiste du soin

Malgré une bonne adresse, Rachid est réputé discret et peu bavard. Il s’en explique. «J’ai toujours refusé de parler avant d’avoir des réalisations concrètes et originales à montrer. Je veux que quand les gens regardent mon travail, ils s’exclament : «C’est cela que je cherche !».

Je constate que dans le secteur de l’habillement, les gens veulent servir de la qualité, mais ne trouvent pas toujours de la qualité en termes de ressources humaines dans le marché. Ce qui fait perdre beaucoup de clients à l’étranger d’ailleurs», indique Rachid. Justement, c’est cette plus-value qu’il veut apporter et symboliser.

D’ores et déjà, Rachid annonce qu’à long terme, il va déposer «Malamo» comme le nom de sa marque. «Ça signifie Rachid, en lingala. Rachid est un mot arabe qui signifie droiture ou bonté», explique-t-il.

CRÉATIVITÉ

Il se pourrait bien que l’étiquette au nom de «Malamo» caresse les nuques des avocats du Sénégal, dans quelques années. «À long terme, je veux habiller tous les avocats du Sénégal.

D’ailleurs, quand j’ai présenté le projet la première fois à des professionnels qui venaient dispenser des formations ici, ils ont répliqué «Pourquoi pas tous les avocats d’Afrique ?», énonce Rachid, ambitieux, binocle bien mis et droit dans ses grandes bottes noires.

Ces professionnels se sont référés à la qualité de son échantillon, qui reçoit le visiteur à l’entrée de l’atelier. Ici, «sa» coupe marque encore la différence, en plus de la matière utilisée.

«Les toges demandent beaucoup de moyens et de travail. Elles ont leurs tissus particuliers et se coudent intégralement à la main. Je les fais avec un coton très léger. En Europe, on les fait avec de la laine, une matière qui n’est pas commode, vu notre climat, or c’est ce qu’on importe.

Remarquez la différence, avec ce tissu. Bien qu’avec l’ampleur, on y est à l’aise», nous assure Rachid, en nous présentant sa toge prototype. Il informe qu’il va réaliser une mini-collection pour une exposition à la maison des avocats, dont il a l’accord de principe.

Rachid a aussi pensé au projet qui assoira sa «base économique».

Il veut faire des confections et des dessins très explicites pour les stylistes et détenteurs de maisons de couture qui n’ont pas le crayon facile. Vu qu’il est également modéliste, il propose aussi de vendre à des patrons, faire la confection, le montage, le prototype et même le dessin technique (avec les sections et les mesures, croquis devant-dos…).

Ce projet vient après son constat qu’au Sénégal, il n’y a pas assez de techniciens patronneurs qui peuvent faire la coupe et la bonne gradation. Ainsi, avec son offre, le styliste client va juste récupérer le prototype et le développer à l’industrialisation.

«Je l’ai déjà fait pour Sisters Of Africa (Sos) qui est une marque internationale avec des boutiques partout dans le monde. J’ai aussi travaillé avec Sophie Zinga, durant 3-4 mois, pour qui j’ai confectionné des modèles. C’était une belle expérience, car on échangeait beaucoup. Je dessinais ses idées et lui proposais de structurer ses coupes.

Elle m’a écouté et c’est elle-même qui guidait les modifications qu’elle voulait. J’ai vu qu’elle a eu beaucoup de succès avec ce travail. C’est cela que je veux, accompagner les stylistes qui n’ont pas le temps de cette manœuvre ou qui ne peuvent simplement pas dessiner.

Cela offre aussi de l’emploi à une main-d’œuvre locale et dispense du voyage en Occident pour juste trouver de bons modélistes», soutient le jeune styliste-modéliste. Il souligne que cette demande est forte, mais que beaucoup ignorent que cette expertise existe ici et est tout près d’eux.

Pour sa promotion, Rachid prévoit de faire des expositions avec ses tenues avant-gardes, les tenues de villes, les tenues structurées, etc. Il entend organiser aussi des workshops en faveur de particuliers qui veulent avoir la technique du montage et des coupes, afin de les aider à pouvoir réaliser les détails techniques.

Mariama Ba, femme de lettres sénégalaise, auteure du roman « Une si longue lettre »
Mariama Ba, femme de lettres sénégalaise, auteure du roman « Une si longue lettre »

Au moment de cet entretien, Rachid était dans un projet avec le rappeur sénégalais Nix, dans lequel il travaille avec Niuku (styliste basé entre Paris et Tokyo). C’est un concept-story à travers un clip vidéo, disponible depuis une semaine sur YouTube, sous le titre de «Moonwalk».

Avec Niuku, Rachid devait se rendre au Japon, cette année, pour un défilé, mais la pandémie a compromis l’événement. «Toutefois, je dois travailler encore avec Niuku pour des ventes, parce qu’elle est aussi distributrice au Japon. Elle a des boutiques de marques africaines là-bas», apprend-il.

PASSION

Devant ses œuvres et dans son sujet, le feu de la passion brille dans les yeux de Rachid autant qu’il réchauffe sa voix. Peut-être parce qu’il entretient cette chaleur depuis l’enfance, quand il se distinguait déjà par ses tenues particulières avec la touche d’un papa qui va l’influencer dans le temps.

«Mon père m’a très tôt habitué aux vêtures différentes et raffinées. Tout petit, il me mettait des souliers avec des talons. J’étais un bon élève, mais chaque fois qu’il fallait m’identifier, on disait le jeune homme qui s’habille bien. Quand on l’a affecté au lycée de Tivaouane, ses collègues n’en revenaient pas, car ils pensaient que j’étais le gosse d’un richissime.

Mon papa en riait et leur répondait que tout vient de la friperie», sourit Rachid, dont le papa a aussi joué sur ses aptitudes de styliste.

«C’est un très bon dessinateur et j’ai tenu cela de lui. En Cm2, je me faisais de l’argent avec les cahiers Cfee. Au collège, on m’a exclu plusieurs fois de ma classe parce que je dessinais l’enseignant pendant qu’il faisait son cours au tableau», se souvient encore cocassement Rachid.

C’est à l’Institut de coupe, de couture et de mode (Iccm) que Rachid va apprendre les bases canoniques du stylisme. Il intègre cette école en 2014. Pourtant, c’est après l’obtention du Bfem qu’il avait confié à son père qu’il voulait être inscrit à l’École des beaux-arts avant de risquer une grosse gifle.

Après le baccalauréat, il a été émoussé par le coût excessif des écoles de stylisme en Europe. Finalement, il se résout aux études universitaires. «Ironie du sort, c’est mon père lui-même qui m’envoie le lien du concours d’entrée à l’Institut de coupe, de couture et de mode (Iccm).

J’étais sceptique au début, car je pensais que nos écoles de stylisme n’étaient pas à un top niveau. Je me suis quand même rendu sur place pour me renseigner, et à la fin, la Direction et le contenu des cours m’ont rassuré. J’ai aussi surtout vu des professeurs modélistes et stylistes qui enseignaient à l’École des beaux-arts», raconte Rachid.

Ce dernier réussit finalement avec brio, en entrant major à ce concours qui admet 10 étudiants par an. «Mon passage à la Fac médecine m’a beaucoup aidé (Rires). Le rythme qu’on considérait soutenu à l’Iccm n’était pas grand-chose à côté de celui de l’Université.

Ensuite, dans nos cours, il y avait des matières végétales, comme la biologie et la botanique, qui avaient le même ton qu’au Département de pharmacie et j’y étais très à l’aise.

C’était aussi le cas dans le dessin d’observation», confie Rachid, qui est convaincu qu’il faut étudier, être formé sur les canons et ne pas seulement se suffire de son talent.

Il affirme qu’il a toujours ébloui par ses dessins, mais reconnaît qu’il manquait un peu d’aplomb. Maintenant, bien qu’il soit revenu à ses feelings du début, il n’en reste pas moins qu’il les repose sur un registre scientifique qui leur confère crédibilité et excellence.

Tel le pharmacien, Rachid a un réel souci de la concision, des bonnes combinaisons, du parfait calibrage, mais a surtout de la patience. À 30 ans, il conçoit qu’il vaut mieux baliser son chemin que de presser le pas obstinément.

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