La Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger ?

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La Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger ? Inscrite en 2009 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco, la Charte du Mandé a été brandie par ses promoteurs comme ‘preuve’ d’une Afrique terre de droits de l’homme et de justice sociale.

Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger ?

La Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger
La Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger

Et ce, bien avant le Bill of Rights de 1689 en Angleterre, la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ou voire même la Magna Carta (1215), considérée comme la matrice des droits de l’homme dans le monde.

Quelles sont les origines de la Charte ?

Selon la tradition orale, le prince Mandingue Soundjata Keita, de retour de l’expédition victorieuse de Kirina contre son ennemi Soumangourou Kanté, roi du Sosso, fait appeler les sages sur la clairière de Kouroukan Fouga pour proclamer sept préceptes.

Ces nouvelles lois organisent la vie politique et sociale de l’empire du Mali naissant. Nous sommes en 1236. Ainsi voit le jour la Charte du Mandé.

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Cependant, selon l’ethnologue et historien malien Youssouf Tata Cissé, lui-même chasseur initié qui a recueilli et traduit les récits de son compatriote et griot traditionnaliste Wa Kamissoko, ces 7 préceptes connus sous le nom de « serment des chasseurs » dateraient de 1222.

A son avis, ils auraient été transmis entre griots dépositaires membres de la société d’initiation des chasseurs.

Youssouf Tata Cissé finira par donner le nom de Charte du Manden Nouveau au serment des chasseurs dans son ouvrage La charte du Mandé et autres traditions du Mali, publié en 2003 par Albin Michel.

Lire aussi :

Yousouf Tata Cissé précise que la proclamation de la Charte du Manden Nouveau s’est faite à Dakadjalan, la première capitale de l’empire du Mali.

Les ruines de la ville se situeraient sur la rive droite du fleuve Niger, à environ cinq kilomètres au nord-est de Kirina qui est à 45 km au sud-ouest de Bamako.

Comment la Charte a-t-elle obtenu une reconnaissance internationale ?

En 1998, l’Agence pour la francophonie et le Centre d’Etudes Linguistiques et Historiques par Tradition Orale (CELHTO) organisent à Kankan, en Guinée, un atelier sur la collecte et la sauvegarde du patrimoine oral africain.

Durant cet atelier, le magistrat et griot guinéen Siriman Kouyaté compile les récits des griots invités pour en extraire un corpus de 44 articles publié ultérieurement. C’est ce document qui est connu sous le nom de Charte de Kouroukan Fouga.

Une version légèrement remaniée de ce texte a été éditée conjointement par la Société africaine d’édition et de communication de Djibril Tamsir Niane, et les éditions de L’Harmattan à Paris en 2008.

En 2009, l’UNESCO inscrit la Charte du Mandén proclamée à Kouroukan

Fouga sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité sur la base d’une requête du Mali.

Ceci confère à la charte une certaine légitimité et une certaine aura dont beaucoup d’intellectuels africains s’inspirent pour revendiquer la primauté de l’Afrique sur le terrain des droits de l’homme, du respect de la diversité, etc.

D’autres chercheurs, occidentaux mais aussi africains battent en brèche cette thèse et en contestent la validité et l’authenticité.

La Charte du Mandé a-t-elle vraiment existé et qui doit en juger +
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Pourquoi la controverse autour de cette charte ?

L’existence de deux versions concurrentes (celle de Tata Cissé et celle de Siriman Kouyaté) y est pour beaucoup.

Des questionnements sur la véridicité de la Charte du point de vue historique ont été soulevés, de même que la recevabilité de textes « reconstruits ».

Rien de nouveau quand on connaît les défis posés par les sources orales à la recherche.

Sous cet angle, la méthodologie utilisée lors de l’atelier de Kankan et qui a abouti à la Charte de Kouroukan Fouga rédigée sous forme de constitution moderne par le magistrat Siriman Kouyaté est décriée.

Selon Francis Simonis, historien et maître de conférence à Aix-Marseille : « l’histoire de la « redécouverte » de cette charte du Mandén est édifiante. L’invention de la charte, au sens que les archéologues donnent à ce terme, date en effet de mars 1998 ».

Il poursuit en fustigeant au passage l »Unesco qui « a donc classé, sans s’être livré à une nécessaire expertise scientifique ou historique, un texte qui ne lui a pas été communiqué, en amalgamant par un raccourci audacieux les deux versions concurrentes d’une « charte » dont personne ne peut dire ce qu’elle est vraiment ».

Sur son site, l’Unesco donne les motivations à sa décision d’inscrire la Charte sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.

Elle proclame: « d’après l’information fournie dans le dossier de candidature numéro 00290, la Charte du Mandén, proclamée à Kouroukan Fouga satisfait aux critères d’inscription sur la Liste représentative comme suit :

  • R.1 : La Charte du Mandén, reconnue par les membres de sa communauté comme étant une composante essentielle de son patrimoine, est un droit coutumier sur lequel cette communauté s’appuie pour régir la vie sociale, tout en respectant la nature et l’évolution de l’environnement ; elle est transmise oralement de génération en génération et procure un sentiment d’appartenance, d’identité et de continuité aux communautés ;
  • R.2 : L’inscription de la Charte du Mandén sur la Liste représentative encouragerait le dialogue interculturel en donnant une plus grande visibilité à ses valeurs de règlement des conflits et de gouvernance traditionnels ;
  • R.3 : Des mécanismes juridiques et des mesures de sauvegarde spécialement axés sur la documentation et la sensibilisation sont exposés dans la candidature, qui démontre également la détermination de l’État et des communautés de les mettre en application ;
  • R.4 : La participation des autorités traditionnelles et des responsables locaux à la candidature transparaît dans les mesures de sauvegarde présentées et le dossier contient une preuve de leur consentement libre, préalable et éclairé ;
  • R.5 : Kouroukan Fouga, l’espace culturel où la Charte du Mandén a été proclamée, est inscrit à l’inventaire du patrimoine culturel national. « 

Jean Loup Amselle, anthropologue et ethnologue français, enfonce le clou : « sans aller jusqu’à parler d’imposture, il reste que cette Charte [de Kouroukan Fouga] et ses appendices – le « Serment des Chasseurs » et la « Charte du Mandé » – apparaissent, bel et bien, comme une construction ».

Il inscrit cette démarche de construction dans une perspective afrocentriste.

Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne réfute cet argument : « l’idée de dire : « Vous avez disposé cela en articles comme la Magna Carta parce que vous imitez l’Europe », mais enfin, il y en a marre ! Les gens ne pensent pas en ayant en vue tout le temps l’Europe. C’est cela qui est énervant. »

Selon lui, « le propos est de répondre à une question très précise qui a des conséquences énormes : est-ce qu’il y a dans la tradition orale africaine un discours sur l’individu et les droits dont il est porteur en tant qu’individu « ?

« C’est ce que fait le Serment des chasseurs en disant qu’« une vie est une vie ».

« C’était la seule chose dont j’avais besoin, moi, dans ma réflexion sur les droits humains, et ce n’est pas seulement une réflexion, c’est également un combat : depuis 1960, la société civile africaine voulait la mise en place d’une charte africaine des droits de l’homme – c’était cela l’exigence, au même titre que ce que l’on retrouve dans d’autres régions du monde, en Europe, en Amérique du Sud, à opposer aux États – c’était donc un aspect de résistance.», explique le penseur.

« Maintenant, une fois cela dit, la véridicité, il faut lui appliquer toutes les procédures scientifiques qu’on applique normalement ; cela fait longtemps qu’on a des manières d’appliquer des procédures scientifiques de vérification à la tradition orale », ajoute-t-il.

Que dit la Charte du Mandé ?

La Charte du Mandé, telle qu’inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’Unesco, est constituée d’un préambule et de 7 articles qui font la promotion notamment de la paix sociale dans la diversité, l’inviolabilité de la personne humaine, l’éducation, l’intégrité de la patrie, la sécurité alimentaire, l’abolition de l’esclavage par razzia, la liberté d’expression et d’entreprise.

Que dit la Charte du Mandé
Que dit la Charte du Mandé

La Charte du Mandé est-elle encore d’actualité ?

Depuis la reconnaissance de la Charte par l’Unesco, l’on est en droit de s’interroger sur l’appropriation de celle-ci par les Etats et la société civile africaine, même si certains de ses énoncés sont de portée universelle, car « à l’adresse des oreilles du monde tout entier. »

Les réflexions autour de la charte ont laissé, dans la région ouest africaine et à fortiori dans d’autres parties du continent, la place au vide après l’effervescence des premières années.

L’un des principaux freins à cette charte est qu’elle parle aussi du Mali médiéval, de la domination des mandingues sur les autres communautés.

S’adresse-t-elle à l’Afrique toute entière ? Pourquoi les intellectuels africains anglophones semblent être peu concernés par cette charte ? Est-elle valable pour notre époque ?

La Charte du Mandé est-elle encore d'actualité
La Charte du Mandé est-elle encore d’actualité

Dans l’ouvrage La Charte de Kurukan Fuga : aux sources d’une pensée politique en Afrique, le romancier et essayiste Boubacar Boris Diop ouvre une piste de réflexion: « le vrai défi est d’éviter de faire de la Charte du Mandé un document figé.»

« Pour qu’elle devienne une réalité vivante, il faudra savoir en parler au besoin avec irrespect, en essayant toujours cependant d’y retrouver le fil conducteur de notre identité politique et sociale moderne », dit l’écrivain.

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