Liban, Fodé Kaba 1 et 2, Casamance… Les guerres qui ont marqué Mbaye Loum. Dans un entretien avec le journal Le Quotidien, publié le 5 septembre 2012, Amadou Mbaye Loum retraçait sa carrière de journaliste à la Rts, de ses débuts comme pigiste chargé de réaliser des magazines aux dernières années de sa riche carrière comme reporter de guerre. Il devait rencontrer la mort un peu plus de 5 ans plus tard, ce mardi 20 février à l’hôpital Principal de Dakar. Pour lui rendre hommage, Kafunel.com publie des extraits de cette interview truffée d’anecdotes croustillantes. Nous nous sommes arrêtés à ses reportages en zones de conflit.

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LIBAN

« Ma première mission tombe malheureusement sur l’envoi du premier contingent de militaires sénégalais au Liban (1985). J’y vais sans même savoir ce qui m’attendait. Je prends un vol avec le lieutenant-colonel Mamadou Ab­doulaye Dieng (général à la retraite).

Après huit heures de vol, on débarque à Damas avant de quitter la ville à six heures du matin, pour aller vers le Liban, situé au sud de la Syrie.

À l’époque, Mamadou Ab­doulaye Dieng était lieutenant-colonel.

Mais lors des missions, on met un galon électronique supérieur pour vous mettre aux normes des Nations-Unies. Ce jour-là, un colonel français lui dit : ‘On embarque mon colonel’. Dieng répond : ‘Où sont nos armes ?’ Alors que le matériel était transporté par des Galaxies, les avions américains capables de convoyer des chars.

Le colonel Dieng dit à ses hommes : ‘Il n’est pas question d’embarquer sans armes. Allez prendre vos armes avant qu’on embarque.’ J’étais loin d’imaginer ce qui pouvait se passer. Il coupe le convoi en trois parties. On quitte, sa voiture reste derrière. On quitte Damas pour aller à Beyrouth.

Ce jour-là, il y a eu un accident entre un véhicule militaire sénégalais et un autre véhicule, sans grands dommages.

Ensuite, on est partis au Liban sud où on s’est installés dans la ville de Kahna. Après l’installation, il fallait effectuer des patrouilles pour faire la reconnaissance des lieux.

Du côté des journalistes, il y avait Gaston Faye, Ma Kahna Magib Fofana et Momar Diongue du Soleil. Deux Jeeps étaient parties, la première est passée sans problème.

Mais, la deuxième a sauté sur une mine alors qu’il y avait à son bord un chauffeur commando et trois gendarmes sénégalais. Les deux gendarmes et le chauffeur commando ont été déchiquetés. La quatrième personne n’a eu que des égratignures.

Quand on a ramené son corps avec ses talismans autour du rein, on devait l’évacuer au Pc des Nations-Unies. Quand les infirmiers ont débarqué par hélicoptère pour l’évacuer, ils se sont exclamés : ‘C’est quoi ça ?’

Ils voulaient les enlever, mais nous leur avons demandé de les laisser avec lui. Nous avons eu trois morts ce jour-là.

La nouvelle avait ému les Sénégalais. Nous avons filmé des images pour rassurer les Sénégalais, en leur disant que ces pertes peuvent subvenir dans les manœuvres à Dakar ou à Tamba. On prévoyait les probables pertes en vies humaines ou en matériel. On a déposé la fiche de perte à l’ambassade dirigée à l’époque par le défunt ambassadeur Samba Ndiaye et trois gendarmes.

Ensuite, nous sommes partis à Tyres au sud Liban. En allant dans notre cantonnement, nous sommes tombés dans une embuscade que les Palestiniens avaient tendue aux Français. Ils nous ont arrosés, les coups de feu venaient de partout. Le véhicule a été criblé de balles et il était même exposé à la Dcm vers la rocade du bat train. Le capitaine Nelson (général à la retraite), malgré qu’il soit le plus gradé, est descendu du véhicule. J’étais au milieu, le Lieutenant-colonel Boubacar Bâ Bebel était à droite, plus le chauffeur. Ce dernier est sorti pour demander à Nelson : ‘Qu’est-ce qu’on va faire’. Nelson répond : ‘Du calme’. Le chauffeur est parti garer le véhicule, nous sommes allés nous retrancher. Fina­lement, il a reçu une balle dans le ventre avant de mourir sur le coup. On a finalement dor­mi chez les Pa­lestiniens. Il y avait une partie qui voulait nous retenir comme otages. A­près des négociations, on a été relâchés.

En rentrant à la base sénégalaise, j’ai reconnu finalement un chauffeur. Il s’appelait Ernest Or­talla.

Quand je faisais Cesti-matin, il y avait un tangana que l’on fréquentait qui était contigu à son garage. Je lui ai demandé : ‘Jeune hom­me, comment t’appelles-tu ?’. Il me ré­pond : ‘Ernest’. Nous avons mangé ensemble, il nous a déposés.

Au retour, il avait ramassé les débris d’une bombe à fragmentation. Il est mort. C’est une expérience qui m’a beaucoup marqué. Sur le coup, je m’étais dit que ça arrive aussi. C’est en 1998-1999 en Guinée-Bissau que j’ai compris.

FODÉ KABA 1 ET 2

« En 1980, l’Armée sénégalaise était intervenue pour gérer une mutinerie qui était survenue en Gambie. C’était l’opération Fodé Kaba 1 suivie plus tard de Fodé Kaba 2. Le Président Daouda Diawara, qui est parti au sommet de l’Oua puis à Londres au mariage de Lady Diana et du prince Charles, a été déposé par Koukoye Sam­ba Sagna.

Je pense que c’était plus une rébellion qu’un coup d’État. À l’époque, il y avait des soldats appelés Fields forces. Ce sont ces paramilitaires qui sont allés donner aux prisonniers des armes pour rejoindre leur cause. Après cet incident, l’avion de commandement est allé pren­dre Diawara à Londres. A Dakar, il a été logé dans l’aile Est du palais de la République.

En 1981, il y avait deux Korité célébrés vendredi et samedi. J’ai travaillé le vendredi et j’ai présenté le journal du samedi. Vers 18 heures, Pathé Fall Dièye (Dg de l’époque) est passé me trouver : ‘Loum, on va aller enregistrer le message de Diawara au Peuple gambien à la Présidence’. On est partis au Palais.

Après quelques minutes, Djibo Kâ (ministre de l’Information) est venu avant de dire après quelques discussions : ‘Diawara doit faire un message.’ Je lui ai rétorqué : ‘Est-ce que Diawara peut rassurer les Gambiens à partir de Dakar en leur disant que la situation est sous contrôle ?’

Il m’a demandé ce qu’il faut faire. Je lui ai dit qu’il faut faire la déclaration en Gambie. Il réfléchit avant de me demander si je suis prêt à y aller. En bon chahuteur, il lance : ‘Tu es encore jeune, Pathé Fall Dièye et Pape Racine Sy vont y aller. S’ils meurent, on ne perdra rien.’

Le lendemain matin, on me réveille pour me dire qu’une équipe de la télé m’attendait. On me dit que Diawara rentre, et je dois partir avec lui en Gambie. A Banjul, Diawara est hébergé à l’ambassade du Sénégal. Il a dormi même dans le bureau de l’ambassadeur (Mbaye Mbengue) sur un canapé.

On lui a finalement apporté un lit picot des militaires. Après, on a libéré les otages et ouvert un corridor à Koukoye qui est parti avec huit de ses compagnons en Guinée-Bissau.

CASAMANCE

« Lors d’une mission en Casamance en 1993, on m’avait dit qu’il faut qu’on fasse un débat parce qu’on ne pouvait plus nier l’existence de la rébellion. Je suis parti en passant par Banjul puis à Ibinakoye. De là-bas, on a pris un guide pour aller à la forêt de Diakaye.

C’était le Pc de Kamougué Diatta dont le nom à l’état-civil est Souayibou Diatta.

Il nous a demandés, à moi, Belly Sy, Lamine Sow, Ma­madou Seck, nos numéros de téléphone et adresses. Le lendemain, je suis rentré à Dakar. À dix heures, on me dit que le débat est donné. Est-ce que Ka­mougué Diatta ne pouvait pas penser que j’étais venu pour l’espionner ? Il avait une section de gens habillés en uniforme avec casques comme des militaires.

En 1995, j’ai vu un livre dans lequel on relatait l’enlèvement des Français qui avaient disparu. J’ai constaté aussi que seules les chaînes françaises traitaient de cette question. Je suis parti sur les lieux avec une équipe avant de rencontrer feu colonel Abdou Sely Niang qui était chef des opérations.

Entre-temps, il avait déplacé son Pc d’opération de Ziguinchor à Oussouye. Il m’a demandé de partir. Au retour, je suis tombé sur une embuscade. Heureusement, des blindés de l’Armée sont venus à notre secours.

GUINÉE-BISSAU

« En 1998, j’ai interrogé le Président Joao Bernardo Vieira. Lors de cette interview, il avait une saharienne dans le collet avec une gourmette en or. Après l’interview, je lui ai dit : ‘M. le Président, vous êtes en guerre.

La prochaine fois, enlevez la gourmette avant l’interview parce que vous semblez tutoyer les gens’. Pourtant, la radio Bombolong, appartenant au camp de Ansoumana Mané a dit que Vieira avait fui.

Je lui ai fait faire le tour de la ville avec mon caméraman. Il est sorti faire le tour de la ville avec son pistolet automatique, pour prouver aux populations qu’il n’a pas fui comme certains le prétendent. J’ai vu des gens casser des postes radios qui captaient les radios sénégalaises, qui avaient annoncé la fuite de Vieira.

LIBERIA

« Le Liberia a été une expérience particulière parce que j’ai vécu des choses inimaginables. En compagnie du chef d’État-major général des Armées, (général Mamadou Seck), le colonel de l’Armée de terre et de l’air (Ousmane Ndo­ye).

Bref, les grands chefs de l’Armée. On est allé voir Charles Taylor à Banga. On négocie le dé­gagement des troupes sénégalaises qui étaient au nombre de 1 500 hommes. À l’arrivée, j’ai interviewé Charles Taylor.

Ce jour-là, l’armée sénégalaise allait être décapitée en rentrant à Dakar. Elle a failli subir une très grosse perte : intendance, matériel, santé, génie, Ar­mée de terre, Armée de l’air. On décolle de l’aéroport de Saint James Spirit de la banlieue de Liberia.

Mais, le train arrière gauche pète ainsi que la jante arrière. C’était un capitaine qui pilotait. Le général était pilote, le chef d’État-major aussi.

On atterrit à Dakar alors que l’aéroport était fermé. Il y avait des ambulances et des sapeurs tout autour. J’ai eu peur ce jour. Le commandant de bord, a manœuvré pour atterrir. Il était prévu qu’il y ait de la mousse sur la piste pour éviter des étincelles qui pouvaient faire exploser l’avion.

Le général Mansour Seck m’a dit : ‘On va aller faire Ndiambour Cissé dans la région de Kaolack et plateau final à Gniby vers Guinguinéo.’ Il parlait, je faisais semblant de l’écouter.

Il poursuit : ‘Il faut aller voir après le colonel Ousmane Ndoye pour savoir comment vous allez coordonner cela. Vous avez une question ?’ Je ré­ponds : ‘Oui ! Mon général comment on va faire pour atterrir ?’. Il me dit : ‘Il n’y a pas de problème’. Finalement, l’avion a atterri sans problème. »

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