Un arabisant entre presse et pouvoir. Monument de la presse, combattant de la liberté, intellectuel accompli… Les qualificatifs ne manquent pas pour louer la grandeur de Sidy Lamine Niass. On retiendra aussi de lui ses relations parfois difficiles avec les différents  régimes.


Pour dresser le portrait de Sidy Lamine Niass, il n’y a pas mieux que lui-même. Avant de quitter ce bas monde, le PDG du Groupe Wal fadjri a laissé des écrits qui pourront parler à sa place.

Dans un essai sur la presse aux allures d’une autobiographie, l’homme se définit comme ‘’un arabisant entre presse et pouvoir’’, le titre même de l’ouvrage. Arabisant, presse, pouvoir.

Voilà les trois vocables qui résument parfaitement la vie et l’œuvre de Sidy Lamine Niass, né le 15 août 1950.

Issue d’une famille maraboutique, fils et petits de grands savants, il se voulait également un trait d’union entre les confréries. Dans sa jeunesse, il a été très tôt envoyé à l’école coranique.

Après l’apprentissage du Livre  Saint et près de 10 ans passés près de Cheikh Ibrahim Niass, plus connu sous le nom Baye Niass, Sidy Lamine embrasse la profession d’enseignant.

Après une courte expérience, il sera envoyé en Egypte à l’université Al Hazar du Caire pour y étudier le Droit et la jurisprudence islamique.

De retour au pays, il se fait remarquer par son combat en faveur des Sénégalais formés dans les pays arabes, marginalisés par une administration qui considère que seuls ceux qui sont sortis des universités occidentales sont des intellectuels.

Homme cultivé, il avait aussi appris le français et aimait beaucoup les débats contradictoires. Il ne pouvait donc souffrir que ses semblables soient considérés comme des demi-intellectuels.

Fervent musulman, il s’est également distingué de par ses positions en faveur du monde arabe, la Palestine en particulier.

‘’Il devenait même violent à la limite, à chaque fois qu’il estimait que le monde arabe a été marginalisé’’, souligne Mbaye Sidy Mbaye, ancien directeur exécutif du groupe Walf.

Ce militantisme sera d’ailleurs le point de départ de sa vie de journaliste. En effet, si Wal fadjri a fini par devenir un empire médiatique, c’est parce que Sidy Lamine Niass a croisé le journaliste sur son chemin.

Mais à ses débuts, la création du magazine Wal fadjri en janvier 1984 a été inspiré par la révolution iranienne et la cause palestinienne.

C’était donc un instrument de propagande religieuse. Le doyen Mame Less Camara, joint par téléphone, se rappelle d’une image assez révélatrice de ce qu’était Walf  au départ. ‘’Dans la dernière page, il y avait une photo de Jérusalem avec la mosquée Al Aqsa.

Et il y avait cette phrase : ‘’Si chaque musulman versait une bouilloire d’eau chaude sur Israël, l’Etat sioniste disparaitrait’’. Ce qui témoigne de son engagement, peut-être même excessif, pour la cause de la Palestine.

En plus de sa voix, il a tout fait pour que les ambassadeurs palestiniens à Dakar aient accès aux médias, afin de sensibiliser davantage l’opinion sur ce sujet.

Un empire médiatique

Plus tard, le petit frère du controversé Ahmed Khalifa Niasse va changer de ligne éditoriale pour se mettre au service de l’information. Dans un de ses nombreux éditoriaux, il dit : ‘’J’ai rencontré l’information’’.

Une phrase qui traduit, d’après Mame Less Camara, tout le changement qui sera opéré par la suite et qui a abouti au grand groupe de presse. Du Magazine, il passe à un quotidien en 1987. 10 ans plus tard, il lance la radio Walf fm, puis Walf tv en 2006.

Entre deux, le quotidien Walf va connaitre deux dérivés thématiques : Walf Sport et Walf Grand Place. La radio également a connu ces déclinaisons, avec Walf religion et Walf musique.

Bref, un empire de 3 radios, 3 journaux et une télévision en plus du site internet. D’où les témoignages unanimes sur sa place dans l’histoire des médias au Sénégal.

Icone de la presse, Baobab, monument, précurseur, pionné, sont autant de qualificatifs employés depuis ce matin pour traduire son œuvre médiatique.   

Cet empire, le Mollah de Sacré-Cœur l’a bâti également, grâce à la confiance qu’il accordait à la jeunesse. Par exemple, Alioune Ndiaye dit avoir été responsabilisé à l’âge de 25 ans.

« Je peux dire qu’il a été le premier à nous donner le micro. À l’époque, nous étions fraichement sortis des écoles de formations, d’autres n’avaient même pas l’occasion de faire la formation », témoigne-t-il.

Abdourahmane Camara ami et collaborateur de Sidy Lamine pendant 35 ans ne dit pas autre chose : « Il me demandait toujours de responsabiliser la jeunesse et les femmes.

Quand je lui faisais remarquer qu’ils sont très jeunes, il me disait : ‘Ce sont eux qui représentent l’avenir »’.

L’histoire semble lui donner raison, puisqu’une bonne partie de ceux qui sont aujourd’hui à la tête des médias privés sont des anciens de Walf.

A titre illustratif, le directeur de publication du journal EnQuête, celui de Le Quotidien, les directeurs de Rfm et I-radio sont tous passés par là. On en trouve même qui occupent des postes de responsabilité dans les médias publics.

Déclin de Walf

D’ailleurs, l’enfant de Kaolack considérait toujours son groupe comme un centre de formation en journalisme. Avec sa voix fluette, il avait l’habitude de dire : ‘’Walf est une école’’.

De ce fait, il ne semblait pas trop se soucier des départs, parfois trop nombreux, et pas n’importe lesquels. Lors de son lancement en 2004, la Rfm est allée puiser sa matière grise chez lui.

Alioune Ndiaye, Mamadou Ibra Kane, Alassane Samba Diop, Assane Guèye, Babacar Fall ont tous quitté Walf pour se lancer dans l’aventure que leur a proposée Youssou Ndour.

Ce n’était qu’un début, puisque le groupe va connaitre une série de saignées qui lui a fait perdre sa première place. Aujourd’hui, force est de reconnaitre que Wal fadjri n’est plus cette radio envoûtante des années 2000.  

Malgré cette perte de puissance, le fondateur, lui a toujours gardé son énergie militante.

L’opinion publique retient de lui son éternel rôle de contrepouvoir, un mot dont il aimait bien faire la différence avec une expression qui lui est similaire, ‘’contre le pouvoir’’.

Il est connu pour son franc-parler et le courage de ses idées, même lorsqu’il était presque seul. L’homme était rarement d’accord avec ceux qui ont eu à incarner l’Exécutif.

De Senghor à Macky en passant par Diouf et Wade, il s’est frotté à tous les régimes. Sous Senghor, il a passé un an en prison, de novembre 1979 à novembre 1980. D’aucuns disent que c’est de la faute de son grand frère Ahmed Khalifa, avec qui il entretient des relations en dents de scie.

Sous Macky Sall également, il a frôlé la prison. En décembre 2013, il est convoqué à la Section de recherche de la gendarmerie au motif qu’il a offensé le chef de l’Etat.

L’Autorité de régulation des télécommunications et des postes (ARTP) a été à deux reprises à ses trousses. Des actes qu’il a toujours qualifiés de tentative de liquidation et de pressions financières pour le faire taire.

Tahrir 2

Sous Wade également, les relations étaient tendues par moment. Ce fut le cas, lorsque les locaux de Walf ont été saccagés par des talibés d’un guide religieux. Il arrivait aussi que les rapports soient plus stables.

On se souvient d’ailleurs que le Président Wade s’est déplacé lors de l’inauguration des locaux du groupe à Khar Yalla, en 2010. Si cette posture lui a valu des détracteurs, il en a également gagné en sympathie auprès de certains Sénégalais.

L’Ayatollah de Khar Yalla jouit d’une certaine popularité. Le 19 mars 2011, en conflit avec Wade, il appelle le peuple à descendre dans la rue. La manifestation a enregistré une grande mobilisation à la place de l’indépendance.

Et lorsque le régime de Macky interdit une manifestation de l’opposition en novembre 2014, il appelle à un ‘’Tahrir 2’’, du nom de la place Tahrir en Tunisie d’où est partie la révolution arabe. Avec sa disparation, les témoins de son époque lui reconnaissent un combat pour la démocratie et les libertés.

Sous Abdou Diouf, il a reçu la distinction de chevalier de l’Ordre du mérite en juin 1995. Ce qui ne signifie guère que les deux hommes s’entendaient parfaitement.

La Une de Wal fadjri du 20 mars 2000 ‘’Wade président’’, au lendemain de la présidentielle traduit une sorte de soulagement d’un support qui a tout le temps dénoncé le pouvoir hégémonique du Parti socialiste.

En fait, cette distinction de Sidy Lamine Niass s’explique davantage par son implication auprès des autorités du pays pour que le Sénégal abrite le sommet de l’Organisation de la conférence islamique (devenue Organisation de la coopération islamique) en 1991.

Ce monsieur de teint clair est en effet très introduit dans le monde arabe. Ami de Mouammar Kadhafi, proche de Saddam Hussein, il a aussi des relations en Arabie Saoudite…

Malgré ses désaccords avec les tenants  du pouvoir, il a été plusieurs fois sollicité par le Sénégal pour des missions dans ces pays. On ne lui connait non plus des avoirs à l’extérieur. Comme quoi, quoi que l’on puisse penser de lui, on lui reconnaitra peut-être les qualités d’un patriote.

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