Serigne Mansour Sy, Invité de la rédaction : «Les mannequins sont des victimes, ils ou elles ne sont pas respecté(e)s»

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Serigne Mansour Sy Cissé à Dakar met en garde contre les mauvaises pratiques dans le secteur du mannequinat, un métier qui fait rêver. RFI/Charlotte Idrac
Serigne Mansour Sy Cissé à Dakar met en garde contre les mauvaises pratiques dans le secteur du mannequinat, un métier qui fait rêver. RFI/Charlotte Idrac

C’est un métier qui fait rêver : mais le mannequinat a aussi sa face sombre. C’est ce que dénonce Serigne Mansour Sy Cissé au Sénégal. Ce journaliste, au quotidien le Soleil, vient de publier un livre à charge sur le milieu, « Échographie du mannequinat au Sénégal », publié chez l’Harmattan Sénégal. Une mise en garde contre les mauvaises pratiques et un appel à plus de régulation dans la profession.

Votre constat est très dur. Quelles sont les principales dérives de ce secteur ?

Serigne Mansour Sy Cissé : Dans le milieu du mannequinat, on peut fumer, on peut coucher. Dans le milieu du mannequinat, on peut même se droguer, on peut boire de l’alcool, juste pour faire du buzz ou bien pour bénéficier de certaines invitations. En défilant, il y a les projecteurs qui se braquent sur toi, on te montre à la télé. C’est un métier qui fait rêver. La meilleure manière d’accéder à la notoriété, c’est de faire de telle sorte pour que les gens parlent de toi. Les mannequins sont des victimes parce qu’elles ou ils ne sont pas respectés. Voilà un milieu qui a beaucoup d’argent, mais les actrices et acteurs ne le voient pas. Les mannequins sont victimes de tortures psychologiques, même de tortures physiques. J’ai abordé ce point dans un passage où je parle véritablement de la maigreur, de l’impérialisme de la maigreur, parce que forcément il faut entrer dans certaines tailles, il faut être maigre, taille fine, très fine. Et au lieu de manger, elles préfèrent prendre trois pommes.

Donc, il y aurait un système à deux vitesses…

Moi, je connais une top model qui à 20h40 se couche après avoir défilé. Par contre, le mannequinat est un secteur très complexe, à deux vitesses et à forts risques. Ce que je dis là, c’est des notes confidentielles établies par des agents de renseignements généraux. Ce n’est pas mon propos de dire que les mannequins en fait ce sont des prostituées. Les mannequins savent qu’ils sont dans la précarité. Ce qui entache la profession, c’est l’absence de formation et de préparation de certains jeunes. Voilà un milieu où les agences qui disent être des agences professionnelles ne sont pas en règle avec, par exemple, la chambre de Commerce. Il n’y a pas de déclaration. Je parle avec la chambre du Commerce pour voir combien il y a d’agences. Le monsieur était incapable de me dire combien il y avait d’agences au Sénégal !

Parmi les témoignages que vous avez recueillis, est-ce qu’il y en a un en particulier qui vous a marqué ?

J’ai partagé des défilés dans les coulisses pour voir. Effectivement, il y a une mannequin pour qui j’ai beaucoup d’empathie. Elle m’a dit qu’il lui arrivait de recevoir des propositions de genre « je peux te louer pendant une semaine ». Elle dit que ces propositions-là arrivent régulièrement dans ce milieu.

Avez-vous parlé aux agences de mannequins ?

Vous savez, il n’y a pas d’agences au Sénégal. Je connais une mannequin qui a fait dix ans de mannequinat et qui est incapable de faire la différence entre mannequin, top model, égérie et miss. Ceux qui ouvrent une agence ce que j’ai vu, ce sont des chambrettes. Et une agence reconnue qui répond à la réglementation, je n’en ai pas vue au Sénégal. Une agence en tant que telle qui recrute des mannequins, qui leur donne par exemple des défilés dignes de ce nom. Mais même les défilés, on envoie un SMS pour dire « venez au défilé ». Tout est précaire dans le milieu du mannequinat.

Quelles sont les fourchettes de rémunération ?

Pour un défilé, on peut aussi avoir 5000 francs CFA [7,62 euros], 15 000 francs par défilé. Parfois, c’est 7 ou 6 passages. Vous avez un défilé à 20 heures, les gens viennent à 15 heures, une demi-journée. Parfois, ils n’ont même pas de sandwich, de quoi boire. Après on te dit, tu peux rentrer, je vais t’envoyer ça. Et au bout d’une semaine, ils ne t’envoient rien du tout. Tu peux rester des mois à broyer du noir.

Il y a ce que j’appelle « les chasseurs de têtes ». Ils te rencontrent dans la rue, ils t’abordent pour t’inciter à faire du mannequinat.

Alors quelles sont vos recommandations ?

Il faut que le ministre de la Culture s’investisse personnellement. Je ne suis pas en train de faire de la religion, ni de faire de la morale. Il faut préparer cette jeunesse, qu’ils comprennent qu’il y a une autre vie après le mannequinat. Aujourd’hui, il y a des filles, qui ne peuvent plus faire une autre activité, parce qu’elles ou ils sont bousillés leur vie. C’est fini pour eux.

Il y a le ministère du Tourisme qui est interpellé, le ministère de la Culture qui est interpellé, le ministère de la Jeunesse qui est interpellée. Il faut d’abord préparer cette jeunesse et leur dire que « ok, c’est votre passion » mais ce rêve, à défaut de l’enlever, il faut l’accompagner, il faut l’encadrer.

Vous décrivez notamment le cas d’une jeune fille qui vient à Dakar pour faire ses études.

Elle a préféré faire du défilé au détriment de ses études alors qu’elle avait quitté Mbacké pour venir à Dakar pour étudier. On lui a fait comprendre qu’elle avait un visage expressif.

Avez-vous déjà eu des réactions à cet ouvrage ?

Oui, j’ai même partagé un plateau avec un mannequin.

Un mannequin qui vous a contredit, qui a décrit un autre milieu que celui que vous décrivez…

Oui, il y a une sorte de tabou. Le milieu est hermétique. Personne ne dit ce qui s’y passe réellement. Les mannequins sont dans le syndrome de Stockholm. Ils veulent que la situation change, mais en même temps ils ne veulent pas que les gens dénoncent cette situation.

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