
Il fait partie des hérauts de notre jeunesse. Didier Awadi, rappeur connu pour son engagement, reconnu pour ses positions tranchées, est un patrimoine musical. Vêtu dâun tee-shirt blanc, le rappeur emprunte les «Marches du Quotidien» avec la même assurance, qui le caractérise sur la scène musicale quâil fréquente depuis 30 ans. Câest lââge du Positive Black Soul, qui va fêter cet anniversaire cette année.
Ãa ne le rajeunit pas, mais cette longévité sur les plateaux est due à son engagement pour le développement du continent. De la question du franc Cfa en passant par les Ape, les contrats pétroliers et gaziers, Awadi ouvre ces différents dossiers à la manière dont il arpente une à une les «Marches du Quotidien». Le style est décontracté, mais les mots ont toujours un écho révolutionnaire.
Quel est votre avis sur les révélations de la Bbc à propos des contrats gaziers et pétroliers qui mobilisent une partie du pays ?
Je suis ce débat comme tout le monde en me disant quâil y aura une justice sur cette affaire qui doit pousser à ouvrir une enquête sérieuse, si on veut quâil y ait de la sérénité dans le pays. Le cafouillage médiatique au sommet de lâEtat nous pousse à penser quâil faudrait quâune enquête sérieuse soit ouverte afin de clarifier cette situation parce quâil sâagit de notre avenir, de celui des générations futures. Donc, on ne peut pas banaliser cela, on ne peut pas laisser cela entre les mains des politiciens.
Le président de la République a demandé lâouverture dâune enquête. Le procureur a fait un appel à témoins. Est-ce assez ?
Vous savez, sâil y a un problème, il faut dire quâil a un problème et non quâil faudrait quâil y ait un problème, câest différent. Et à partir de là , il faut clarifier les choses.
Vous croyez en la justice sénégalaise ?
Je suis un optimiste, toute justice est perfectible.
Est-ce que la justice est partout dans le monde irréprochable ?
Mais je me donne lâespoir de croire en la justice de mon pays.
Malgré les affaires Khalifa Sallâ¦
Bien sûr quâil y a des affaires qui permettent dâavoir des doutes. Mais câest le combat de tout un chacun, de tous les jours, de faire en sorte dâavoir une justice qui soit à lâattente des laissés-pour-compte.
Nous sommes à quelques jours du 23 juin (Ndlr : lâentretien a eu lieu le vendredi). Quand vous voyez ce qui sâest passé le 23 juin 2011, la montée populaire quâil y a eu ⦠Maintenant, on a lâimpression que câest une petite couche de pays qui sâintéresse à la situation, mais la grande masse ne sây intéresse pas.
Ne connaissons-nous pas quelque part une certaine régression ?
Non moi ce que jâapprends de lâhistoire des Peuples, particulièrement africains, câest quâà chaque fois que nous sommes dans une sorte dâaccalmie, câest là que ça explose. Si vous reprenez le cours des quatre dernières semaines, on parlait de dialogue national, le frère du Président faisait une émission sur une grande télé, tout allait bien. Tout à coup, tout explose. Aujourdâhui, à lâheure où nous parlons, les gens ont rempli les Allées du Centenaire (marche de la coalition Aar li ñu bokk). Donc, ne croyez pas que le Peuple dort !
Nous nous sommes des «Sankariste» et nous savons que quand le Peuple se met debout, lâimpérialisme tremble. Le Peuple, tôt ou tard, se met debout. Les dirigeants ont un temps compté, ils ont un mandat. Ce que je respecte. Mais tôt ou tard, le Peuple se lève.
Ãa peut venir du pain quâon a augmenté, de la question de lâeau, du pétrole ou du gaz, selon que le Peuple est indiqué, et il a le droit de sâindigner. Mais il ne faut pas attendre un deuxième 23 juin. Le 23 juin, câétait une certaine année, câest passé. Il y a dâautres dates dans le calendrier. Chaque date a une ou des causes qui la provoquent.
Je ne souhaite à aucun Président dâavoir un 23 juin. On nâest pas là pour le feu. Il faut créer les conditions dâun non 23 juin, câest-à -dire la justice. Elle est la vraie démocratie. Le reste des intérêts du Peuple, câest ça qui fait quâil nây aura pas un autre 23 juin. Vous pensez que les gens qui ont manifesté, qui ont pris des lacrymogènes, le font de gaieté de cÅur ? Ce nâest pas une fête. Ce nâest pas un «khawaré».
Et les interdictions de marche ?
Les interdictions de marche, câest un manque de sérénité. Quand quelquâun demande une autorisation, tu mets les conditions sécuritaires, surtout que les gens ont voulu manifester pacifiquement. Si on ne manifeste pas de façon pacifique, on ne laisse aux gens que lâalternative de la violence. Et ce nâest pas ce quâon souhaite. On a bien vu quels peuvent être les fruits de la violence autour de nous.
Donc, ce nâest pas quelque chose à souhaiter. Par contre, quelle que soit la violence du propos, on doit laisser les gens sâexprimer. Il faut que les propos puissent sâentrechoquer. Il ne faut pas quâil y ait seulement une seule personne qui décide. Câest là et seulement quâon peut parler de la démocratie.
Est-ce quâaujourdâhui on a les contre-pouvoirs quâil faut pour contrôler le fonctionnement de lâEtat ?
Pour moi, le contre-pouvoir câest chacun de nous. Chacun de nous doit prendre ses responsabilités. Soit on prend notre responsabilité, soit on la fuit. Nous sommes de la jeunesse. On ne délègue pas notre responsabilité.
Nous la prenons, nous lâassumons. Il ne faut pas quâon attende quâun Sankara qui revienne. Moi, jâai beau être un «Sankariste», je nâattends pas que Sankara revienne pour me faire ma révolution. Ma révolution je la mène chez moi dans mon endroit. Et puis, jâélargis. Et chacun doit accepter dâêtre le leader de sa révolution et pas les autres, la société civile.
Câest qui la société civile ?
Câest tout le monde. Moi je nâattends pas que quelquâun vienne porter le drapeau pour que je vienne lui dire je suis derrière toi. Je ne suis pas un suiveur. Je ne veux pas suivre qui que ce soit. Je veux que chacun de nous soit leader et quâon soit ensemble. Et quand on est ensemble, ça doit être sincère pour avancer.
Il y a une certaine révolution dans votre musique. Mais est-ce que vous êtes vraiment compris dans ce que vous faites dans votre monde ?
En tout cas jâaurais fait ce qui rend la paix, avec mon âme. Je dois être compris avec mon âme. Compris ou pas, je pense quâà lâéchelle de lâhistoire beaucoup de gens qui ont pu impacté leur temps nâont pas été compris quand ils faisaient des choses. Et très souvent, câest bien après quâon dise ââAh, je comprendsââ, merci pour ce que vous aviez fait. En tout cas, je nâattends pas des bravos, je nâattends pas des médailles.
Mais quâest-ce qui vous motive alors ?
Ce qui me motive, câest cet amour pour ce continent. Jâai eu la chance de faire 44 pays. Et dans ces 44 pays, je nâai parfois que la preuve quâon a le devoir de se battre parce quâil est tellement beau, mais il y a tellement de challenges devant nous et câest tellement beau de faire partie dâune génération qui aura mis une pierre à lâédifice de ce quâon appelle lâAfrique libre, indépendante et souveraine et parce quâon a bien vu quâon a encore du travail à faire par rapport à notre souveraineté, quâelle soit monétaire, militaire, économique ou énergétique.
Il y a du travail. Donc si on croit à ce continent, on croit forcément à notre pays. On a le devoir de se battre pour ce pays et ça câest pour moi la meilleure motivation quâon peut avoir. En tout cas, moi câest mon moteur. Et chaque fois, je nâai que la preuve quâon doit continuer.
En parlant de souveraineté économique, militaire ou énergétique, êtes-vous un militant de France dégage ?
Je ne suis militant de rien moi. Est-ce que tu mâas vu militant de quelque chose ?
Je suis militant de lâAfrique. Je suis militant de lâabolition du franc Cfa.
Pourquoi ?
Câest inquiétant quâun Africain ose demander pourquoi. Aujourdâhui, aucun Africain ne devrait demander pourquoi on doit sortir du franc Cfa. Câest comme si tu demandes à un prisonnier pourquoi est-il important de sortir de prison. Nous avons une monnaie que nous utilisons, qui nâest pas la nôtre. Et nous avons tellement pratiqué le truc que nous sommes convaincus que câest notre monnaie.
Et quand nous voulons en parler, on nous dit non, câest une discussion technique. Comme si nous ne sommes pas assez intelligents pour comprendre que cet argent ce nâest pas une monnaie que nous avons fabriquée, ce nâest pas une monnaie dont nous contrôlons la fluctuation, une monnaie que nous ne contrôlons pas. Nous nâavons pas la souveraineté monétaire financière.
Eh bien, comment allons-nous faire de vrai business ?
Si tu nâas pas la souveraineté dans ta poche, tu nâas pas la souveraineté dans ta maison. Et la main qui te donne à manger, câest celle qui contrôle aussi tes volontés.
Il y en a qui disent aussi quâon peut contrôler la monnaie, mais si on nâa pas une économie saine, on ne pourra rien faireâ¦
Non, pour moi câest un faux débat. Il y a des pays qui nâont pas notre niveau dâéconomie, mais qui sâen sortent très bien avec leur monnaie.
Les mauritaniens, vous pensez quâils se plaignent ? Les Ghanéens ?
Je vais prendre le cas du Nigeria. Quand vous êtes milliardaire au Nigeria, vous avez des jets privés. Ici quand vous êtes milliardaire, vous avez des voitures. On nous dit que câest une monnaie de singe. La seule différence, câest que câest eux qui contrôlent leur monnaie. Nous, on a une monnaie de singe quâon ne contrôle pas.
Bon ! Nous allons être milliardaires avec nos voitures. Ãa fait toute la différence. Même le Cap Vert a sa monnaie. Et donc nous, on refuse de sortir dans la plantation. Parce que le maître nous donne à manger, le maître réfléchit pour nous, fait la monnaie etc.
En tout cas, moi, je ne suis pas un «house negro». «I am a free negro», comme dit Malcom X. Il faut quâon ait le courage quand même.
Est-ce la responsabilité de nos dirigeants ?
Câest eux qui décidentâ¦
Ce nâest pas la responsabilité de nos dirigeants. Câest à chacun de nous dâassumer sa responsabilité. On met la pression. Quand le Peuple se lève, lâimpérialisme tremble. Si nous nous levons et que nous disons ne plus vouloir de cette monnaie-là , tout le support de lâimpérialisme tremblera. Et câest ce qui sâest passé.
Depuis 2006, il y a plein de mouvements pour «abolir». Aujourdâhui, la Cedeao commence à dire, «dâici 2020, on va passer à notre monnaie», mais sâil nây avait pas une pression populaire, penses-tu quâelle aurait mis ça sur la table ?
Je ne crois pas quâun Président doit décider pour nous. Un Président, câest quelquâun à qui tu donnes un mandat de parler en ton nom. Et à qui tu mets la pression pour quâil dise ce que tu veux dire. Parce quâils sont piégés.
Sâils amènent ce débat, comme dit Sankara, la prochaine réunion tu ne les verras pas. Donc, câest à nous de mettre la pression. Tu ne peux pas développer ton pays quand tu nâas pas 50% de tes ressources à ta disposition. Ce nâest pas vrai. Et tous les pays qui ont quitté le Cfa, (je parle des pays du Maghreb) sont aujourdâhui en réelle voie de développement.
Nous, nous nous battons pour être les pays les moins avancés, pays pauvres très endettés. Et quand nous sommes déclarés Ppte, câest la fête. Et il faut arrêter ces histoires «dâémergence» parce que pour moi, câest une grosse escroquerie. Vous vous rendez compte que ces mêmes histoires de plan émergent, ce nâest pas nous qui avons décidé.
Vous avez vu tous les pays qui ont exactement les mêmes plans. Tous ces pays (Ppte) attendent que le maître dise : «Bon, on avait mis Ppte, maintenant mettez plan émergent.» Et ils (occidentaux) donnent de lâargent au Président. Ils lui donnent des promesses.
Et quand le gouvernement arrive pour dire que nous avons mille milliards, quelque temps après, il nous dit quâil nây a pas dâargent dans les caisses de lâEtat. Mais où sont les mille milliards ou bien les deux mille milliards ? Et quand on nous dit il nây a pas dâargent dans les caisses, câest vrai. Aujourdâhui, tout monde tire le diable par la queue et réclame ses 400 mille.
Quels 400 mille ?
Les 400 mille dont tout le monde parle. Il suffit dâaller aux Allées du Centenaire pour comprendre (manifestation du mouvement Ar li ñu bokk). En outre, il paraît quâil y a un business. Sâil marche, jâaurai 400 mille F Cfa. Et comme je suis responsable dâune famille, si je prends la part de tout le monde chez moi, je sens que je serai en vacance aux Bahamas.
Vous parlez de la monnaie, câest un combat. Entre autres combats, vous aviez eu à mener avec dâautres militants panafricains celui contre les Apeâ¦
Les Ape, câest la même chose. On nous dit, ouvrez vos frontières quâon vienne vous violer ! Et puis, il y en a qui disent on a quâà ouvrir, câest-à -dire nous qui prenons les bateaux et les pirogues, câest nous qui prenons les chaînes. Et les gens en qui nous avons confiance vendent notre avenir.
Comme des gens sont train de dire : «Attention, des chaînes européennes sont en train de sâinstaller et câest dangereux pour nos paysans.» Mais oui, ça va être dangereux puisque câest nous qui ne voulons pas faire de la distribution, nous ne transformons pas nos produits. Nous laissons des produits concurrents subventionnés du nord venir nous violer. Câest nous même qui acceptons ça.
Et puis, on est pressé dâaller signer. Pour peut-être individuellement, égoïstement, avoir des dividendes. Donc, nous avons un vrai problème. Les Ape, ça risque dâêtre la plus grande catastrophe pour des économies aussi faibles que les nôtres.
Nous ne pouvons pas être en compétition avec lâAméricain, ni avec lâEuropéen. Parce que notre tissu industriel, économique nâest pas assez fort, assez structuré pour quâon puisse être en compétition avec eux. Si on avait atteint lâautosuffisance alimentaire â¦
(Et je vois, il y a des choses qui sont en train dâêtre faites dans la vallée et ce nâest pas mal), mais on nâen est pas encore là . On est encore très faible. Câest une concurrence déloyale.
A chacun dâentre nous de prendre pas nos responsabilités. Câest Zongo qui disait que les souris disent que le chat est dangereux, il faut quâon fasse quelque chose. Alors quand il sâendort, on lui met une cloche pour sâéchapper avant quâil ne vienne. Le gars dit allez on va mettre la cloche sur le cou du chat.
Bon, on dit maintenant toutes les souris sont là , qui va lui mettre la cloche, on ne voit personne, on attend les autres. Mais câest qui les autres, oui les gars, on y va (rires).
Il nây a pas de «les gars on y va», vas-y, mais les gens ne se lèvent pas, mais pourquoi les gens vont se lever, toi déjà est-ce que tu te lèves ?
Mais les gars ils ne vont pas à la marche. A la marche, il nây avait personne. Oui, mais toi tu nây étais pas allé. Les gens nâont rien dit par rapport à lâaffaire du pétrole, oui mais toi est-ce que tu as dit quelque chose (rires). Vous voyez on attend quâil y ait de leader.
Quâest-ce quâa dit Sonko sur le pétrole ?
Ah oui, mais les gens ont dit, ce ne sont pas les gens, câest toi, quâest-ce que tu dis, ne délègue pas ta responsabilité. On rentre seul au paradis et on rentre seul en enfer aussi.
Les pays africains viennent de mettre en place la Zone de libre-échange (Zlec). Pensez-vous quâil y a des chances pour que cela marche ?
Oh les libres échanges, ce nâest pas nouveau en tout cas. Dans lâespace Uemoa, Cedeao câest là hein, libre circulation des personnes et des biens.
Tout ça pour le moment ça ne marche pas vraiment. Parce que les réalités aux frontières font que chacun protège son espace dâune manière ou dâune autre ou bien ceux qui sont à nos frontières font du zèle ou excellent dans la corruption et donc ça ne marche pas beaucoup, mais câest un bon départ.
A lâéchelle de lâhistoire, il faut poser des jalons et nous on applaudit. Câest-à -dire il faut toujours regarder la charge positive ou celle négative.
Pour revenir à ce que vous disiez sur lâémergence, vous ne croyez pas au Pse ?
Moi je crois en moi, en ce Peuple, je ne crois pas quâil y ait un plan quâon a dessiné pour moi. Je crois en la lutte pour arriver à lâautosuffisance alimentaire, je ne crois pas à ces réformes-là . Déjà , on a quâà régler lâautosuffisance alimentaire, la santé, lâéducation. Maintenant quâon ne nous vante pas des plans dont je ne comprends rien et je ne suis pas sûr que lâargent soit dans les caisses de lâEtat et jâai des doutes, sinon tous ces chantiers ne seraient pas à lâarrêt.
Quels chantiers ?
Beaucoup de chantiers tels que celui du train-là , il est à lâarrêt, ce nâest pas moi qui le dis câest dans la presse (rires). Donc, sâil y avait autant dâargent que ça, si on était aussi riche que ça, on nâaurait pas tout ce scandale, il nây aurait pas des ministères qui ont été ponctionnés tout au long de lâannée. Il y a des ministères qui jusquâaujourdâhui attendent quâon mette en place leur budget. Renseignez-vous ! Donc le Pse, je me pose de sérieuses questions.
Vous êtes devenu solo, mais vous fêtez les 30 ans dâun groupe qui est emblématique. 30 ans après le PBS, quelle est lâévolution sur le plan de la musique, de votre carrière ?
Positive Black Soul, il faut comprendre, ce nâest pas des individus, ce nâest pas Awadi, Doug E Tee. Seulement au-delà , câest une philosophie de vie, dâun groupe de personnes qui a cru à un idéal de⦠(il coupe).
Câétait comme si on voulait à lâépoque casser lâéchelle mentale, on voulait montrer une autre image du jeune Africain, une autre image de lâAfrique. Câest une philosophie quâon développe dans tout ce que nous faisons, que ce soit Awadi, Doug E Tee, etc., on est nombreux. Et beaucoup ne sont même pas connus, nous sommes que la partie visible.
Mais câest 30 ans dâune philosophie des jeunes qui ont déliré dans des petites chambres, dans la Sicap au moment où il y avait les évènements maures, et celui des années blanches, des années invalides, on arrivait, on a déliré, on avait une passion câétait la musique, le rap, le reggae, le basket, le football dans les quartiers, la belote.
Bref, lâAfrique, Sankara, Kwame Kourouma, Cheikh Anta Diop, euh voilà câétait ça avec des grands frères de la gauche qui nous donnaient beaucoup dâidées, câest le rêve dâune génération que nous célébrons.
Awadi, Doug E Tee, solo, musique, groupe, non ! Nous fêtons lâévènement dâune génération qui sâest affirmée.
Aujourdâhui, si tu prends des gens comme Tyson, pour moi câest la génération PBS, quand tu dis génération «boul falé» câest tout cela que ça représente.
Et il y a beaucoup de gens, dans beaucoup de cadres différents qui sont⦠même au plus haut niveau de cet Etat. Il y a des membres de PBS, je ne vais pas dire qui, mais qui sont membres.
Ce sont des hommes de la gauche ?
Non, pas forcément.
â¦Les idéaux de la gauche ?
Mais un projet de droite ne peut pas réussir en Afrique. La droite ça nâa pas de sens (rires). Câest pourquoi on ne peut pas réussir un projet imposé de droite quand on est en Afrique avec ses réalités, pas pour le moment en tout cas. Ãa nâa pas de chance en tout cas. En Afrique, être de droite, câest voilà quoi (rires).
Quelles sont les étapes qui vous ont marqué durant ces 30 ans là ?
Il y en a beaucoup. Il y a lâétape ou tu ne crois pas en toi, ou quand tu arrives dans une boîte tu veux chanter, on te dit, non, il nây a pas de rap aujourdâhui. Câest quoi le rap dâailleurs, et tu essaies dâexpliquer câest quoi le rap, on te dit, non, il y a des spectacles de danse, il nây a pas de rap.
Est-ce quâon peut rentrer, on nous dit non, samedi prochain. Donc, tu te faisais virer partout. Même dans le studio, personne ne pouvait enregistrer parce quâil ne comprenait pas.
Déjà , tu viens on te demande tu fais quoi, tu réponds le rap, et on te dit câest quoi le rap ?
Ah câest le truc des Américains là et vous, vous faites ça. Donc, câest la période où on te vire et après celle où tu commences à cartonner dans les écoles, les petites boîtes de nuit, les spectacles etc. Il y a eu beaucoup dâétapes jusquâau moment où tu sors un titre où tu parles un peu wolof.
Et les gars disent ah ok donc câest ça le rap, et on commence à tâécouter jusquâau jour où on va en France en 1992 et les habitants de notre quartier nous entendent sur Rfi. Là , on était devenu des stars et je pense que câest pour cela quâon nâa jamais su vivre en Europe.
Parce quâon était pressé de revenir pour être vu comme des stars au quartier. Notre problème câétait revenir au quartier, câétait ça quoi. Parce que les gars nous ont entendus sur Rfi, tu te racontes, mais «teki nagn». Parce quâil y avait Malick Boli Ba de Sound Système, lâautre venait de décéder et après câest Claudy Siar qui a continué. Mais il y a eu plein dâétapes comme ça.
Lâétape où Baba Maal tenait un rapport avec les gens de Island records et on te fait voyager en première classe sur Air France, tu réalises quâil nây a que des toubabs et que toi tu es là on tâa prêté une veste pour passer parce quâil fait froid à Londres voilà . Mais il y a eu plein de bons souvenirs.
Il y a des souvenirs plus douloureux, mais tout ça on va le raconter dans un film. On est en train de faire un documentaire sur lâhistoire de Positive Black Soul. Parce quâon sâest dit que ça vaut quand même le coup dâêtre raconté. Parce que, on sâest rendu compte que lâimpact nâétait pas seulement au Sénégal, câétait partout en Afrique.
Parce que câest le premier groupe qui signait dans une grosse maison de disque africain, premier groupe africain et qui faisait le tour du monde. Nous, on ne sâest pas rendu compte, on a suivi la vague, câest arrivé, câest tombé sur nous, on a suivi.
Câest peut-être cette jeunesse qui a fait quâà un moment on a été obligé dâarrêter parce que chacun avait une personnalité, mais celle du groupe était beaucoup plus forte et plus importante aujourdâhui pour nous.
Il y a eu beaucoup dâétapes. PBS câest beaucoup dâétapes avec des moments où on a beaucoup rigolé, ceux où on a beaucoup pleuré. Mais câest ça qui fait une vie dâhomme, câest tout cela quâon célèbre quoi. Quand on te dit quâon célèbre les 30 ans, câest tout cela quâon célèbre.
Parce quâau-delà de tout, il y a eu nos hauts et nos bas, mais la fraternité quâil y a entre lui et moi, personne nâa su jamais toucher à ce socle. Et pour nous, câest ça qui est le plus important.
Il ne me semble pas que malgré tout ce que vous racontez la star system ait pris le dessus sur vous, que vous restez le même gars de Sicapâ¦
Jâhabite au même endroit, dans la même maison depuis 1980, et jâai les mêmes copains. Pour eux malheureusement, je nâarrive pas à être une star encore jâai tout essayé, mais je nây arrive pas.
Donc, quand je veux faire la star, ce sont les premiers à me dire tu arrêtes de faire le c**, donc, tu es obligé de rester toi-même.
Non je ne crois pas en ça, je pense que quand on descend de scène le show est terminé. Quand on est sur scène on peut faire le malin des fois quand je monte sur scène les gars me disent boy on dirait que tu as bu, je dis jâai fait le show, ça câest sur scène, en dehors de la scène, le show est terminé. Eh donc, je ne crois pas en ça.
Ceux qui sont dans ce système je les respecte, mais ce nâest pas mon truc. Je viens dâune culture plus reggae, plus panaf, non ce nâest pas mes codes.
Peut-être câest lâéducation familiale ?
Câest peut-être lâéducation, mais aujourdâhui pour ceux qui me connaissent, qui connaissent la maison, ils savent que la mère est toujours là et je nâai pas le droit de déconner. Et cela je pense que ça mâaide beaucoup et je remercie Dieu dâavoir cette maman qui, jusquâaujourdâhui à chaque fois quâelle estime que je déconne, me tire les oreilles. Quand jâécris des choses elle a peur. Par exemple quand Ndiaye sort, câest la première à paniquer.
Quâest-ce quâil va encore dire, jâespère que tu ne vas pas dire des bêtises, jâai dit, ce nâest pas moi câest Ndiaye (rires). Moi je ne suis que le maillon véhiculaire de la pensée de Ndiaye.
On a lâimpression que vous produisez plus à lâétranger quâà Dakarâ¦
Je produis beaucoup au Sénégal, je produis à Dakar aussi. Hier (jeudi dernier) déjà , je me suis produis. Demain (samedi), je me produis. Jâai fait beaucoup de régions ces temps-ci. Jâai fait Matam, Podor Linguère, Ziguinchor, Joal.
Jâai fait un peu tout, mais je nâai pas craché dessus parce que dehors on mâappelle beaucoup. Câest parce que ça marche quâon mâappelle ailleurs chaque fois que je suis là . En tout cas, jâessaie de jouer au maximum.
Est-ce que vous nâêtes pas plus une icône à lâétranger que chez vous ?
En tout cas je sais quâà lâétranger je ressens beaucoup dâamour, mais on me le rend bien ici quand même. Je dois me dire que je remercie Dieu.
Vous nâêtes pas une star au Sénégal ?
Je ne me verrai pas comme une star nulle part. Je veux être un artiste respecté partout.
Peut-on parler de lâidentité du rap sénégalais ?
Le rap sénégalais commence à avoir une identité. Il y a une langue dans le flow, et un certain rythme. On utilise beaucoup nos mélodies même dans la musique aujourdâhui. Il y a un nouveau son que la nouvelle génération est en train dâamener.
Chaque génération amène un nouveau son. Le rap sénégalais est respecté pour ce quâil est, pour ce quâil a contribué en aidant lâhistoire du rap mondial. Quand on parle de galsen hip-hop aujourdâhui, les mecs sénégalais sont respectés pour une contribution, pour un son.
En tout cas moi, je sais que je tourne beaucoup et je tourne pour représenter mon pays. Et câest justement parce que je viens avec un son différent, des influences locales. Même dans la mélodie par exemple, jâai fait une reprise de Omar Pène Ndanan. Câest pour avoir cette mélodie locale que jâajoute au reggae.
Câest avec ça quâon arrive à avoir une couleur locale. Aujourdâhui si vous regardez on a un nouveau beat qui est créé à base dâafro-pop avec des «tamas». Et tout ça commence à être un son nouveau pour les Sénégalais et ça commence à être très intéressant et la nouvelle génération a compris ça.
Il y a un Européen qui a dit que le rap sénégalais est comme celui polonais ?
Un Européen qui dit ça câest quâil nâa pas compris. Tu sais, il nâest pas donné à tout le monde dâêtre intelligent.
Est-ce que le wolof peut constituer une barrière pour celui qui veut faire une carrière solo ?
Nous on ne parle pas youruba, on danse des morceaux youruba. Donc la langue nâest pas un problème. Câest ce quâon fait de la langue et comment on pose la mélodie sur la musique. Youssou Ndour a fait une carrière mondiale, il nâa pas chanté en anglais, mais en wolof.
On lâappelle partout, Salif Keïta nâa jamais chanté en anglais ou en polonais. Il le fait en bambara et puis il cartonne. Il faut bien utiliser nos langues et nos mélodies pour faire de la belle musique et quâelle soit respectée. Il nây a pas de raison que ça nâexplose pas partout dans le monde.
Est-ce quâil y a toujours de lâengagement dans le rap sénégalais avec cette nouvelle génération ?
Non, je ne demande à personne dâêtre engagé. Si tu as envie dâêtre engagé, tu tâengages et tu assumes. Le fait dâêtre engagé veut dire que quand il y aura des bons business par exemple, les soirées de gala, ce nâest pas toi qui va venir. Câest ça être engagé. Moi jâai fait mon choix, mais si je nâavais pas créé les conditions de mon indépendance, je me demande si jâaurais pu rester engagé 5mn.
Câest très difficile, mais je pense que chacun fait son propre cheminement dans la vie et décide de sâengager ou pas. Mais dans les deux cas, je respecte celui qui veut être engagé ou celui qui ne veut pas. Mais je reste persuadé quâau Sénégal, quâon soit dans le rap ou dans les autres musiques, on a toujours un engagement social fort.
Chaque fois quâon a besoin que les artistes soient au côté du Peuple, quâils le veuillent ou pas, ils sont amenés à être porte-voix ; donc je ne désespère pas.
Les artistes musiciens réclamaient les droits dâauteur à la Sodav. Est-ce que câest le cas chez vous les rappeurs ?
Jâai entendu cette polémique stérile. Au Sénégal on a eu la chance dâavoir un superbe texte de lois sur les droits dâauteur et sur les droits voisins. Et ce texte va changer la vie de tout le monde. Ce nâest pas seulement les auteurs qui auront des droits.
Câest magnifique ce qui se passe. Maintenant la Sodav est en restructuration ; donc il y a eu des camarades qui nâont pas compris un peu tout le processus et qui sont un peu pressés dâavoir les rétributions.
Quand on faisait la distribution des droits avant, câétait sur des cassettes et Cd.
Aujourdâhui, câest plus digital. Ceux qui gagnent plus ce sont les dalal tones des religieux. Ils gagnent beaucoup plus que nous. On nâa pas vu venir. Ils ont compris que cela allait se passer. Pendant longtemps on lâa refusé.
Mais je comprends. Ce débat est stérile parce quâon aurait pu juste aller à la source de lâinformation. Mais je pense que la Sodav fait un excellent boulot et ce texte est une référence.
Il y a trois mois le projet mémorial Thomas Sankara a été présenté ici à Dakar par lâarchitecte burkinabè Francis Kéré. Et lors de cette cérémonie, il a appelé les Africains à le financer.
Est-ce que vous avez pu récolter des fonds ?
Oui, il y a beaucoup de fonds qui sont récoltés. Je nâai pas les chiffres, mais ce que je peux dire en tout cas, câest quâon a repris la statue de Sankara parce quâon avait des problèmes sur la tête qui ne ressemblait pas à Sankara du tout.
Cette semaine, je viens de recevoir une esquisse et cette fois-ci ça ressemble. Avec Kéré, câest vrai quand on a émis lâidée du mémorial, câest tout le monde qui est venu bénévolement. Mais il y a toujours un appel à tous ceux qui veulent soutenir. Ils peuvent encore le faire et on nâattend que ça. Il faut que ça soit des contributions volontaires et révolutionnaires.
Lâactualité câest aussi la décision du gouvernement français dâextrader François Compaoré dans lâaffaire Norbert Zongo. Quelle est votre réaction ?
On applaudit puisquâon ne peut pas attraper lâIvoirien. Si on peut attraper le Burkinabè, eh bien on va le juger. Il faut que la famille de Norbert Zongo puisse faire son deuil, câest votre collègue. Je rappelle quâil a été tué, brûlé dans sa voiture.
Câest horrible ce quâon a fait et on nâa jamais ouvert sérieusement ce procès et il est temps que la famille puisse enfin faire son deuil. Quâon sache qui est coupable et qui ne lâest pas.
François Compaoré a été cité plusieurs fois dans cette affaire. Quâil réponde à la justice !
Voilà câest tout ce quâon dit. En tout cas on a été heureux. Maintenant on attend seulement de le voir parce quâentre ce quâon dit et ce qui se passe, on attend vraiment quâil arrive sur le territoire burkinabè.