Portrait de Spike Lee, une âme africaine qui sâest révélée au Sénégal. Le film Malcolm X est à la carrière de Spike Lee, pourtant auteur de 25 longs métrages, ce que la pâte dâarachide est au «mafé» : un élément incontournable.
Spike Lee, une âme africaine de 25 longs métrages qui sâest révélée au Sénégal
Mais on sait moins que le projet de ce film a été le prétexte pour le président de la 74ème édition du Festival de Cannes (6 au 17 juillet) de fouler le sol sénégalais et dây être initié à lâAfrique et à ses origines.
Sur la tête, une casquette noire siglée «1619», en référence à lâannée dâarrivée des premiers esclaves aux Ãtats-Unis, pour mieux mettre en exergue une barbe poivre et sel garnissant une mine «oxymorique» mêlant jovialité et dureté, selon le propos.
Câest ainsi quâest apparu, mardi, Spike Lee, à la conférence de presse dâouverture de la 74ème édition du Festival de cinéma de Cannes (France). Le réalisateur new-yorkais, premier cinéaste noir à diriger le jury de ce prestigieux festival, a toujours placé la question des Noirs, aux Ãtats-Unis, au cÅur de son engagement politique et artistique.
«Il est plus Ghetto américain quâafricain», tempère un célèbre homme des médias, spécialiste des Ãtats-Unis qui requiert lâanonymat, pour «des raisons personnelles». Pourtant, Spike Lee est perçu comme une fierté sur le continent africain.
Vendredi 2 juillet, il est lâhôte de lâambassadeur du Cameroun en France, en marge de lâouverture du Festival de Cannes. Grandi à Brooklyn et New York, Spike Lee a toujours «envié» ses amis américano-italiens qui repartaient dans leurs familles en Italie.
La problématique de lâorigine était au cÅur de ses questions dâidentité. Au début des années 2000, un test Adn a permis à Shelton Jackson Lee (de son vrai nom) de retracer sa lignée entre le Cameroun et le Nigeria fragmentée par la traite négrière.
Mais avant la mode de ces analyses dâempreinte génétique pour retrouver ses origines, Spike Lee portait déjà le costume sénégalais.
Dakar, un Jungle fever

Le pays de la Teranga nâa jamais mieux porté son nom que sous le regard de Spike Lee en étant sa porte du voyage pour toujours vers le continent mère.
En mai 1991, «Jungle fever», son premier succès commercial, lui vaut une présence remarquée au Festival de Cannes. Après la projection du film, une des questions qui lui est posée lors de la conférence de presse porte sur⦠le Sénégal.
«Il a répondu sans sourciller : «Jây ai connu lâexpérience la plus riche de ma vie», raconte Bara Diokhané, présent ce jour-là dans la salle en tant quâinvité du réalisateur américain, avocat aux Barreaux de Dakar et de New York.
«Pour être inscrit au Barreau new-yorkais, il me fallait des recommandations. Spike Lee lâavait fait pour moi», précise la robe sénégalaise. Mais les deux hommes se sont connus bien avant cet épisode grâce à une connaissance commune.
Dans le cadre du projet du film Malcolm X, le réalisateur noir américain avait appris que Nelson Mandela prévoyait dâeffectuer une visite au Sénégal et quâun grand concert allait être donné à lâoccasion de sa libération de prison.
Peter Gabriel, Bobby McFerrin, Youssou Ndour, entre autres, devaient sây produire. «Et comme Spike avait envie de faire figurer Mandela dans son film, câest ainsi quâil mâavait contacté par lâintermédiaire dâune connaissance commune.
Je lâai accueilli à Dakar. Pendant 10 jours (entre fin mars et début avril 1991), jâai participé à son éducation africaine et ses retrouvailles avec le continent de ses origines», restitue Bara Diokhané.
La visite de Mandela étant finalement annulée, Spike Lee avait profité de lâoccasion pour visiter le pays. Il y avait découvert la colossale et puissante Åuvre cinématographique dâOusmane Sembène et le travail de lâartiste plasticien Mor Faye dont il est devenu un collectionneur.
De Touba à La Mecque
Il sâétait également déplacé à Touba pour une raison assez spécifique. « Comme tout le monde le sait, Malcolm X a effectué le pèlerinage à La Mecque.
Pour les besoins de la biopic, Spike devait tourner dans ce lieu saint de lâIslam. Et comme il nâétait pas musulman, il lui était interdit dây mettre les pieds. Nous lui avons parlé du Magal de Touba comme potentiel plan B de son tournage.
Sa visite au Sénégal avec la fête dâindépendance, le président Abdou Diouf lâavait convié, ainsi que les autres artistes du concert donné pour Mandela, à une réception au Palais.
Câest durant cette soirée quâil fit la connaissance de lâambassadeur dâArabie saoudite à Dakar. Et câest ce dernier qui lui permit dâavoir lâaval des dirigeants saoudiens pour filmer à La Mecque», explique M. Diokhané.
Le séjour dakarois a permis au producteur Spike Lee de franchir un cap supplémentaire dans la relation personnelle et de travail quâil avait initiés avec Youssou Ndour. «Nous avions déjà commencé à travailler avec lui», précise Bouba Ndour, frère et producteur de musique dont la trajectoire personnelle épouse à bien des égards celle du réalisateur américain.
Au-delà de la ressemblance physique, quâil ne rejette pas, Bouba Ndour est arrivé aux Ãtats-Unis «au moment de la sortie, en 1989, de son troisième film, «Do the right think».
Le désormais chroniqueur «out spoken» de lâémission «Jakkarlo bi» le voyait comme une des premières icônes noires cinématographiques. Quand deux ans plus tard, il voyage avec lui au Sénégal, cela devient très inspirant.
«Les bonnets qui avaient accompagné la chanson «Wooy», lâidée venait de la visite dâune des boutiques de merchandising de Spike Lee à New York. Câest devenu à la mode au Sénégal», rappelle M. Ndour.
Coïncidence heureuse
Et quid du choix de nommer une maison de production «Xippi», avec le branding de casquettes siglées X au moment où le film Malcolm X battait tous les records dans le monde ?
«Câétait une coïncidence», jure Bouba Ndour qui ajoute : «Jâavais fait moi-même le rapprochement. Jâai dit à Youssou que le X pouvait faire référence au X de Malcolm X».
Au-delà des gadgets, la rencontre entre Youssou Ndour et Spike Lee allait déboucher sur la réalisation du mythique album «New Africa».
«La maison de production de Spike Lee avait produit cet album qui a été nommé aux Grammy Awards.
«Le clip Africa Remember a été réalisé à New York par un Sud-africain salarié de son entreprise sous sa supervision personnelle», précise Bouba Ndour.

Durant son séjour sénégalais, Spike Lee avait lâhabitude de dire à Youssou Ndour. «Your country, itâs a paradise» (ton pays, câest le paradis), à la vue du cadre de vie avec des plages partout à Dakar, le soleil en abondance, les belles tenues des Sénégalais et la nourriture locale.
«Il finissait toujours par nous poser la question : mais avec un pays comme ça, quâest-ce que vous faites aux Ãtats-Unis», sourit Bouba Ndour.
Il nâétait pas foncièrement différent de nos valeurs, selon Bara Diokhané.
«Il est très famille, sa sÅur a joué dans ses films, son frère participait à la photographie. Il est très attaché à sa grand-mère. Il a un caractère fort nécessaire pour réussir dans ce milieu», poursuit lâavocat qui officie entre Dakar et New York.
Pour ce dernier, Spike Lee avance, mais nâoublie pas les gens, ni ce que Dakar et le Sénégal lui ont rapporté.
«Il y a 4 ou 5 ans, on sâest croisés par hasard à New York. Ce fut comme si on ne sâétait jamais quittés».
Les liens professionnels et personnels ont fini, en revanche, par se distendre avec la famille Ndour.
«On ne peut pas réfuter quâil aime lâAfrique. Mais aimer lâAfrique, câest une chose, la connaître, câen est une autre.
Quand tu te réclames leader de la culture urbaine aux Ãtats-Unis, tâes obligé de te lier avec des cadors du continent», égratigne Bouba Ndour.
Binaire mais universel
Sur la complexité du personnage, le célèbre homme des médias à lâanonymat requis fournit une pierre supplémentaire dans le jardin de Spike Lee.
«Câest un personnage controversé. Dire quâil aime lâAfrique ou se bat pour lâAfrique résulte dâun propos généraliste et global. Il a une vision binaire de la société. Câest très communautaire, les noirs dâun côté, les Blancs de lâautre.
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Câest une manière très clivante de voir la vie. Dâailleurs, câest pour cela que son cinéma a mis du temps à être perçu comme un message universel». Une description qui nâest pas totalement validée par Bara Diokhané.
«Dans plusieurs de ses films («25 hours», par exemple), il y a plus de Blancs que de Noirs. Câest réducteur de dire cela. Spike Lee est quelquâun qui a une grande conscience citoyenne.
Câest sa marque cinématographique. Il a positivé lâimage de lâhomme noir. Ãtre pro Noir dans un monde qui a toujours exclu les Noirs, câest universel comme message.
Hollywood est une arme culturelle du système américain. Le cliché du Noir, câest pas pour lui», plaide lâavocat sénégalais.
Passé de la marge de lâindustrie du cinéma mondial à la consécration (présider le Festival de Cannes), Spike Lee a pu le faire parce que les choses ont évolué.
Le contexte est plus favorable avec le mouvement de fond du Black Lives Matter.
Au début des années 1990, dénoncer le tabassage de Rodney King est moins clivant que de dire que «le frère Eric Gardner» ou «le roi George Floyd» ont été «tués, lynchés», comme il a pu sâen indigner en conférence de presse, mardi, à lâouverture du Festival de Cannes.
à Dakar, Bouba Ndour se souvient du même homme avec une conscience politique affirmée et une force dâindignation revendiquée : «Spike Lee nâa pas changé, mais ce sont les gens qui ont changé.
Rodney King était un combat mais aussi une opportunité pour montrer quâil faisait partie des Noirs qui avaient une voix. Avec George Floyd, il y a eu plus de consensus. Après la pluie, vient le beau temps».
à 64 ans, Spike Lee fait désormais office de sage avec un savoir encyclopédique dont quelques rayons bien inspirés trouvent leurs sources au Sénégal et en Afrique.
à Paris, il a promis de faire partie de la fête du football africain de janvier prochain lors de la Coupe dâAfrique des nations organisée par le Cameroun de ses origines paternelles.












