Le Mali décolle pour un nouvel âge dâor de la démocratie. Les élections présidentielle et législatives qui doivent marquer la fin de la transition sont toujours prévues en février 2022. Mais, pour avoir un réel espoir de sortir le Mali de la crise, le processus électoral doit être modernisé.
Nouvel âge dâor de la démocratie au Mali
Que ce soit en Turquie, en Russie, en Guinée ou, dans une moindre mesure, aux Ãtats-Unis, les idéaux démocratiques sont en net recul.
Confrontée à la dure réalité de crises multiples, la démocratie est devenue la victime expiatoire du mécontentement des populations.
Au Mali, une décennie marquée par trois coups dâÃtat sâachève. Des coups de force suivis de transitions censées remettre sur les rails une démocratie jadis citée en exemple.
Une démocratie devenue spécialiste dans lâart des diagnostics à répétition, qui sâapprête à organiser les Assises nationales de la refondation, après les Concertations nationales en 2020 et le Dialogue national inclusif en 2019.
Inapte à répondre à des problèmes récurrents, qui cristallise les peurs et a érigé une « république des privilèges » en réponse aux demandes de justice sociale.
Incapable dâapporter des solutions politiques à une guerre dont les pertes civiles et militaires ne se comptent plus, et qui menace dâembraser toute la région sahélienne.
Espoir de renouveau
Lâespoir de renouveau réside dans les prochaines élections, fixées en février 2022, qui devront permettre dâélire une nouvelle figure pour présider aux destinées dâune nation minée par les divisions.
Malgré la nature titanesque du chantier, les candidatures ne manquent pas, mais est-ce vraiment la question?
Le Mali est en train de manquer une opportunité de renforcer la démocratie en la rendant plus inclusive.
Décompte des voix à Kidal, en juillet 2013
Il sâagit désormais dâéviter le scénario de 2013, où une transition a mené à lâélection dâun président qui, de lâavis général, aura conduit le pays au désastre.
à Bamako, le débat sâest mué en une bataille entre partisans et détracteurs de lâOrgane unique de gestion des élections, dont la genèse remonte pourtant à un rapport de 2008.
Au pied du mur, lâensemble des acteurs semblent sâaccorder sur la nécessité dâune structure unique qui regrouperait les compétences aujourdâhui éparpillées entre la Délégation générale aux élections, la Commission électorale nationale indépendante et le ministère de lâAdministration territoriale.
Les craintes portent sur les lourdeurs administratives. Face à cette situation, le gouvernement semble contraint de proroger la transition afin dâorganiser des élections plus crédibles.
Si on ne peut que louer cette volonté du gouvernement, elle aboutit à de nouvelles incertitudes sur lâissue dâune transition qui a déjà connu un «coup dans le coup » et tarde à concrétiser les espoirs quâelle avait suscités.
Pis encore, le Mali est en train de manquer une opportunité de renforcer la démocratie en la rendant plus inclusive et, en définitive, dâéviter que les dirigeants changent et que les problèmes de fond demeurent.
Confiance ébranlée
En premier lieu, les élections au Mali ne mobilisent que très peu. Le taux de participation, indicateur clé de la vitalité dâune démocratie, est en baisse â de plus de 65 % en 2002 à moins 35 % en 2018.
Ainsi, sur les 8 millions dâélecteurs inscrits sur les listes, seuls 2,6 millions se sont déplacés aux urnes lors du premier tour des dernières présidentielles.
Pire encore, dans un pays de plus de vingt millions dâhabitants, le dernier chef de lâÃtat a été élu avec moins de 1,8 millions de suffrages.
En cause : des problèmes logistiques dans la distribution des cartes dâélecteur, des difficultés dâidentification des bureaux de vote et un niveau élevé de migration interne.
La récurrence des coups dâÃtat sâexplique par le manque de représentativité et de légitimé des dirigeants
Lâincapacité des partis à mobiliser traduit aussi un profond mal-être. Au Mali, plus de 200 formations politiques nourrissent principalement lâambition dâun homme â dont le culte remplace tout projet politique. Difficile dans ces conditions de mobiliser, à moins de sâallier avec des chefs religieux ou de promettre un billet.
La faillite démocratique a conduit au rejet dâun système qui accouche dâélus sans assise électorale et pose les jalons dâune gouvernance instable où la moindre crise sérieuse peut avoir raison des gouvernants.
Il ne faut pas chercher plus loin les raisons de la récurrence des coups dâÃtat, que dans le manque de représentativité et de légitimé des dirigeants.
Les récentes scènes de liesse à Conakry nous rappellent que cette tare de la démocratie est commune à une grande partie de lâAfrique.
Ensuite, en dépit dâun code électoral basé sur un consensus de lâensemble de la classe politique, les acteurs ont une très faible confiance dans le système électoral.
En abandonnant le terrain des idées, la classe politique investit plus dans la recherche et lâexploitation de toutes les défaillances du processus électoral.
Ainsi, dans un pays où la tradition de lâalternance démocratique nâest pas bien établie, les concessions sont rares et les élections ne sont perdues que parce que « les autres » ont triché.
Lorsque lâadversaire politique nâest quâautre quâun dirigeant sortant, la suspicion atteint son paroxysme.
De plus, la confiance est ébranlée par les défaillances du fichier électoral. Devant lâimpossibilité dâorganiser un recensement général de la population depuis 2009, les différentes élections ont utilisé les fichiers de lâétat civil.
Malgré des progrès significatifs réalisés au cours des dernières années, trop peu de décès sont encore formellement notifiés. Il en résulte des listes électorales truffées de « morts-votants ».
Des vote par « robocalls »
La possibilité de voir des agents électoraux employés par lâÃtat ayant accès aux cartes dâélecteurs potentiellement décédés au cour dâune procédure très manuelle de vote, dépouillement, et décompte des suffrages pose les germes des conflits post-électoraux.
Enfin, on lâoublierait presque, mais le Mali est un pays en guerre, où lâÃtat est absent de la quasi-totalité des localités du Centre et du Nord â souvent depuis plus de neuf ans.
Dans des zones où les lieux de vote traditionnels (écoles, tribunaux) ont fermé, lâadministration (préfets et sous-préfets) nâexerce plus.
Un scrutin comme en 2018, qui exclurait les citoyens les plus avides de changement, ceux-là mêmes qui souffrent le plus de lâincapacité de lâÃtat à assurer ses fonctions régaliennes, servirait de leitmotiv à toutes les factions qui militent pour une partition du pays. Alors que faire ?
Pour relever ces défis, le Mali peut décider dâentrer dans la modernité par la grande porte et organiser les premiers scrutins utilisant la téléphonie mobile comme vecteur de vote.
Fort dâun taux de pénétration de plus de 97 %, la téléphonie mobile est devenue une part intégrante de la vie des Maliens. Si le taux dâalphabétisation ne permet pas de considérer des solutions basées sur des applications ou la messagerie, il est possible de mettre en place des« robocalls », appels automatisés vers tous les votants afin de récolter leurs suffrages.
Pour être clair, il sâagit dâappeler des électeurs et non des numéros de téléphone, ce qui implique de relier chaque électeur à ses numéros de téléphone.
Ce mode de scrutin aurait lâavantage dâatteindre une plus grande partie de la population, serait accessible sur lâensemble du territoire, et rendrait le vote plus pratique en éliminant les contrariétés liées à la recherche dâun bureau de vote et aux files dâattente.
Il faudra au moins une génération pour mener à bien toutes les réformes nécessaires pour refonder la nation
En fixant des horaires dâappels flexibles, il serait possible de limiter, voire dâéliminer, les achats et ventes de suffrages en rendant impossible de contrôler le vote effectif des citoyens par des agents politiques.
Lâautomatisation des appels et du décompte permettrait de réduire les délais entre la fin du scrutin et la proclamation des résultats, une période cruciale où les spéculations sur de possibles manipulations ouvrent la voie aux conflits.
Par ailleurs, les contestations pourraient être facilement résolues en rendant disponibles les enregistrements audio de tous les votes contestés.
Enfin, les avantages financiers ne sont pas à négliger pour des élections dont le coût est estimé à près de 68 milliards F CFA.
Sans les impressions de carte dâélecteur et de bulletins, et sans les salaires du personnel de surveillance et des assesseurs, il sâagira uniquement de constituer un fichier unique électeur/numéro de téléphone et les frais dâappels ne coûteraient que quelques centaines de millions de FCFA.
Revenir à des ambitions plus modestes
« Si longue et si noire que soit la nuit, il vient toujours une heure où enfin le jour se lève », disait Oumar Sangaré â une évidence, pourrait-on penser. Dans un Mali assailli de toutes parts, exprimer lâespoir dâun jour nouveau est devenu la panacée dâune poignée de rêveurs.
La posture actuelle de la transition, qui insiste sur des réformes profondes avant dâorganiser des élections, nâest pas très réaliste. Le mal est si profond quâil faudra au moins une génération pour mener à bien toutes les réformes nécessaires pour refonder la nation.
De plus, à regarder de près, les autorités de transition ne proposent aucune solution nouvelle â la plupart des pistes de réformes datent de plus de dix ans, les pouvoirs passés nâont pas pu les mettre en Åuvre faute dâune légitimé suffisante.
Ainsi, il serait plus sage de revenir à des ambitions plus modestes â une modification de la loi électorale, lâorganisation dâélections libres, inclusives et transparentes ferait de la transition une grande réussite et serait une première étape vers le rétablissement dâune relation de confiance entre gouvernants et gouvernés.
Les élections utilisant la téléphonie mobile offrent cette opportunité et lâassurance de pouvoir organiser de nouveaux scrutins dans des délais courts si le nouveau pouvoir ne se montre pas à la hauteur.
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