Lina, Salah, Maya, Abderraouf, Kawthar, Zakaria, Malik⦠Ils ont entre 20 et 26 ans. Ils étaient gamins lorsque Boutef a accédé au pouvoir en 1999.
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Ces jeunes font ainsi partie dâune génération qui nâaura connu quâun seul Président, et fortement diminué avec ça, lui dont les deux derniers mandats ont été pénibles pour tout le monde.
«Un pic de chita sous Boutef»
Bientôt, il nây aura ni le son ni lâimage, à de rares exceptions près, avec, comme toujours, ces images pathétiques, cette mise en scène lamentable dâun Président fortement diminué et forcé dâentretenir la «fiction présidentielle». «Il a de la chance parce que quand Facebook a jailli en Algérie â avec un retard de trois ou quatre ans sur les pays de la région â Boutef sâest tu.
On ne peut pas faire des MMS, des GIFs, on ne peut pas produire du sarcasme sur son dos, détourner ses images⦠Avec un grand malade, câest toujours délicat», fait remarquer le jeune politiste (qui a consacré son mémoire de licence au «Rôle des élites militaires en Egypte»).
On remarquera au passage quâil y a eu peu de blagues sur Boutef. «Câest dâailleurs ce que je reproche le plus à ce système (sous Bouteflika) : dâun côté, le niveau dâallégeance a augmenté, il y a eu un pic de  »chita » sous son ère, avec, à la clé, la corruption des élites, des cohortes de larbins et de courtisans ; dâun autre côté, le taux de dérision, de lâhumour, a chuté dans la société», atteste Salah Badis.
Le jeune auteur considère, à juste titre, que la gouvernance Bouteflika laissera fatalement des traces dans le temps long après son départ. «Mais il est encore tôt pour faire son bilan, mazal.» «Les Américains, quand ils parlent de la présidence de Nixon, disent  »The Nixon Years » (les années Nixon). Nous, on a The Bouteflika Years, les années Bouteflika, avec le bon et le mauvais qui les caractérisent», souligne-t-il.
La dégradation de son état de santé ne déresponsabilise en rien lâactuel locataire dâEl Mouradia/Zéralda, estime Salah. «OK, il est malade, mais il concentre tous les pouvoirs. Donc, câest la tête de lâEtat au sens propre du terme, ce nâest pas une simple fonction symbolique. Il a une responsabilité directe dans la situation de blocage que nous vivons.
Ceci explique pourquoi on met tout sur le dos dâune seule personne : câest le lot de tous les zaïms. La personne qui a le plus de pouvoirs, forcément, câest elle qui a le plus de responsabilités, que ce soit à lâéchelle dâune APC, dâun Etatâ¦Â», appuie-t-il. Bouteflika, selon lui, incarne «les vestiges dâun ancien système» qui a du mal à décoder les rêves numériques dâune génération biberonnée aux «NâTIC».
«Ces gens-là ne comprennent pas lâesprit de notre époque : les réseaux sociaux, la 3G, les nouvelles technologies⦠lui, Ould Abbès et tous ces vieux chnoques qui sâaccrochent au pouvoir, ça leur fait peur. Ils ont peur de la nouveauté. Les outils de modernisation, ils ne les utilisent pas. Ils ne savent utiliser que la violence.» Il poursuit : «Je pense que le pire qui sâest produit sous Boutef est que lâhorizon sâest bouché. Les votes successifs nâont apporté aucun changement.
Dans la mesure où la vie politique influe sur tout le reste, que ce soit la vie sociale, culturelle, économiqueâ¦, dès lors que la sphère politique est rigide, rien ne bouge.» Une autre constante nationale est venue sâajouter au chapelet de postulats constitutionnels qui nous sont imposés comme des vérités divines, suggère notre ami : «Le Président ne change pas.» Câest notre Premier Amendement !
«On veut chouiya oxygène»
Sans tomber dans le jeunisme, il faut bien constater, à la suite de Salah Badis, que cette gérontocratie au pouvoir, dont Bouteflika sâest imposé comme la figure archétypale, a transformé la stabilité tant vantée en immobilisme. «Câest un vieux, avec de vieilles règles», tranche lâécrivain qui convoque, dans la foulée, ce fait parlant : «Pourquoi tous les pays ont des lois pour la presse électronique et pas nous ? Rien nâest clair, pourquoi ? Parce que le système est vieux, il nâarrive pas à comprendre, câest lent comme un PC Pentium II.
Beaucoup de choses sont liées à cet état, pas au sens de  »dawla » mais au sens de  »hala », tu vois ?» Lâune des missions fondamentales de lâEtat, insiste-t-il, est dâaccompagner, voire dâaccélérer la dynamique de la modernisation du pays : «De même que lâEtat a le monopole de la violence, il détient aussi le monopole des outils de modernisation de la société.
Câest ce que je reproche à notre Etat : il ne veut pas moderniser.» Et de marteler : «On veut chouiya oxygène. Ouvre un peu !» Salah fustige le verrouillage de lâespace public et le refus de tout vrai débat public dans le contexte autoritaire «bouteflikien». «Le débat public a besoin dâespace public, au sens urbanistique, culturel et politiqueâ¦
Lâespace public, câest le parc, câest la terrasse dâun café, câest la place publique…Et tout ça, on ne lâa pas. Or, câest sur la place publique que se réalise vraiment le collectif. Dans mon recueil, je parle de Sahate Echouhada qui est fermée depuis dix ans.
Je dis :  »Tandis que les gens occupaient leurs places/ Nous, on disputait lâasphalte aux voitures. » Wallah je nây ferai pas de manif, je veux juste mâasseoir.» Le poète algérois nâomet pas de citer les lourds barrages de police qui quadrillent la capitale. Une autre métaphore de cette ville qui étouffe sous le poids du pouvoir pachydermique.
Lui qui habite à Réghaïa en sait quelque chose⦠«La banlieue est dâAlger a lâhonneur dâêtre la banlieue mondiale des barrages sécuritaires», ironise-t-il. Méditant le spleen des rois qui se meurent (pour paraphraser Ionesco), il conclut : «On vit entre deux temps : un temps qui se meurt mais lentement, et un temps qui veut sortir de lâÅuf, sâémanciper.»
«Jeunesse dâAlgérie, il nây a pas de place au désespoir !»
Lina avait trois ans lorsque Abdelaziz Bouteflika a accédé à la magistrature suprême. Elle est née exactement le 27 mai 1996. Quâa bien pu faire M. Bouteflika un 27 mai ? Petite recherche sur Google : le 27 mai 2001, au plus fort des tensions en Kabylie après lâassassinat du jeune Guermah Massinissa, le chef de lâEtat sâest fendu dâun discours lyrique où il haranguait les émeutiers en disant : «Jeunesse d’Algérie, il n’y à pas de place au désespoir et à la crainte de l’avenir.
L’avenir du pays est prometteur, il sera comme vous le voudrez, prospère si vous le désirez, triomphant si vous le voulez, résistant à toutes les épreuves et en sortant à chaque fois plus fort et plus déterminé.»
Si elle a, un temps, rêvé de mannequinat, aujourdâhui, lâambition de Lina, câest dâhonorer le serment dâHippocrate.
A 21 ans, la voici déjà en 4e année de médecine, suivant vaillamment les traces de son père, un brillant chirurgien, son modèle, son héros. «Ce qui me motive, câest le désir dâavoir un impact sur la vie des autres, de soigner, de soulager, de guérir, de servir ; câest une forme dâengagement pour moi», proclame-t-elle, se projetant avec ardeur dans son métier futur quâelle entend exercer comme un sacerdoce.
Lina est bien consciente des exigences de ces études réputées pour être parmi les plus éprouvantes. «Je mâaccroche même si ce nâest pas facile tous les jours.
Les études de médecine sont longues et difficiles. Il faut être capable de consentir beaucoup de sacrifices», admet-elle. Mais ce nâest pas fait pour la décourager. «Jâai toujours été une bosseuse», assure fièrement notre future doctoresse, affichant un mental dâacier et une volonté de fer. «Le métier commence à rentrer ; jâai hâte !» exulte-t-elle.
Les images de la violente répression qui sâest abattue récemment sur les résidents grévistes ne pouvaient évidemment pas la laisser indifférente. «Ãa mâa beaucoup affectée. Câest choquant. En principe, on ne touche pas un médecin», déplore-t-elle.
Et de préciser : «Personnellement, le service civil ne me dérange pas. Même si on me demande dâaller à Tindouf, jây vais sans rechigner. Je suis médecin, je dois soigner partout, à condition que tout le monde joue le jeu et que les affectations se fassent avec équité. On connaît le poids du népotisme et de la  »maârifa » dans notre société.» «Il faudrait penser aussi à nous donner les moyens dâexercer dignement et convenablement notre métier», exige-t-elle.
«On se sent abandonnés»

Quand Lina a fêté ses 20 ans, Bouteflika était depuis longtemps ce président invisible, à la voix chevrotante et presque inaudible. Une image qui contraste avec celle de jeunes chefs dâEtat enjoués, pétant la forme et faisant preuve pour le coup dâune⦠vraie «alacrité». «Quand jâai vu Macron élu, jâavoue que jâen ai été un peu jalouse.
On se dit quâils ont de la chance. Là -bas, voter a du sens. Quand il est venu ici, il a fait son show tout seul. On sâest senti abandonnés», se désole Lina, avant de faire remarquer : «Cela fait tellement longtemps quâil dirige le pays (M. Bouteflika, ndlr), que les gens ne gardent de lui finalement que le mauvais. Le fait quâil sâaccroche au pouvoir, ça devient lassant.
On nâa même plus de compassion pour lui.» Et de répéter en songeant à la dégradation effarante du corps présidentiel (qui incarne peu ou prou le corps de lâEtat) : «On se sent abandonnés, on ne se sent pas en sécurité.»
Depuis quâelle est en âge de voter, Lina ne boude pas les urnes. Cependant, elle nâaccorde que très peu de crédit à lâoption dâun changement par la voie électorale. «Jâai voté aux dernières municipales même si je savais, au fond, que cela ne servirait à rien. Mais je ne pense pas voter à la présidentielle. Même si Bouteflika ne se présentera pas, on nous imposera quelquâun dâautre de son clan», prédit-elle avec acuité.
Dâaucuns jurent de quitter lâAlgérie si M. Bouteflika venait à rempiler pour un 5e mandat, synonyme pour beaucoup de liquidation physique de nos dernières miettes dâespoir.
Lina, elle, le dit haut et fort : «Sâil reste, est-ce que je pars ? Non et clairement non ! Jâirai au bout de mon destin.» En ligne de mire : faire son résidanat, spécialité cardio «comme Cristina Yang», son idole dans Greyâs Anatomy, sa série médicale préférée. «Je veux devenir une femme de cÅur», clame-t-elle avec poésie.
«Câest frustrant de ne pas avoir un président debout»
Kawthar, elle, est étudiante en pharmacie. 5e année. Elle est née le 11 novembre 1994. Quelques mois avant sa venue au monde, le 30 janvier 1994, Liamine Zeroual était nommé au pied levé à la tête de lâEtat après que Bouteflika eut rejeté à la dernière minute lâoffre des généraux de prendre le relais du HCE. A quoi réfère le 11 novembre dans lâagenda de Bouteflika ? En fouinant dans les archives, on tombe sur la date du 11 novembre 1970.
Ce jour-là , il débarquait en France pour assister aux obsèques du général De Gaulle, décédé le 9 novembre 1970 à Colombey-les-deux-Eglises. Le fringant ministre algérien des AE avait alors 33 ans. Une autre époqueâ¦
A la toute nouvelle faculté de médecine de Ben Aknoun où Kawthar poursuit ses études, la démonstration magistrale des résidents grévistes est dans tous les esprits.
Comme Lina, Kawthar se dit «choquée» par les violences infligées aux médecins résidents à qui elle nâhésite pas dâailleurs à exprimer sa solidarité sur sa page Facebook : «Tout mon soutien à ces confrères, ces opprimés, mais avant tout concitoyens. Battus. Jusqu’au sang. Une Justice est là , soyez-en sûrs, les responsables paieront et vos droits, d’une façon ou d’une autre, vous Reviendront.» Kawthar en est encore profondément remuée.
«Ãa mâa mise dans tous mes états. Pourtant, ils sont sortis pacifiquement, ils ont assuré le service minimum, ils ont des revendications légitimes.» «Tous ceux qui ont donné lâordre de les tabasser, leurs enfants ne passent pas leur service militaire», assène-t-elle. La future pharmacienne sâinterroge par ailleurs sur lâefficacité de ce dispositif. «Ils vont passer 12 mois dans une région paumée à ne rien faire.
Si câest pour soigner une grippe, le pharmacien est là . Au final, les patients du Sud seront obligés de faire 1600 km pour effectuer des analyses complémentaires.» Kawthar juge utile de préciser : «Le service civil, je nâai rien contre. Mais quâils soient envoyés dans des zones isolées sans pourvoir faire correctement leur travail, à quoi bon ?»
Quand Kawthar a bouclé ses 20 ans (le 11 novembre 2014), Bouteflika avait déjà entamé son 4e mandat dans les conditions que lâon sait. «Câest frustrant de ne pas avoir un Président debout qui assume pleinement ses fonctions. On a le sentiment dâêtre livrés à nous-mêmes», soupire-t-elle. «Bouteflika est juste une figure quand on sait que câest une bande dâinconnus qui tire les ficelles. Lui, il est là pour la forme. Il ne donne pas lâimpression dâêtre conscient de ce quâil fait.»
«Au moins avant, il tenait son rôle»
Kawthar se souvient que lors de lâélection du 15 avril 1999, elle avait accompagné sa grand-mère pour aller voter. «Elle avait dâailleurs voté pour Bouteflika, tout comme mon grand-père», dit-elle. «Au moins en 1999, il parlait à son peuple. A lâépoque, il tenait de grands discours populistes, jâen ai écouté quelques-uns sur YouTube.
Câétait franchement démagogique, mais il était là , il tenait son rôle. Il sâadressait à nous le 5 Juillet, le 1er Novembre⦠Dâune certaine façon, il veillait sur nous. Ãa avait quelque chose de rassurant. Aujourdâhui, on a lâimpression que la maison est ouverte aux quatre vents, câest flippant.» Kawthar affirme quâelle nâa jamais voté.
«Je ne vote pas, à chaque fois, je boycotte. Je le fais par conviction. Pour moi, câest une façon dâexprimer mon mécontentement au système.» Il faut souligner que ces dernières années, lâabstention est devenue une «contre-élection» en soi, une forme de dissidence citoyenne de masse, voire de désobéissance civile.
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Aux dernières législatives, celles du 4 mai 2017, le taux dâabstention était de plus de 64%. Beaucoup avaient donné symboliquement leurs voix à DZ Joker, véritable icône des jeunes qui avait fait un tabac avec sa vidéo virale, Mansotiche (plus de 12 millions de vues sur YouTube), avant dâêtre imité par Anès Tina aux élections locales avec son mot dâordre Rani Zaâfane (Je suis en colère).
Kawthar serait-elle tentée de faire exception et de sauter le pas en 2019 ? «Sâil y a un minimum dâouverture et sâil y a un candidat qui le mérite», rétorque-t-elle. La jeune étudiante insiste sur lâurgence dâune «prise de conscience politique». Or, câest quelque chose, observe-t-elle, qui ferait défaut à des pans entiers de la jeunesse DZ.
«On le voit à la fac», témoigne-t-elle. «Il ne sâagit pas dâavoir un diplôme en sciences politiques, mais le minimum est de construire une opinion. A lâécole, lâéducation civique ne remplit pas sa fonction. Il faut une véritable éducation citoyenne.» Pour elle, la classe politique a une part de responsabilité dans cette dépolitisation de la jeunesse. «Les partis ne donnent pas envie de sâengager dans la politique, il nây a pas dâidées innovantes», note-t-elle, avant de lancer : «Mais tout ceci est voulu.
On ne veut pas que les jeunes sâimpliquent, et en ce sens, ils (nos dirigeants, ndlr) sont arrivés à leurs fins.» Kawthar voit malgré tout de bonnes raisons de rester optimiste dans les différents mouvements qui structurent la société : «Tout nâest pas noir. Dans nâimporte quelle catégorie de la société, il y a du bon. Il y a des gens de bonne volonté qui veulent aller de lâavant, qui veulent changer les choses, chacun dans son secteur, en attendant un changement global.»
«Jâai tenté la harga trois fois»
Rue des Frères Mansour, Belcourt. Dans un parking improvisé, nous rencontrons Abderraouf, 20 ans. Câest lui qui gère le parking avec trois de ses potes, tous des enfants du quartier. «Ici, câest Lassalas», précise-t-il. «A cet endroit-là , il y avait trois bâtiments, tous effondrés et rasés. Le nôtre va bientôt suivre», prévient-il en désignant un vieil immeuble qui était adossé aux défuntes bâtisses. Abderraouf est né, lui aussi, en mars, comme Boutef.
Le 31 exactement, de lâannée 1997. Il avait donc à peine deux ans quand Bouteflika a récupéré les clés du palais dâEl Mouradia. «Jâai oublié quand est-ce que jâai arrêté mes études. Avec tous les problèmes de ce pays, tu perds la tête», lâche le jeune «parkingueur» avant de se rappeler quâil a quitté lâécole en 7e AF. Abderraouf nous avoue dâemblée quâil a essayé de prendre la mer à trois reprises pour tenter de gagner lâItalie depuis les côtes bônoises. «On sâest fait choper à chaque fois par les gardes-côtes, ma katbatâche.
En tout, ça mâa coûté dans les 70 millions (de centimes)», confie-t-il. Il révèle au passage quâil avait tenté sa chance avec dâautres harraga «taâ el houma». «Une fois, on sâest cotisé, on a versé chacun 15 millions.
On a acheté un zodiac, un moteur, un GPS et en avant ! Mais on a été interceptés par la marine.» Depuis une année, Abderraouf travaille dans ce parking. «Au moins, ça me permet de gagner ma croûte», se félicite-t-il. Il nous confie dans la foulée quâil a fait 21 mois de prison sans donner trop de détails sur la nature du délit quâil a commis. «Depuis ma sortie de prison, je suis tranquille. Jâai demandé aux voisins sâils mâautorisaient à tenir ce parking et depuis, je travaille ici, hamdoullah. Je suis réglo.»
A raison de 100 DA la place, il gagne correctement sa vie. «Avant, câétait 50 DA, mais tout a augmenté, kho ! Celui qui nâa pas, ne paie pas.» Abderraouf est à lâimage de beaucoup de nos jeunes : ils sont pessimistes dans le discours mais tout dans leurs actes, dans leurs gestes trahit une rageuse fureur de vivre et une formidable énergie. Dâailleurs, notre hôte tient à préciser quâil nâa jamais rechigné à faire des boulots pénibles, sur les chantiers. «Mais on ne veut pas de nous. Jâai été dans le grand chantier, là , tenu par une société turque.
Je suis allé proposer mes services, on mâa remballé», affirme-t-il. Plus quâun travail stable, câest surtout dâun logement décent que Abderraouf rêve le plus ardemment. Fils unique, il nâa quâune hantise : mettre sa mère à lâabri. «Mes parents sont divorcés, je suis fils unique, jâhabite dans une pièce-cuisine dans ce bâtiment qui menace ruine, avec ma mère et mes oncles. Lâun dâeux végète dans un réduit sous les escaliers.
On a déposé plusieurs dossiers, oualou. On attend toujours. Il nây a pas dâéquité dans la distribution des logements», fulmine-t-il. «Dans ce pays, tu nâas aucun droit, aucune perspective. Machi bled ! Dâailleurs, je nâai pas de papiers. Je nâai ni carte dâidentité, ni passeport, ni carte de vote. Le jour où je serai un citoyen algérien reconnu dans ses droits, ce jour-là , je ferai les papiers. Câest pour ça que jâai envie de partir. Ici, je ne me sens pas Algérien. Je veux aller dans un pays qui me donnera mes droits.»
«Une démocratie participative vaut mieux quâune dictature éclairée»
Maya nâécarte pas le scénario dâun 5e mandat, chose qui serait fortement préjudiciable, selon elle, pour le président de la République himself. «Il est en train de détruire cette image que le peuple affectionnait», relève-t-elle.
En tant quâarchitecte de formation, notre amie passe à la loupe quelques-unes des «injazate» de fakhamatouhou, et tout particulièrement ses programmes de logements aux «millions dâunités». Dans les politiques dâurbanisme, elle note que la stratégie privilégiée en Algérie a toujours été lâapproche «top-down», câest-à -dire du haut vers le bas, «alors quâil est plus judicieux de pratiquer une approche bottom-up, de la base vers le sommet.
Personnellement, je suis plus favorable à cette politique, et pas quâen urbanisme, parce quâelle est plus proche des citoyens. Elle privilégie les politiques locales de développement. Dans les vraies démocraties, ce sont les maires et les élus locaux qui détiennent le vrai pouvoir». Maya, convient-il de le signaler, avait consacré sa thèse de master à la «Requalification des grands ensembles en Algérie» (soutenue au département dâarchitecture de lâuniversité de Blida en 2015). Elle a également collaboré à la très belle revue Vie des villes dirigée par Akli Amrouche.
En bonne connaisseuse du sujet, elle alerte sur le fait que la politique de construction de millions de logements sous le sceau de lâurgence programmerait fatalement de la violence urbaine. «Il faut requalifier ces grands ensembles de façon à créer un cadre plus harmonieux, plus viable, et un espace véritablement habitable», recommande-t-elle.
Pour Maya, lâenjeux des années à venir, ce nâest pas tant la présidentielle, la succession post-Boutef, que la place accordée à la participation citoyenne dans la fabrication de nos villes, de nos cités, de nos destins collectifs. «Une démocratie participative vaut mieux quâune dictature éclairée», préconise la jeune chercheuse avec ferveur. A bon entendeurâ¦
Crinière romantique et frimousse angélique, Malik, comme nous le disions, est le «mazouzi» de notre panel. «Miko» â comme on le surnomme â a à peine 15 ans. Il est encore mineur. Mais nous avons été tellement épatés par la qualité de ses interventions sur sa page Facebook que nous nâavons pas résisté à la tentation de lâassocier à cette réflexion. Et nous nâavons pas été déçus. Miko est en deuxième année secondaire, filière langues étrangères.
«Un autre 1er Novembre sâimpose !»
Il étudie au lycée de Messelmoune, dans la wilaya de Tipasa, mais habite à Hadjrate Enoss (ex-Fontaine-du-Génie). Malik est né le 2 avril (comme Gainsbourg) de lâannée 2002, soit trois ans après lâarrivée de Bouteflika au pouvoir. Force est de constater que notre lycéen prodige a tout dâun génie. Il sâavère dâemblée très politisé, sâaffichant nettement à gauche. A lâheure où lâoffensive néolibérale et la société de consommation semblent avoir balayé le marxisme un peu partout, lui se présente comme un «rouge», marteau et faucille fièrement brandis. La couverture de son compte Facebook est à lâeffigie dâHugo Chavez.
Son phrasé claque comme un feu dâartifice poétique. Une qualité dâexpression où se mêlent le chevaleresque et le précieux, et qui témoigne dâune boulimie littéraire précoce. «Je lis beaucoup», reconnaît-il timidement sur Messenger. «Je lis surtout de la littérature française, les romantiques de la période post-monarchie», indique-t-il.
Sur Facebook, il arbore ce titre culte de Malek Haddad : Je tâoffrirai une gazelle. Il confirme lâattrait quâexerce sur son esprit la prose élégante et sensible du grand écrivain constantinois.
«Je suis en effet ébloui par le style haddadien», dit-il, avant de faire remarquer : «En fait, je lis tous les écrivains subversifs, ceux qui sortent du commun, qui interrogent, qui remettent en question les fondements de notre monde.» Waw !… Nous nous risquons à lui demander le secret de ses sympathies pro-communistes. «Cette rencontre avec le  »rouge », je la dois à Cheikh Amaz’, à travers ses hymnes.» Référence à Amazigh Kateb, son idole absolue.
Dâailleurs, il a fini par rencontrer le fils de Kateb Yacine qui lui a gentiment rendu visite en octobre 2016. Parmi ses multiples talents, Malik joue aussi de la musique. Il est membre de la prestigieuse association dâarabo-andalou Errachidia de Cherchell. «Je touche à tout, je nâaime pas mâastreindre à un registre précis», dit-il.
Lâart, pour lui, est fondamentalement synonyme dâengagement et ne peut être dissocié du politique. «Lâart, câest le miroir de la société. En même temps, câest un instrument de rééducation, une arme dâinstruction massive. Et de construction aussi», professe le jeune maître.
Sâil est manifestement destiné à emprunter les chemins de lâart et de la pensée, Malik ne dédaigne pas pour autant lâaction de terrain. «Câest lâéternel retour du concret selon la théorie de Lénine. Il faut toujours revenir au terrain. Lâespérance est dans la rue.» «Jâadhère à toutes les voies de salut, que ce soit lâart ou lâactivisme», appuie-t-il.
De Boutef, Miko nous dit que ses premiers souvenirs sont ceux dâun président «qui tapait du poing sur la table». Aujourdâhui quâil est moins actif (et câest un euphémisme), il craint que cela ne conduise à un affaissement général. «Câest à lâimage du pays. Ils disent  »mazal waqfine » (on est toujours debout), la vérité est que tout le pays est assis comme lui», constate Miko. Le vrai changement, selon lui, ne passera pas par les urnes.
Dans un post publié le 1er novembre, il écrit : «Un autre 1er novembre s’impose. Gloire aux martyrs de la Révolution passée (et à venir)… !» Ses projets ? Miko veut sâinvestir dans le journalisme, comme son cher papa, «une profession, dit-il, qui incarne lâaurore de la délivrance via l’expression alternative.
Le journaliste, s’il ne trahit pas son idéal, est le prophète de celui-ci». «Cheikh Malik» est vraiment le visage de lâespoir. Nous souhaitons simplement quâil nâaura pas à se coltiner un reportage sur «la jeunesse DZ sous le 7e mandat»â¦
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