Les employés des Centres dâAppel se trouvent entre contraintes, calvaires et résignation. Le plein essor des centres dâappel au Sénégal nâest plus un mystère au regard du chômage exponentiel qui frappe en milieu jeunes. Mais quelle galère pour les employés ballottés entre déshumanisation et salaires de misère sous le regard visiblement complaisant des pouvoirs publics.
Employés des Centres dâAppel : Entre contraintes, calvaires et résignation

On ne peut plus faire quasiment un pas à Dakar sans tomber sur un centre dâappel. Ces types dâentreprise font, en effet, foison dans la capitale.
Comme aux abords de la VDN, à Fann Résidence en passant par Point E et au centre-ville où de nombreux jeunes sâadonnent à cette activité. Là , ils espèrent grappiller des montants pour faire face aux lourdes charges du quotidien à Dakar.
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Au Point E, devant un immeuble ultramoderne, construit en verre, un groupe de jeunes filles et de garçons sont en pause en ce lundi du 9ème jour du premier mois de lâannée 2023.
Certains dâentre eux en profitent pour siroter un café, dâautres, cigarette dans les commissures des lèvres, aspirent une bouffée de fumée.
Abordé, Adama Guèye, visiblement lessivé par les mille et une questions des centres dâappels, se lâche tout de même : « Ce qui se passe dans les centres dâappel nâest quâun secret de polichinelle. Ils sont sans état dââme. Parfois, en dépit des performances avérées réalisées, on peut vous envoyer une notification vous invitant à arrêter la collaboration pour défauts de résultats. Il y a de vrais vampires dans le milieu », tonne Adama.
Même si, sâempresse-t-elle de concéder, il y a, souvent, une belle expérience avec des coachs formidables.
Penchée sur son téléphone, Aminata Thiam, qui lève la tête pour prêter attention, emboîte le pas à son camarade.
Elle se plaint en ces termes : «Des licenciements inopinés avec des motifs tirés par les cheveux sont très fréquents dans ces lieux de travail. Parfois ces décisions dâarrêt de travail nous font tomber des nues. Un bon jour, sans crier gare, on te fait savoir que tu es renvoyé. Souvent, on évoque des contraintes qui les poussent à réduire le personnel ».
Badou Lô, lui, pousse le bouchon un plus loin. «Câest de lâesclavage des temps modernes. De la servitude rien de moins », dit-il non sans préciser que câest le manque dâemploi qui pousse les jeunes à accepter tout, quitte à piétiner leur fierté.
Déshumanisation

Certains employés finissent par développer des signes de maladie. Le stress, les longues heures de travail, le port prolongé des casques, les jours de repos insuffisants peuvent finir par déteindre sur lâétat de santé des employés.
Ancienne pensionnaire dâun centre dâappel sis sur la VDN, Ami Sané raconte ses soucis de santé qui lâont poussée à raccrocher.
Elle avait contracté une maladie appelée acouphène (des bruits, sifflements, bourdonnements, grésillements, etc. que lâon entend dans une oreille ou les deux ou dans sa tête sans quâils aient été émis par une source du monde extérieur).
«Je souffrais de bourdonnement dans les oreilles. Au même moment, jâavais des problèmes au niveau des yeux à la suite de la longue exposition à lâécran. Mon cerveau en avait aussi pris un coup », confie-t-elle.
Parmi les griefs fantaisistes collés aux employés, figurent en bonne place les sanctions sur les absences ou retards. Sans respecter les procédures de mise à pied disciplinaire, certains employeurs en abusent aux dépens des employés. Et câest à défalquer sur les maigres salaires.
Pour certains, les supérieurs se montrent souvent impitoyables envers les employés. Entre harcèlement, intimidation, les employés sont toujours sous une pression infernale.
Journaliste de profession, Astou Diouf est une ancienne employée des centres dâappel. Elle dit « être obligée, à lâépoque, de continuer le travail alors quâelle elle était dès fois malade ».
Elle renchérit : « Si on parvient à survivre dans ces boîtes, on est immunisé à vie. Les gens y sont sans pitié. Entre intimidations, harcèlements, froideur, les responsables ne font pas dans la compréhension. Il est presque impossible dâéchapper aux ponctions à chaque fin du mois, pour des raisons inconnues ».
Cependant, elle reconnaît que ce boulot lui a permis dâaméliorer son expression orale et en même temps de vaincre sa timidité et de savoir gérer le stress.
Refuge provisoire

Malgré ces difficultés soulevées et déplorées, ces centres dâappels restent des lieux dâinsertion professionnelle pour cette jeunesse désÅuvrée.
Angelina, résidante à Ouest Foire, fait partie de ce lot. « Au moins, ils recrutent et ils sont réactifs aux demandes dâemploi envoyées par mails ou déposées physiquement. Câest tant soit peu mieux comparé aux sociétés des autres secteurs qui ne donnent jamais suite aux dépôts de candidature dâemploi », explique-t-elle.
Celle qui a travaillé dans ces boîtes dans le passé, poursuit en donnant des conseils aux jeunes qui veulent sâinsérer dans le marché de lâemploi dans les pays comme le Sénégal.
Sa philosophie est simple : « Câest juste un refuge provisoire. Fais-toi exploiter et gagne en expérience pour voler de tes propres ailes », lance-t-elle.
Comme dans une jungle, les patrons des centres dâappel imposent leur loi sans être, à lâapparence, inquiétés.
La majeure partie de ces entreprises sont, en effet, gérées par des étrangers. Il sâagit de Magrébins, en majorité, qui délocalisent leurs sociétés dans le pays en vue dâélargir leurs marchés en foulant au pied la législation du travail.
Câest en quoi, nombreux sont ce qui se demandent si lâÃtat du Sénégal est bien au courant de telles pratiques.
Impuissance des pouvoirs publics ou complaisance face à des patrons venus aider au règlement du chômage des jeunes ?

« La question sâimpose tant il est vrai que les centres dâappel passent pour des milieux de déshumanisation », sâécrie cet ancien travailleur.
En tout cas, un centre dâappel au Sénégal nâa rien à voir avec son semblable au Maroc où le traitement salarial est deux fois plus revalorisé. Alors que la plupart des entreprises qui ont pignon sur rue à Dakar proviennent du Royaume chérifien.
Ancien étudiant à lâUniversité de Cheikh Anta Diop (UCAD), Idrissa Sao a fait ce métier, pendant deux ans, au Maroc, avant dâaller en France, après un transit en Espagne via lâémigration clandestine.
Il renseigne : « Au Maroc, le métier conseiller clientèle est un travail très rentable. Ãa permet dâavoir un style de vie stable notamment pour financer des études, lâachat dâappartement, de véhicules, etc. »
Une confidence qui met le feu dans la poitrine de cet ancien employé de centre dâappel à Dakar, gérant depuis quelque temps dâune boutique de transfert dâargent.
« Si câest cela le transfert de technologie, nous nâen voulons pas », tonne-t-il rêvant de ce grand dans la fourmilière des centres dâappel.
OUSMANE KONDE, UN DES PIONNIERS DANS CE SECTEUR AU SENEGAL

« Le Sénégal nâa pas réellement une mainmise sur ces entreprises »
Pionnier dans le secteur des centres dâappel au Sénégal, Ousmane Kondé essaie dâexpliquer les paradoxes de ces opérateurs spécialisés dans le démarchage téléphonique.
A lâen croire, « les centres dâappel ont débuté en Amérique du Sud ». La ruée vers nos pays est consécutive à « lâamélioration du réseau téléphonique conjugué au boom technologique. A cela sâajoute le nombre important dâétudiants étrangers à Dakar. Ce personnel constitue, de plus, un marché de main dâÅuvre à faible coût », analyse-t-il.
« Lâautre raison est liée au fait que le droit du travail sénégalais et même dans lâAfrique de lâOuest, est plus malléable, ouvrant ainsi la voie, pour ces entreprises, à des écarts attentatoires aux droits des employés ».
Par ailleurs, dâaprès toujours lui, la marge de manÅuvre de nos Etats est très réduite. «Ces entreprises dont les maison-mères sont basées ailleurs, tirent les ficelles à partir de là -bas. La majeure partie est au Canada ou en France.
On nâa pas une mainmise sur ces employeurs en cause», renseigne-t-il. « A chaque fin du mois, les opérateurs perçoivent directement leur reversement.
Et câest à partir de là -bas que le salaire des employés de Dakar sont calculés. Il nâapplique pas forcément le droit du travail sénégalais.
Maintenant, câest à lâEtat du Sénégal dâopérer un recadrage dans les conditions de leur installation.
Par exemple, les Marocains ont exigé un salaire minimum à payer par ces opérateurs basés en Europe ou en Amérique », renseigne Ousmane Kondé.













