Professeur Yvette Pares est le nom qui épluche la problématique de la pharmacopée au Sénégal. Cette universitaire d’origine française voudrais que lâon sache que la médecine africaine est une médecine à part entière qui nâa rien à voir avec le folklore et les gris-gris avec lesquels on lâassimile souvent. Elle a montré toute son efficacité dans les maladies les plus graves ; la thérapeutique fine et élaborée a des résultats certains quant elle est menée avec sagesse et les grands maîtres sont brillants par leur intelligence. Voici exclusivité de l’interview de Professeur Yvette Pares.
QUESTION : Professeur Yvette Pares, vous avez reçu lâannée dernière le Prix de la Fondation Denis Guichard pour honorer un parcours hors du commun. Pourriez-vous mâen tracer les grandes lignes.
Pr. Yvette Parès : Câest en quelque sorte, par vocation que je suis allée en Afrique. à lâuniversité, je faisais partie dâun groupement dâamitié internationale, avec des étudiants africains, marocains, indiens, antillais, espagnols et ces étudiants mâavaient invitée à venir travailler chez eux. Mais à lâépoque, je ne pensais pas encore à quitter la France. LâAfrique mâattirait, il est vrai mais je ne voulais pas partir sans métier véritable. Jâai attendu quâun poste se libère à lâuniversité de Dakar pour mâinstaller au Sénégal en 1960. Jâétais biologiste, je faisais des recherches en biologie végétale mais ce que je préférais à tout était la bactériologie et jâai fini par y arriver.
Quand je suis arrivée à Dakar, le bureau de recherche du BRGM (Bureau de recherches géologiques et minières) cherchait une bactériologiste pour mener des travaux sur lâextraction de lâor des latérites trop pauvres pour êtres traités chimiquement et jâai été engagée immédiatement. Jâai fait des recherches de microbiologie du sol et nous sommes arrivés à trouver des bactéries qui dissolvaient lâor, ce qui a suscité un intérêt dans le monde entier puisquâon reçu des demandes venant dâEurope, de lâURSS et même de la NASA aux Etatsunis. Lâor fait flamber les espritsâ¦
Ces recherches sur lâor mâont passionné et mâont appris à travailler en grand. Il a fallu faire des essais par centaines, par milliers de flacons, et jâavais une grosse équipe. Je finis par être rodée pour gérer ces multiples expériences simultanément. Mais je restais toujours attirée par la bactériologie médicale et câest pourquoi je commençai en 1962 des études de médecine, études que jâai terminé en 68. Durant cette époque, je continuais à superviser les recherches au BRGM et je travaillais jour et nuit. Je ne sais pas comment jâai tenu le coup, on dit que la foi soulève les montagnes, enfin, je suis arrivée au bout.
Un médecin militaire mâa demandé alors de faire des recherches sur la lèpre. Ma thèse de médecine portant sur les métaux cancérigènes, je refusais tout dâabord dâautant plus que lâon nâavait pas encore réussi à cultiver le bacille de la lèpre, donc aucun progrès ne pouvait être fait pour combattre cette maladie.
Je nâavais aucune envie de refaire le travail de mes prédécesseurs. Mais il insistait en me disant que jâétais en Afrique et que je devais faire un travail dâintérêt africain. Je finis par lâécouter. Je décidais alors de prendre le mal à la racine et dâessayer de cultiver le bacille. Je me donnais 3 ans pour y arriver, faute de quoi jâarrêterais mes recherches.Â
Jâai commencé par faire la bibliographie sur la lèpre. Durant mes études de médecine, je nâavais appris que très peu de chose, sinon rien sur cette maladie et lâon affirmait que les médicaments sur le marché pouvaient la guérir. Puis je suis passée a lâaction. Il mâa fallu une chambre stérile pour faire les essais bactériologiques, les ensemencements, et il mâa fallu aussi trouver du matériel pathologique. Jâavais entendu parler avec grand respect dâune religieuse de Dakar, sÅur Lenaïk. Chaque fois quâun lépreux arrivait à lâhôpital, on lâenvoyait à sÅur de Lenaïk. Je demande rendez-vous avec elle. Câétait une religieuse dâune jeunesse, dâune beauté extraordinaire avec un sourire merveilleux, une bretonne aux yeux bleus. Câest elle qui mâa approvisionné en matériel pathologique, en biopsies et en prélèvements sanguins. Jâen demandais un minimum par respect pour les malades, mais avec ce que nous avons eu nous avons pu mener nos recherches jusquâau bout malgré certaines personnes qui ne voyaient pas dâun bon Åil nos recherches.
Câest ainsi quâà un moment donné sÅur Lenaïk reçu lâordre de son patron, un médecin général, de ne plus me fournir de produits pathologiques. Mais la religieuse estimant que lâordre donné était injuste décida de ne pas sây soumettre et demanda aux malades sâils acceptaient de continuer à me fournir du sang ou un bout de peau, ce quâils acceptèrent. Lorsque son patron partait le soir, elle faisait les prélèvements et envoyait son infirmier mâapporter le matériel.
Le patron nâa jamais rien su. Câest ainsi que jâai pu mener mon travail jusquâau bout. Sâil nây avait pas eu cette religieuse qui a tenu tête à son patron, je nâaurais pas pu continuer mes recherches et Keur Massar nâaurait pas existéÂ
Et câest ainsi que grâce aux connaissances apprises par mes travaux en microbiologie du sol, jâa fini par réussir à cultiver le bacille de la lèpre.
Jâai pu alors faire des antibiogrammes et vérifier lâaction des produits chimiques et des plantes anti-lépreuses.
Mais il y a eu bientôt une levée de boucliers. Le milieu scientifique est très dur, vous savez, et il a beaucoup de jalousie entre les chercheurs. Un chercheur américain essayait, lui aussi, de cultiver le bacille de la lèpre et il ne voulait pas que jâarrive avant lui. Je subissais une forte pression de la part de quelques laboratoires et centres de recherche.
Certains chercheurs mâont demandé à plusieurs reprises de céder mes souches pour pouvoir vérifier si le bacille que jâavais cultivé était bien celui de la lèpre. Je refusais, leur alléguant que, nâayant aucune souche de référence, ils seraient incapables de vérifier quoique ce soit.
Je leur suggérais que le seul moyen de sâassurer que le bacille était bien celui de la lèpre était de soumettre mes milieux de culture et mes méthodes à lâexpertise de chercheurs de lâInde, du Japon, de pays où la maladie existe. Je sentais de leur part beaucoup de mauvaise foi, de mauvaise volonté et lâOMS nâa pas voulu reprendre le travail.
Mais quand on retire plus de 80 fois la même mycobactérie nouvelle, avec des caractères biochimiques tellement différents des autres, que voulez-vous que ce soit ? Â
Question : A tâon finalement reconnu que vous aviez découvert le bacille de la lèpre ?
Pr. Y. Parès : Lâaffaire a été étouffée. à lâépoque je croyais aux vaccins et jâespérais trouver le vaccin pour la lèpre. En réalité, câétait stupide car les enfants de femmes lépreuses sont déjà infectés dans le sein de leur mère, et par la suite, lorsquâils sont allaités.
Dans cet environnement bourré de microbes, ils sont tous contaminés même sâils ne développent pas â tout de suite â la maladie. Mais le vaccin mâapparaissait au début comme une voie de sauvetage et je mâattelais à le trouver. Il me fallait tout dâabord breveter mes souches et mon avocate me suggéra deux endroits, lâInstitut Pasteur de Paris et un Institut à Delft, aux PaysBas.
LâInstitut Pasteur, voulant prendre mes souches sans numéro ni date de dépôt, je finis par aller à Delft où je les ai déposées. Aujourdâhui, après 10 ans, la découverte est tombée dans le domaine public et puis, maintenant quâil y a le Sida plus personne ne sâintéresse à la lèpre. Mais le milieu scientifique est terrible.
Laissez- moi vous raconter une histoire : A lâépoque, jâavais un élève pharmacien de lâîle de la Réunion que la fac de médecine mâavait envoyé pour faire une thèse chez moi. Je lui demandais de cultiver le bacille sur différents hydrocarbures. Je le cultivais moi-même sur lâhuile de la paraffine, mais je désirais connaître le support le plus approprié. Cet élève était parvenu à faire pousser le germe avec du C14 et du C17.
Soudoyé par un chercheur canadien de passage à Dakar pour un congrès médical, il lui révéla tous nos résultats et toutes nos méthodes de recherche. Peu de temps après ce chercheur canadien publiait dans une revue médicale de lâOrdre de Malte un article affirmant quâil avait réussi à cultiver le bacille de la lèpre sur du C14 et du C17.
Lorsque mes collaborateurs découvrirent lâarticle, ils mâen firent part. Voyant que ce chercheur nous avait volé notre travail, jâai alerté lâOMS, le président de la République du Sénégal et lâAmbassade de France. On a reconnu que câétait une imposture. Vous voyez jusquâoù ça a été. Il y avait le prix Nobel en jeu. Jâavais été proposée, mais les Américains le désiraient.
Il mâa fallu trois ans pour découvrir le bacille de la lèpre. Les recherches que je fis par la suite sur les souches de ce bacille pour essayer de trouver les médicaments efficaces dans la lutte contre cette maladie me permirent de constater que certaines plantes anti-lépreuses utilisées par les thérapeutes africains étaient réellement efficaces. Cela était dâune grande importance et mâa ouvert les yeux.
Question : Vous avez donc commencé à vous intéresser aux méthodes employées par les thérapeutes africains?
Pr. Y. Parès : Exactement, cela été le premier pas. Mais je nâosais pas encore me tourner vers eux. En tant quâoccidentale, je les associais à des sorciers, jâavais peur de tuer des gens en employant leurs remèdes. Dâun autre côté, je voyais bien que, malgré lâemploi des médicaments chimiques occidentaux, les patients ne guérissaient pas et se retrouvaient dans un état de faiblesse terrible. Câétaient des loques humaines, et partout on les rejetait à cause de leur aspect repoussant. Cela me tourmentait et je me confiais à lâun de mes collaborateurs, le chef jardinier. Jâétais alors à la tête du laboratoire et mes recherches intéressaient tous ceux qui mâentouraient, ils venaient souvent me rendre visite dans le labo, pour voir où nous en étions.
Cet homme, Yoro Ba, était très intelligent, et il avait un cÅur dâor. Toujours le chapelet à la main, câétait un vrai mystique. Je lui demandais sâil connaissait un thérapeute africain qui accepterait de mâenseigner. Je réalisais que je faisais preuve dâune grande insolence en lui demandant cela.
Les thérapeutes africains transmettent leur savoir à leur fils ou à leurs disciples, tous africains. Moi, une Européenne, de surcroît médecin, cela paraissait impossible. Vous savez, câest dur de rentrer dans la médecine africaine. Nâentre pas qui veut. Pas un Africain ayant fait des études de médecine occidentale nâa été accepté.
Dâailleurs ils nâont plus lâesprit pour rentrer dans cette médecine. Dieu mâa donné une certaine tournure dâesprit qui mâa permis dâêtre acceptée par lâun dâeux.
Question : Quelle tournure dâesprit vous a permis dâavoir accès à cette médecine africaine ?
Pr. Y. Parès : Je me sens très liée avec la nature, je sens lââme des choses, câest beaucoup dire bien sûr, mais je ne considère pas les plantes comme de la matière première, ce sont pour moi des amies, quelque chose de vivant, que Dieu a créé et dont je me sens proche. Alors vous me direz les médecins africains formés aux universités occidentales pourraient aussi avoir cette tournure dâesprit de par leur origine. Mais ils sont devenus cartésiens, ils veulent imiter les Occidentaux, ils se sentent supérieurs aux thérapeutes qui ne savent pas lire ni écrire. Ils ont été arrachés à leurs racines, ils renient leur race -je suis sévère mais câest la vérité -. Et puis il faut savoir que ce nâest pas parce quâon est médecin quâon peut être thérapeute. Pour être thérapeute, il faut connaître et aimer les plantes, posséder un grand sens des responsabilités et il faut faire preuve dâune initiative thérapeutique permanente.
Car les thérapeutes préparent eux-mêmes leurs médicaments, ils les font suivant des recettes codifiées depuis longtemps, il est vrai, mais ils doivent adapter les traitements aux patients. Pour manier les plantes, les assembler, savoir les préparer, il faut un sixième sens. Si on ne lâa pas, on ne peut pas devenir un bon thérapeute.
Câest comme si lâon voulait faire de la musique sans avoir lâoreille musicale, on ne ferait pas de progrès. Donc, en médecine traditionnelle africaine comme dans nâimporte quelle autre discipline, tout le monde nâest pas au sommet. Il y a la base où lâon trouve des gens honnêtes qui savent un certain nombre de choses et rendent de grands services mais plus vous montez la pyramide, plus les thérapeutes sont savants. Si vous voulez atteindre le sommet- et moi, jâai travaillé avec ceux qui étaient au sommet-il faut des années, parfois plus de 15 ans dâapprentissage.Â
Je nâai pas pu tout apprendre car je nâétais pas toujours disponible, et puis jâai commencé tard, à plus de cinquante ans. De plus je continuais de travailler à lâuniversité. Mais, en toute modestie, je crois avoir atteint un niveau très honorable. à tel point que les thérapeutes me considèrent comme lâune des leurs. Je nâai pas la prétention dâavoir la science de Dadi Diallo, dâAbdoulaye Faty, dâHamadi Sylla, de Ameth Diaw ou de Magueye Ngom, mes cinq collaborateurs, mais quand il sâagit de faire de la recherche thérapeutique pour les maladies graves, je peux me joindre à eux et apporter ma part. Donc jâai beaucoup appris dâeux.
Question : Comment avez-vous rencontre Dadi Diallo, le thérapeute africain qui vous a transmis son savoir ?
Pr.Y. Parès: Lorsque jâai dit a Yoro Ba, mon chef jardinier, que jâaimerais rencontrer un thérapeute africain, il se taisait. Vous savez les Peuls sont très secrets. La parole a une grande importance et lâon ne parle pas pour ne rien dire. Ils peuvent êtres très aimables mais ne rien dévoiler de ce quâils pensent. Peu de temps après, jâappris quâil était en train dâenquêter auprès de thérapeutes quâil connaissait. Au bout de quelques mois de recherches souterraines, il me dit quâil avait rencontré un thérapeute de son ethnie, de sa famille, qui acceptait de me rencontrer. Câétait un homme très âgé (88 ans) et je proposais dâaller le voir dans son village, mais lui fit savoir quâil voulait me rencontrer à lâuniversité. Yoro Ba est allé le chercher. Je ne savais pas à lâépoque que tout était secret entre les thérapeutes et pour lui faire honneur, jâavais fait venir dans mon laboratoire les assistants Peuls du service et ils étaient tous là , assis autour de moi, pas très à leur aise à attendre le vieux maître. Celui-ci entra dans la pièce, il était tout petit, tassé par lââge, un maintien droit et il avait des yeux qui vous transperçaient, des sourcils broussailleux et un visage dâune grande sévérité. On sentait une autorité, une force qui nous paralysaient. Jâétais moi-même bouleversée. On lui avait réservé le meilleur fauteuil. Nous fîmes les salutations dâusage, Yoro Ba lui expliqua ce que je désirais et lui, répondait de temps à autre : « Jâai entendu ». Pas un mot de plus. Et puis quand il a eu assez entendu, il sâest levé et il a dit en Poular : âJe prends congéâ et il est sorti. Les assistants, tout penauds, se sont dispersés dans leur labo et moi je me suis assise a mon bureau, interloquée et persuadée que je ne lui avais pas fait bonne impression. Yoro Ba mâa raconté par la suite quâil avait descendu les étages en sa compagnie et quâau moment de le quitter, le maître lui avait dit: âJâapprendrais à Madame à soigner la lèpreâ.
Câetait en mars 1979. Dadi Diallo, car câétait son nom, rentra dans son petit village. Les semaines passèrent sans aucune nouvelle. Je proposai à Yoro Ba de se rendre chez lui. Yoro Ba prit des cadeaux traditionnels, des noix de cola, du thé, du sucre et il partit dans un village très loin dans la brousse. Il rencontra le thérapeute, mais ce qui sâest dit entre eux, je ne lâai jamais su. En revenant à Dakar, mon chef jardinier me dit ne ne pas me faire de souci, le maître ne revenait pas sur sa parole. Les semaines passèrent, toujours sans aucune nouvelle, et je renvoyais Yoro Ba dans la brousse qui revint comme la première fois en me disant de garder patience. Un jour je reçus un inconnu du village qui mâamena un petit paquet contenant une écorce, une racine et un papier mal écrit â certainement par un gamin, le maître nâécrivant pas lui même- où je pus lire :âpour soigner la lèpreâ. Je pensais que le vieillard se moquait de nous. Mais 15 jours après, je recevais une autre lettre disant : « Je ne peux pas vous apprendre la médecine de loin, je viens à Dakar ».
Il est donc venu vers nous et, cette fois ci, il était beaucoup plus détendu et moins sévère que la première fois.
Je lui ai loué une maison dans un village tranquille près de la ville. Quelques jours plus tard je le vis arriver au laboratoire, tout seul. Il sâassit et tira de sa poche une bouteille et un verre quâil remplit dâun liquide quâil se mit à boire. Puis il remplit à nouveau le verre et me le tendit. Câétait un fortifiant quâil mâavait préparé lui-même car il avait vu lâétat dans lequel jâétais. Jâétais en effet très fatiguée avec tout le travail que jâavais à lâuniversité et les attaques dont jâétais la cible. Jâappris par la suite que pour donner confiance à son malade, le thérapeute commence par boire le médicament quâil a préparé. Puis il mâa fait porter des racines à faire cuire avec du poulet. En quelques jours jâétais rétablie et lâon a pu alors commencer à aller en brousse.
Question : Comment les thérapeutes africains enseignent-ils leur art ? Comment se fait la transmission du savoir ?
Pr.Y. Parès : Lâenseignement se donne toujours sur le terrain, dans la brousse, devant les plantes. Jamais un thérapeute ne prendra une plante isolée, chez lui par exemple, en vous donnant des explications. Non, il vous la montre dans la nature. Une fois quâon sait la récolter, il vous en donne les premières indications, mais il ne dit pas encore comment on la prépare. En tant quâélève on écoute et on se tait. On ne prend que ce quâil dit, sans poser de questions. Quand il juge que vous êtes mûr, il en dit un peu plus. Bien sûr je prenais des notes, et lui se moquait de moi, du besoin que jâavais dâécrire, car son savoir était parlé et il avait lui-même une mémoire prodigieuse.
Les maîtres sont durs, très exigeants. Dadi Diallo mâa emmené dans les endroits les plus chauds, les plus lointains, nous avons travaillé pendant des heures, sans manger et sans boire, sous un soleil terrible. Et puis la brousse est fatigante, elle me saoulait au début. Ce nâest pas comme nos campagnes, nos forêts françaises qui sont apaisantes. Après la récolte, il fallait encore étaler les plantes pour les faire sécher. Ce qui a facilité les choses, câétait que Dadi était très âgé, et même si jâavais déjà plus de 50 ans, il aurait pu être mon père et cela a facilité nos rapports. Car si sa sévérité était grande, il finit par me considérer comme sa fille. Et moi, je le considérais comme un père et jâavais un grand respect pour lui.
Quant il sâagit dâhommes jeunes, destinés à devenir thérapeutes, les maîtres les envoient en pleine nuit dans la brousse pour aller récolter les plantes. Câest dangereux car il y a des serpents, et puis les Africains pensent quâil y a des esprits dans les arbres. Il leur faut donc vaincre la peur, la faim et la fatigue. Les maîtres les engueulent pour quâils apprennent à se maîtriser, à ne pas se mettre en colère eux-mêmes. Câest un enseignement très strict. On demande à un thérapeute une très grande maîtrise de soi-même et un grand sens des responsabilités.
Et puis on lui apprend que faire des médicaments, câest un acte sacré. On ne peut préparer un remède que si on a lââme en paix. Si vous êtes en colère ou agité, il faut attendre dâêtre calme. Il faut savoir manipuler les plantes et les médicaments avec respect et connaître parfaitement les proportions. Câest comme une religion.
Un thérapeute africain ne dit pas : « Je guéris ». Il dit : « Je soigne mais câest Dieu qui guérit. » Son rôle est dâorienter les forces de guérison.
Les grands thérapeutes sont conscients de leur force, mais ils connaissent leur place : « Nous marchons avec Dieu devant nous et câest pourquoi nous sommes en paix ».
Et ils ajoutent : « Nous savons ce que nous pouvons faire et ce que nous ne pouvons pas faire. Nous nâattaquons personne et si les docteurs occidentaux sont fâchés câest quâils nâont pas le cÅur en paix ».
Question : Comment est né lâhôpital de Keur Massar?
Pr.Y. Parès : Nous sommes allés ramasser des plantes dans la brousse. Jâai acheté des marmites en émail et Dadi Diallo est venu nous donner les proportions en eau et en plantes. Nous avons couvert les marmites et nous avons attendu 8 jours comme il nous le demandait. Au bout de 8 jours, jâai soulevé un des couvercles et jâai poussé un cri dâeffroi. Câétait un mélange de fruits et dâeau et il était couvert dâune épaisse couche de moisissure. Jâai crié: « Mais nous allons empoisonner les malades ! » Il faut savoir que dans mon labo, tout était stérilisé. Après, jâai réfléchi bien sûr et je me suis dit que la pénicilline était aussi une moisissure.
Quand le medicament a été mis en bouteille, Dadi mâa envoyée chercher des malades. Je lui ai demandé où je devais les trouver et surtout les loger ? Il mâa fait un geste mâindiquant que ce nâétait pas son problème.
Jâai pensé louer une maison. Le président Senghor mâavait donné un peu dâargent pour mes recherches sur la lèpre et jâavais un petit reliquat. Donc avec Yoro Ba, nous avons une maison et nous avons reçu les premiers malades. Dadi a commencé le traitement. Mais les villageois nâont pas accepté les lépreux chez eux. Ils ont fini par les chasser avec des pierres, et un jour, nous avons dû évacuer la maison en vitesse. Une autre maison a connu le même sort. Nous avons fini par trouver une cabane délabrée en pleine brousse. Et câest là que nous nous sommes installés. Voilà comment a commencé Keur Massar, en juillet 1980. Nos débuts ont été très difficiles, bien sûr. Il a fallu retaper la maison et puis nos malades étaient insupportables. Les lépreux, câest dur. Ils nâavaient confiance en personne. Câétait la première fois quâils voyaient des gens capables de les aimer et ils nâarrivaient pas à y croire. Et puis on avait très peu dâargent. Le ministère de la santé ne nous aidait pas. Il a fallu tenir le coup et lâon a tenu.
Les malades arrivaient toujours plus nombreux et jâai dû trouver de lâargent. Un ami reporterphotographe nous a conseillé dâaller solliciter âCaritas Sénégalâ. à la tête de cette organisation il y avait un frère qui venait de recevoir une demande dâAllemagne proposant de subventionner un projet de lèpre au Sénégal. Nous avons fait un rapport et un jour, une dame allemande nous téléphone pour nous dire que notre projet est pris en considération. Jâai cru quâelle lâavait classé et que jamais nous ne tiendrions le coup jusquâà ce que lâargent arrive. Mais 8 jours après nous recevions un coup de fil de Caritas Sénégal nous annonçant que notre projet etait accepté. Cela a été le vrai début de Keur Massar.
Nous avons acheté des matelas mousse, des draps de pagne et des couvertures bon marché. Les malades couchaient par terre dans des locaux minables. Nous les avons nourris. Certains nous volaient, du riz par exemple quâils revendaient dans leur villageâ¦..
Question : Comment se fait le traitement de la lèpre ?
Le premier jour, il faut purger le malade. La purgation doit être très forte pour éliminer un maximum de toxines. Câest le maître qui fait cette purgation quâil arrête instantanément par un verre dâeau dès quâil la juge suffisante. Le lendemain il administre les médicaments quâil mâa fait préparer les jours précédents. Généralement, les malades commencent à se sentir mieux, âle corps légerâ, comme ils le disent. Par la suite, Dadi Diallo mâa montré la confection dâun médicament qui est une véritable panacée. Il fait bouillir séparément un certain nombre de plantes, certaines 5 minutes, dâautres une heure, dâautres encore plus longtemps. Certaines sont bouillies seules, dâautres ensemble. Une fois quâon a toutes les décoctions, on prépare les mélanges appropriés, pour traiter en particulier les tuberculoïdes, les lépromateux, etcâ¦..
Cela demande une maîtrise du savoir et une maîtrise de soi même. Dadi Diallo me disait que plus une maladie était grave, moins il fallait se précipiter, et plus il fallait traiter en profondeur.
Les lépreux sont des malades très difficiles. De caractère instable, ils viennent se faire soigner mais dès que leur état sâaméliore ou que la folie les prend â car ils souffrent de troubles psychiques -, ils partent souvent. Il a fallu que nous établissions avec nos malades une véritable relation de confiance pour quâils restent chez nous. Au début ils venaient puis repartaient et on les laissait partir. Puis comme ils ont vu quâon était sérieux, quâon les aimait, ils sont restés jusquâà guérir. Et pour certains il a fallu 5 ou 6 ans. Nous les avons gardés à lâhôpital le temps nécessaire pour faire toutes les étapes du traitement.
Le traitement de la lèpre, câest tout un art ! Il ne suffit pas de tuer les microbes. Le malade arrive avec tout un éventail de maux, ulcérations, paralysies, troubles de la sensibilité, troubles oculaires, etc⦠Il faut aussi faire de la prévention des mutilations, améliorer les lésions osseuses. On met en jeu non seulement des plantes antibiotiques, mais des plantes qui soignent ces différents types de lésion.
Il y a donc un traitement initial, un traitement au long cours qui se fait en plusieurs étapes, un traitement final et enfin un traitement anti-rechute.
Un enfant lépreux peut être guéri rapidement, mais un malade qui a avalé des sulfones pendant 10 ou 15 ans est dans un état de délabrement épouvantable, et avant de le remettre sur pied et de lui donner un visage humain, il faut du temps. Aujourdâhui à Keur Massar, nous soignons plus de 250 personnes.
Question : Comment se fait-il que les thérapeutes africains nâaient pas été à même de soigner les lépreux, comme vous lâavez fait ? Ou quâon nâen ai jamais entendu parler ?
Pr. Y. Parès : Mais ils lâont fait et ils continuent à le faire, dans la brousse, loin de tout. Dâautre part, pour accueillir des malades à plus grande échelle comme nous le faisons, il faut de lâargent. Non seulement pour soigner mais aussi pour loger et nourrir tout ce monde et scolariser les enfants de lépreux, souvent atteints, eux aussi par la maladie ou très chétifs.
Question : Comment lâAfricain moyen considère-tâil lâa médecine traditionnelle ?
Pr. Y. Parès : Il y a encore 85 % des gens qui vont voir des thérapeutes traditionnels, mais on a tendance à lâocculter. On leur a tellement bourré le crâne que ca fait plus chic dâaller à la médecine âmoderneâ comme ils lâappellent. Mais ils commencent aujourdâhui à sâapercevoir que cette médecine moderne ça ne guérit pas bien et ça vous donne des maux en plus. Mais voilà , avoir recours à la médecine moderne, câest faire comme les Blancs donc cela signifie une promotion. Câest ce sentiment dâinfériorité quâont les Africains quâil faut leur arracher !
Question : Il semble quâil y ait une antinomie entre médecine moderne et médecine traditionnelle. En fait, vous faites un pont entre ces deux univers puisque vous êtes biologiste et médecin formée aux écoles occidentales et vous avez été initiée à la médecine traditionnelle africaine. Ces deux médecines peuvent elles communiquer, échanger leurs connaissances. Est ce que lâéchange est possible ?
Pr. Y. Parès : Je répondrais comme disent les thérapeutes africains : « Que chacun fasse ce quâil sait faire et respecte lâautre. »
Il est très facile si on a le cÅur honnête, de travailler ensemble. Un médecin qui ne peut pas guérir une hépatite ou une tuberculose résistante par ex. peut lâenvoyer au thérapeute qui saura le faire. Un thérapeute lui, ne peut pas faire de la chirurgie. Il ne peut soigner un accident de la route ou une fracture très complexe et il enverra un tel cas à lâhôpital. Mais il faut bien réaliser que la médecine africaine est une médecine à part entière. Ce nâest pas du bricolage comme les gens croient. Câest une médecine très efficace. On pense que les thérapeutes devraient être sous la coupe des médecins occidentaux. Câest faux. Toutefois, je ne crois pas que lâon doive aller à la rencontre des médecines traditionnelles pour les promouvoir. Les thérapeutes en sont capables eux-mêmes, ils commencent à oser sâaffirmer. La première chose à faire est dâapprendre à se connaître et sâestimer, à sâaccepter en respectant le savoir des uns et des autres. Dans chaque pays, il y a des hommes et des femmes de grande intelligence. Certains, quelque soit leur race, ont le don pour lâart médical et ils ont créé une médecine adaptée à leur environnement, à leur croyance, à leur culture, à leur spiritualité. Chaque pays crée sa propre médecine et ces médecines ont toutes leur efficacité et leurs lacunes évidemment. Mais toutes ces médecines sont belles et doivent être respectées. Une fois admis cela, chacun apporte ce quâil sait faire et il peut y avoir un échange.
Aujourdâhui, nos médecins occidentaux devraient reconsidérer notre ancienne médecine du XIIe siècle, voir les richesses quâelle possédait, au lieu dâenvoyer des ethnologues et des anthropologues embêter les thérapeutes traditionnels car câest souvent de lâindiscrétion que dâaller courir après des gens comme cela. Nous devrions plutôt rechercher ce qui faisait la richesse de notre ancienne médecine.
Avec une poignée de thérapeutes français, nous avons le projet de former un groupe de travail dont le but serait de considérer les plantes dâEurope sous une optique semblable à celle des thérapeutes africains. Car je suis persuadée quâon peut, à lâinstar des plantes africaines, soigner les maladies graves avec nos plantes européennes.
On associe souvent la médecine africaine à de la sorcellerie avec des gris-gris, des danses extravagantes et des transes. Ces méthodes de guérison existent, il est vrai, pour soigner les maladies mentales des Africains et elles sont efficaces sur eux, mais elles ne le seraient pas sur nous car notre système de croyance est différent. Mais ce que lâon sait moins, câest que la médecine africaine possède un trésor thérapeutique immense et méconnu. Car tous les Européens qui ont écrit un livre sur cette médecine nâont fait quâeffleurer le sujet et lâon reste souvent sur une idée de folklore.
Les thérapeutes africains ne sont pas des sorciers !
Bien sûr quâil existe aussi des sorciers en Afrique, qui font le mal, mais ils nâont rien à voir avec les véritables médecins dont je parle.
Question : Vous venez de terminer un livre sur votre expérience en Afrique, à lâhôpital de Keur Massar et sur lâenseignement transmis par Dadi Diallo. Mais la médecine traditionnelle africaine nâest elle pas secrète ?
Pr. Y. Parès : Le savoir, il faut des années pour lâapprendre. Donc ce nâest pas parce quâon possède quelques recettes de complexes de plantes quâon devient un bon médecin. En Europe, pour devenir médecin, on passe une thèse et on prête serment, le serment dâHippocrate. On rentre dans un groupe. En Afrique, on a une chose semblable : lorsque le disciple a terminé sa formation, le maître organise une grande cérémonie au cours de laquelle il lui donne sa bénédiction, il lui passe un collier autour du cou et lui dit : « Maintenant tu peux rentrer chez toi ». ce qui veut dire : Tu es prêt, maintenant commence ta fonction de thérapeute. On sait donc quâil a été investi. Mais si vous donnez votre savoir sur la place publique, vous avez tous les petits rusés qui cueillent quelques herbes et sâaffirment guérisseurs. Câest pourquoi le secret est exigé pour que le vrai savoir ne soit pas perdu, ni profané.
Question : Nây a tâil quâun savoir, ou aussi toute une vision de la personne ?
Pr. Y. Parès : En Afrique, la vision de la personne est très différente de celle de notre monde occidental. Les Africains sont des gens très croyants et très portés sur le monde invisible. Les ancêtres sont très présents. On a dit quâils etaient païens ! Mais regardez leur religion : ils avaient la plupart du temps un Dieu unique et des divinités annexes qui correspondent à nos anges. Ou bien ils avaient des djinns, comme nous avons nos démons ou nos mauvais esprits. Dieu a donné à tous les hommes une notion de la divinité. Les Africains disent la même chose que nous avec des mots différents. Nous sommes surpris des croyances africaines, mais ils sont aussi surpris par nos croyances. On se moque des plumes des Indiens dâAmérique du Nord ou des colliers de cauris africain. Mais si nous regardions comment sont habillés nos évêques, nos magistrats ou nos militaires ou nos professeurs dâOxford !
Et les thérapeutes africains tiennent compte de cette vision lorsquâils soignent leurs malades.
Question : Vous avez dit que vous désiriez commencer un groupe de travail avec des thérapeutes français. Pour quelle raison ?
Pr. Y. Parès : Pour combler une lacune. En Europe, voyez vous, nous nâavons plus de maître qui aille dans la nature, récolter les plantes, les sécher, préparer des médicaments, recevoir les malades et donner les remèdes appropriés, personnalisés. De maître qui ait gardé ce contact avec la nature, les énergies de la forêt, avec le cosmos.
Etre phytothérapeute, câest incomplet. Puisquâil nây a plus de maître et que jâai eu de la chance dâavoir des maîtres remarquables, ce quâils mâont enseigné, je voudrais le transposer sur les plantes dâEurope et montrer comment on peut procéder.
Il faut aller dans la nature, retrouver le calme, la paix, lâamour des plantes, les manipuler avec respect, apprendre à faire soi même des médicaments simples, les médicaments de base et puis ceux quâon prépare directement pour chaque malade. Câest toute une philosophie, une autre façon de vivre la médecine que je désire transmettre .
Vous voyez, je ne crois pas quâon puisse exercer la médecine traditionnelle dans les locaux utilisés par la médecine moderne. Nous ne pouvons recevoir des malades dans un cabinet médical luxueux et stressant ou laid. Nos bâtiments de Keur Massar sont modestes, mais nous sommes en pleine nature, il y a des oiseaux, des fleurs. On ne peut pas par exemple soigner des malades angoissés dans dâimmenses hôpitaux.
Pour être thérapeute, il faut aimer le silence, il faut chercher la paix, lâharmonie en soi, et aimer les gens ce qui nâest pas facile. Il faut aussi de la patience et du temps et une structure appropriée pour recevoir les malades.
En fait il faudrait revoir toute la médecine. Nos hôpitaux sont de véritables usines remplies dâappareils qui font peur, où lâon ne sépare pas les maladies infectieuses des autres dâoù le grand nombre de maladies nosocomiales (800 000 par an), où les maladies conséquentes à lâemploi de médicaments remplissent le tiers des lits- un tiers des maladies sont iatrogènes-. 0n se moque des Africains parce quâils nâauraient pas dâhygiène et prennent lâeau du puits pour se laver. Nous, on attrape la légionellose dans les douches de nos hôpitaux. Nous devons réfléchir, devenir raisonnables et retrouver le bon sens.
Question : Soignez vous le Sida à Keur Massar?
Pr. Y. Parès : Nous soignons des cas de Sida depuis 1988. Si le gouvernement du Sénégal et les médecins sénégalais avaient fait leur travail, on aurait mis en place une organisation pour soigner les sidéens. Nous ne sommes pas les seuls au Sénégal a soigner les sidéens. Il y a plusieurs autres thérapeutes cachés dans la brousse qui ne font pas de bruit. Mais certains médecins étouffent tout, préférant laisser mourir les gens que de faire appel à ceux qui soignent vraiment.
Question : Comment expliquer vous cela ?
Pr. Y. Parès : Les équipes américaines arrivent avec beaucoup dâargent quâils donnent aux médecins. La Banque Mondiale a aussi versé de grandes sommes dâargent pour la prévention et, là aussi, une partie de cet argent atterrit dans les proches de quelques-uns. De plus, les autorités ont tendance à cacher leurs sidéens pour quâon puisse dire que le Sénégal a fait une politique de prévention très active. â¦
Question : Actuellement des gens se battent dans le monde pour que les trithérapies arrivent en Afriqueâ¦
Pr. Y. Parès : Franchement, la trithérapie nâa jamais guéri personne, elle ne fait que prolonger la vie lorsquâelle ne tue pas par des accidents cardiaques.
On ne soigne pas avec des poisons !
Dans notre médecine occidentale, on trouve normal, nous médecins hippocratiques, que les médicaments que lâon prescrit provoquent des effets secondaires terribles. Hippocrate a bien prescrit avant tout de ne pas nuire ! Sur un organisme faible, vous allez provoquer des désastres supplémentaires.
Nous soignons des sidéens depuis 88. Beaucoup retrouvent leur tonus et se sentent guéris. La plupart sont encore porteurs du virus, mais certains deviennent négativés, on en a eu la preuve à la suite dâexamens obligatoires pour leur profession.
Si on veut soigner avec des plantes les malades du Sida, il faut beaucoup de savoir, de patience et des structures spécialisées pour les accueillir et il faut que dans lâopinion, on sache que les plantes peuvent secourir les Sidéens. Si on ne leur dit pas cela, ils ne viendront pas et choisiront plutôt la trithérapie.
Question : Je sais que vous avez des difficultés pour faire passer votre messageâ¦.
Massar et les résultats de nos traitements. Nous avons soigné à Keur Massar des myasthénies et des scléroses en plaque, on a amélioré un spina-bifida, on a fait régresser des paralysies. Je parle aussi de nos traitements anti-sidéens et pour les malades mentaux.
Question : Quelles est les voies porteuses dâespoir pour la reconnaissance des médecines traditionnelles ?
Pr. Y. Parès : Je pense que les rencontres comme celles de la Fondation Denis Guichard servent à former un noyau de personnes qui ont de bonnes idées et peuvent les répandre. Je pense toutefois que de rencontrer des thérapeutes dâautres cultures et dâautres langues reste difficile. Ils ne parlent pas notre langue ou ont vécu dans des villages isolés et au milieu de nous, ils perdent leurs moyens comme nous, nous perdons les nôtres au milieu dâeux.

Ainsi, lorsque des Africains ou des Amérindiens viennent faire leur cérémonie au milieu de nous, avec leur musique et leurs rituels, jâai parfois le sentiment dâun sacrilège, comme si la chose était galvaudée. Il est important que ces cérémonies aient lieu dans un cercle restreint, face à un public réceptif. Je me rappelle dâun médecin béninois qui avait invité des Amérindiens lors dâun. Congrès du Sida. Ces Amérindiens sâetaient mis a joué de la flûte. Câétait très beau, mais les gens continuaient de parler sans leur prêter attention et jâavais mal au cÅur pour ces peuples qui apportaient leur âme et nâétaient pas écoutés.Â
Lâimportant câest de parler, de sâexprimer sur ce que lâon connaît bien pour supprimer les idées fausses et préconçues.
Question : Comment aimeriez-vous quâévolue la médecine moderne actuelle ?
Pr. Y. Parès : La médecine occidentale actuelle me met mal à lâaise. Jâai fait cette médecine africaine dans la paix de la brousse, dans la prière, dans le calme, dans lâamour du prochain, dans lâécoute, dans une immense responsabilité et en même temps une immense initiative thérapeutique, donc je suis complètement sortie de ma formation universitaire. Les deux mondes sont tous à fait différents.
Naturellement la médecine moderne sauve des gens. On ne peut le nier.
Je crois pourtant quâil faudrait revenir à la simplicité et au bon sens. Pour soigner une angine on nâa pas besoin de faire des examens de laboratoire, il y a des remèdes simples : le jus de citron, le vinaigre rosat, des huiles essentielles, des inhalations de thym, de laurier, de camomille. Donc simplicité et bon sens. Je me demande comment des professeurs de grands hôpitaux peuvent continuer à prescrire des molécules chimiques alors quâils savent quâun tiers de leurs lits sont occupés par des maladies iatrogènes. Comment des gens très intelligents peuvent accepter que leur initiative thérapeutique soit confisquée par des chimistes qui ne cherchent quâà gagner de lâargent. Câest frustrant pour un médecin. Vous avez des délégués qui viennent vous vanter nâimporte quelle poudre de perlimpinpin qui provoque de nombreux accidents secondaires. Comment des gens intelligents se sont-ils laissé manipuler a ce point ? Ãvidemment exercer à lâoccidentale est plus facile. Vous faites une ordonnance, votre patient se rend à la pharmacie, mais même les pharmaciens ne savent plus préparer leurs propres médicaments.
Bien sûr, je sais que la population a augmenté dans les villes. Câest compliqué de prescrire des décoctions et autres préparations. Mais en Afrique, les malades sont plus simples. Si vous ne faites pas les décoctions vous mêmes, vous leur donnez la poudre et leur dites comment faire et ils le font. En Europe, on a lâhabitude du confort, on est devenu paresseux, il nous faut une pilule qui nous guérisse en 5 minutes .
La famille ne serait sans doute pas toujours prête à préparer des décoctions pour le malade. Il faut faire un effort pour se soigner avec les herbes, la santé ça se conquiert.
Et puis les patients, fragiles sont infantilisés, se laissent souvent guider par des âgourousâ et lâon a tellement dit à la masse des gens pas très instruits que la médecine etait merveilleuse, que les progrès etaient formidables, que la thérapie génique allait tout guérir quâils finissent par y croire Alors quâon ne sait même plus traiter les angines avec des moyens simplesâ¦
Question: Vous avez dit que la médecine africaine se suffirait à elle meme, mais elle doit avancer avec une recherche constante pour soigner les nouvelles maladies
Pr. Y. Parès : Bien sûr les grands thérapeutes sont en recherche constante. Mais je ne suis pas pour la fondation dâ une Université de médecine Traditionnelle Africaine, car celui qui veut apprendre la médecine africaine doit avoir le courage physique de sortir dans la brousse et de toucher les plantes, la terreâ¦
Vous savez, je nâai pas eu un parcours facile, je me suis fait des ennemis aussi bien dans le milieu médical européen car les médecins européens étaient furieux que je valorise la médecine africaine, mais aussi chez les médecins africains formés aux universités occidentales et jaloux des secrets de lâAfrique qui mâavaient été confiés.
Mais je sens aujourdâhui que jâai une dette morale envers cette médecine traditionnelle africaine et ses thérapeutes. Je dois en être le chantre.
En résumé, je voudrais que lâon sache que la médecine africaine est une médecine à part entière qui nâa rien à voir avec le folklore et les gris-gris avec lesquels on lâassimile souvent. Elle a montré toute son efficacité dans les maladies les plus graves ; la thérapeutique fine et élaborée a des résultats certains quant elle est menée avec sagesse et les grands maîtres sont brillants par leur intelligence.














Donner de son temps pour la science est aussi une nature.
Yvette Parés à investi tout de son temps pour l’hôpital traditionnel de Keur Massar au Sénégal.
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