Le 26 juin 1960, Madagascar proclamait son indépendance. La Grande Ãle retrouvait sa souveraineté après plus dâun demi-siècle de colonisation française.
Dans lâesprit du président malgache de lâépoque, Philibert Tsiranana, cette indépendance doit se faire de manière progressive et en maintenant des liens avec lâancienne métropole. Mais sa gouvernance et ses choix finissent par provoquer en 1972 un mouvement populaire qui entraînera sa chute.
Ils sont des milliers à être venus au stade de Mahamasina, à Antananarivo, en cette fin de matinée. Une foule serrée sâest installée. Des dames se protègent des rayons du soleil à lâaide dâélégants parasols. Des Tananariviens portent le Lamba, une grande étole par laquelle ils affichent leur identité malgache. Celle-ci va sâaffirmer dans quelques instants dans toute sa force. « Mahamasina ». Littéralement : « ce qui rend sacré ». Le stade dâAntananarivo a la solennité nécessaire pour une proclamation dâindépendance.
Jocelyn Rafidinarivo,plus connu à Madagascar sous le pseudonyme de « Jean-Louis Rafidy » suit la cérémonie aux premières loges. Il est jeune reporter de la radio malgache.
« La foule était déjà très, très excitée, se souvient-il soixante ans plus tard au micro de RFI. Ca bougeait dans les gradins. Puis, quand les coups de canons ont retenti, la cérémonie a commencé. On entendait presque le silence. »
Le leader malgache Philibert Tsiranana et Jean Foyer, le secrétaire d’Ãtat français, en charge des Relations au sein de la communauté se sont hissés sur une roche sacrée héritée du temps de la monarchie.
Jean Foyer, tout dâabord, sâavance vers le micro : « La République française reconnaît la République malgache en tant qu’Ãtat indépendant et souverain. Elle lui exprime ses vÅux de prospérité et sa confiance en son avenir. »
Puis Tsiranana prend la parole et proclame, en malgache, l’indépendance de la Grande île, redevenue souveraine.
Philibert Tsiranana proclame l’indépendance de Madagascar le 26 juin 1960
Jean-Louis Rafidy poursuit son récit : « Lâémotion est difficile à décrire. On voit bien que tout le monde était tendu. Et quand le président Tsiranana a annoncé ânous sommes indépendants, Madagascar est indépendantâ, là il y a eu le cri de toute la foule. On ne sait plus si les applaudissements crépitaient plus forts que les interjections et les hurlements, mais câétait quelque chose dâinouï. Câétait vraiment lâaccomplissement. »
« Le stade de Mahamasina était plein à craquer, se souvient de son côté Victor Razafiniarivo, qui nâétait alors quâenfant. Je nâai jamais pu oublier cet événement-là parce quâon a chanté pour la première fois lâhymne national, Ry Tanindrazanay malala ô, câest-à -dire chère patrie⦠et on était vraiment fiers ! Presque tous les élèves de Tana ont pris part au défilé. »

La fierté, les symboles. Désiré Ramakavelo a 20 ans quand lâindépendance est proclamée. Il est sur le point de partir en France pour passer le concours d’entrée à l’école militaire de Saint-Cyr (Il est, depuis, devenu général). Il a été particulièrement touché par le premier défilé de lâarmée nationale… et ému dâentendre Philibert Tsiranana proclamer lâindépendance en malgache.
« Le jour du 26 juin, raconte-t-il, on a poussé vraiment un soupir de soulagement, en se disant âça y est il y a quelque chose qui changeâ. On était vraiment dans lâallégresse. Le défilé se passait en ville et câest la première fois quâon voyait une armée malgache. Câétait comme si on rêvait. Ca a laissé un souvenir ineffaçable. Ca a donné un changement dans ma tête, dans mon cÅur, dans mon être. Tant quâon nâa jamais été colonisé, on ne comprendra peut-être pas. »
Pour autant, les malgaches sont-ils tous acquis à lâindépendance telle quâelle vient dâêtre obtenue ? Les cÅurs sont partagés.
Personne nâa oublié que, le 28 septembre 1958, la capitale Antananarivo a majoritairement voté « Non » à la Communauté franco-africaine proposée par le général de Gaulle. Tana a suivi lâavis de son maire, le pasteur Richard Andriamanjato.
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Son parti, lâAKFM (le Parti du congrès pour lâindépendance de Madagascar), a été créé dans les jours qui ont suivi le référendum du 28 septembre et il bouscule, depuis, le pouvoir sur cette question de lâindépendance.
Retour des héros de lâindépendance
La fête rebondit à la fin du mois de juillet et prend alors une dimension pleinement populaire. Philibert Tsiranana a réussi un véritable coup politique en faisant revenir au pays les trois députés qui étaient détenus en France depuis lâinsurrection de 1947 : Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara.
Les trois hommes sont associés à la célébration de cette indépendance pour laquelle ils ont sacrifié leur liberté. Leurs noms vont vite sâinscrire dans lâhistoire.
« Câétait des gens qui avaient lutté pour lâindépendance de Madagascar, explique lâhistorienne Helihanta Rajaonarison, et dâailleurs on leur accorde la paternité de lâindépendance. Pour tous les Tananariviens que jâai interrogés, les héros câétaient les parlementaires. Câétait eux qui avaient souffert pour cette indépendance-là . »
Ces jours-là , en tout cas, on installe les podiums. On organise des concours de chant. Et lâon danse, sur le tube de lâindépendance : « Azonay Tsy Avelanay », joué par la troupe dâOdeam Rakoto.Une phrase unique, répétée sur un rythme entraînant : « Nous l’avons eue (l’indépendance), nous ne la lâcherons plus ».
Le fils de dâOdeam Rakoto, Doly Odeamson, sâen souvient encore : « Ah câétait la fête, câétait les lampions ! Le président Tsiranana déambulait sur la place dâAnalakely, tout seul, comme ça, parmi les gens, il nây avait pas dâinsécurité.
Ce dont je me souviens, câest que lâavenue était pleine de monde. Quâil y avait des chanteurs. Et que mon père allait chanter cette chanson qui est devenue un slogan de tous les Malgaches. Jâétais dans les coulisses. Je gardais les costumes, je restais en bas du podium. Ãa se passait le soir, de 18h à minuit. »
C’était la fête.
Témoignage dâOdeamson Rakoto, fils dâOdeam Rakoto chanteur populaire des années 1960, selon Sarah Tétaud
Indépendance négociée vs « sécession »
Cette indépendance est aux antipodes de celle obtenue, dans la rupture, par la Guinée deux ans plus tôt. Tsiranana est proche du général de Gaulle.
Il soutient, à la différence du Guinéen Sékou Touré, le nouveau cadre dans lequel Paris veut reconfigurer ses relations avec ses anciennes colonies dâAfrique noire, la Communauté française. Les modalités de lâindépendance malgache ont été négociées. Dès lâindépendance proclamée, des accords franco-malgaches ont été signés le 27 juin.
Tsiranana est convaincu que la jeune République doit maintenir des liens étroits avec Paris : « Pour lui, analyse lâhistorienne Lucile Rabearimanana, la France câest le monde libéral et dans cette période de guerre froide, il se met du côté vraiment du monde libéral, du capitalisme⦠câest aussi une vraie conviction chez Philibert Tsiranana que la culture française et la langue française sont ce qui relie Madagascar au reste du monde. »
Le premier président de lâindépendance fait aussi preuve dâune bonne dose de pragmatisme : « En matière dâéconomie, poursuit lâuniversitaire à la retraite, il trouve que Madagascar est pauvre et que justement, sans lâaide de la France, sans les investissements français, Madagascar ne sâen sortira jamais. »
Conséquence : les entreprises françaises jouent un rôle central dans lâéconomie post-indépendance, les conseillers français sont omniprésents au sein de lâÃtat. La culture et la langue française occupent une place de choix dans la culture dominante.

La Première République apparaît, comme le rappelle lâhistorien Nicolas Courtin, comme une « Post-Colonie ».
« Le régime de Philibert Tsiranana, explique-t-il, est considéré comme une pièce maîtresse dâun plus large puzzle, faisant le lit de la Françafrique à lâheure des indépendances. Les accords dâindépendance, signés entre juin et juillet 1960, assortis des accords secrets de défense inscrivent la République malgache dans le pré Carré. La politique conduite par Tsiranana rejoint, dès 1960 et la crise du Congo Léopoldville, la ligne tracée par Félix Houphouët-Boigny qui réunit autour de lui la famille africaine francophone dans une ligne dâalliance étroite avec la France. »
« Deuxième indépendance »
Deux générations plus tard, la petite-fille de Tsiranana, Ãliana Bezaza a repris les commandes du parti quâil a fondé, le Parti social-démocrate. Selon elle, le maintien de la présence française était nécessaire à lâépoque.
« Rester avec les anciens colonisateurs, dit-elle, c’était un choix délibéré, notamment dans un contexte de guerre froide. La défense du territoire a été attribuée à la France et, en contrepartie, Madagascar était une chasse gardée⦠mais le régime jouissait de la sécurité nécessaire pour se consacrer au développement de son peuple. Cette nuance a été très mal comprise par les détracteurs de Tsiranana, qui ont vu la présence française comme une ingérence et une insulte à la souveraineté nationale. »
Pour quel bilan ?
Lâhistorienne Lucille Rabearimanana, reconnaît quâen termes dâinfrastructures, le pari pro-français a été payant.
« On a assisté pendant la Première République, indique-t-elle, à une extension du réseau routier, à lâentretien de ce même réseau routier et du réseau ferré. Madagascar a bénéficié, pendant la Première République, dâinvestissements sociaux et économiques et donc a récolté les âmiettesâ des Trente Glorieuses en France. »
à la fin des années 60, cependant Tsiranana et son pouvoir sont fatigués. Les liens étroits avec la France finissent par se retourner contre le président. La colère éclate en 1972, un 23 janvier, à lâécole de médecine de Befelatanana, une école professionnelle décrite par lâhistorienne Françoise Blum comme lâ« archétype de cet enseignement colonial à deux vitesses ».
Tout commence par une grève des élèves qui protestent contre leurs conditions de vie à lâinternat.
« Les lycées Jules Ferry et Gallieni entrent en grève de solidarité le 24 avril, raconte Françoise Blum, suivis par lâensemble des établissements secondaires et universitaires de Tananarive : le 26, la grève est déjà générale. Le 29, les observateurs décomptent 95 établissements en grève et jusquâà 70 000 grévistes. »
Lâuniversité entre dans la danse. Les revendications sâétoffent. « La raison de notre révolution est très simple, résume Charles, du groupe Mahaleo, le groupe emblématique du « mai malgache ». On voulait juste parler malgache. »
Le mouvement va pourtant bien au-delà dâune revendication culturelle, il cristallise un malaise aux causes diverses. La protestation sâétend au-delà des milieux scolaires et universitaires.
Il y a des défilés, des rassemblements sont organisés au Jardin Ambohijatovo, rebaptisé « Jardin de la grève » pour lâoccasion. Habillée de noir, la statue de Jeanne dâArc, est aussi ceinte dâune banderole qui proclame : « Vous avez raison, les enfants ».
Le 18 mai 1972, Philibert Tsiranana annonce à la radio quâil donne les pleins pouvoirs au Général Ramanantsoa.
Un épilogue⦠ou le début dâune autre histoire. Ce 18 janvier 1973, câest un jeune officier qui anime la conférence de presse : le capitaine de frégate Didier Ratsiraka, alors ministre malgache des Affaires étrangères.
Il parle des accords franco-malgaches de 1960 quâil qualifie dâaccord « dâassistance » plutôt que de « coopération ».
Des négociations pour la révision de ces accords sâouvriront à Paris dans les jours à venir. La nouvelle diplomatie malgache a décidé de rompre avec le passé.
Kafunel.com avec RFI.FR













