Projet informatique, système dâacteurs. Interactions et jeux complexes, la particularité des projets informatiques… Tout projet informatique est sous-tendu par un système de rapport entre acteurs.

Ces acteurs sont issus des groupes différents : utilisateurs, informaticiens, maître dâouvrage, maître dâÅuvre, fournisseurs⦠Cet ensemble est le lieu dâinteractions et de jeux complexes et fait la particularité des projets informatiques.
Selon Marciniak et Rowe, « lâexamen de ces particularités conduit à souligner les aspects du management de projet qui sâavèrent pertinents pour ce type de projet : lâanalyse des risques, la préparation du projet, la gestion des conflits et du système dâacteurs » (Marciniak et al., 2005).
La question de lâanalyse du risque est essentielle même si nous ne la traitons pas dans cet article, tant elle est vaste et surtout particulière aux projets informatiques : de nombreuses études montrent que depuis plus dâune trentaine dâannées les projets dâimplantation de technologies de lâinformation connaissent des taux dâéchec élevés, malgré les importantes ressources qui y sont allouées.
Interactions et jeux complexes
La première véritable étude sur la difficulté des projetsâ¦. Selon Kappelman et McLean, une des causes évidentes de cette situation vient du fait que les groupes dâacteurs ne parlent pas le plus souvent le même langage : alors que les utilisateurs ou usagers de système informatique parlent de sa capacité à satisfaire leurs besoins en information, de sa convivialité, les spécialistes (informaticiens) voient plutôt la performance technique du système, sa facilité de maintenance ou lâabsence dâerreurs (Kappelman et al, 1994).
Lâaspect qui nous semble particulièrement important est la gestion du système dâacteurs et éventuellement des conflits (Interactions). En théorie, chacun joue une partition dans le projet.
Par exemple, la maîtrise dâouvrage (MOA), qui est représentée généralement par un ou plusieurs départements métier (ou la direction générale), se charge dâélaborer en amont un cahier des charges. Câest un document qui spécifie les besoins fonctionnels de lâapplication à développer.
Il est généralement réalisé en lien avec la direction des systèmes dâinformation (DSI) qui apporte ses connaissances de lâenvironnement technique et son expérience des solutions technologiques, en vue de juger de la faisabilité des demandes.
La maîtrise dâÅuvre (MOE) â qui couvre développement et intégration â est prise en charge par la DSI. Elle peut également être sous-traitée (entièrement ou en partie) à une ou des sociétés de services (fournisseurs) etc.
Concernant Pi.com, les acteurs du projet sont :
- la maîtrise dâouvrage (MOA), assurée par la direction générale avec les départements métiers de la prévoyance (dans lesquels se trouvent les utilisateurs) ;
- la maîtrise dâÅuvre (MOE) qui relève de la DSI ; à noter ici quâune autre catégorie dâacteurs entrent en action, notamment des équipes informatiques (Interactions) externes ou prestataires de services qui sont plus nombreux que les internes ;
- le conseil dâadministration pour le caractère stratégique du projet ;
- lâunité Recherche et Développement, entité composée de chercheurs.
On ne peut pas faire une analogie parfaite par rapport à la catégorisation de Boutinet, mais la situation des chercheurs de la R&D par exemple, les place dans une position dâacteurs confrontants :
- la critique sur la faible prise en compte dans le projet de lâaspect sécurité des applications par lâun des chercheurs,
- spécialisé dans le domaine, a permis une évolution significative de la démarche projet ;
- cependant, sans être conflictuels, les rapports entre lâéquipe MOE et lâentité R&D ne les ont pas incités à la coopération.
Le projet Pi.com nous conduits à analyser dâune part des situations de communication entre les informaticiens eux-mêmes et, dâautre part, entre les informaticiens et la maîtrise dâouvrage en particulier les utilisateurs futurs du projet.

Relations informaticiens-informaticiens
Beaucoup dâorganisations sont passées à lâexternalisation de leur service informatique, espérant réduire les coûts liés aux investissements dans les technologies de lâinformation.
Le recours à des sociétés de services et dâingénierie informatiques (SSII) pour les projets, même de petite taille, semble être la règle.
Ce qui pose la question de la sous-traitance de lâinformatique des entreprises. Beaucoup dâauteurs ayant travaillé sur le phénomène (Feeny et al., 2000) estiment (Interactions) que la sous-traitance générale et uniforme sâavère être une mauvaise décision, une erreur qui peut coûter cher ; ne pas sous-traiter en est une autre. Une sous-traitance sélective serait une piste pour les entreprises.
La MOE, la direction de système dâinformation en lâoccurrence a fait appel à plusieurs SSII dans le cadre de Pi.com pour développer les sous-ensembles indiqués plus haut.
Les « externes » représentaient 90 % des informaticiens engagés sur le projet, ce qui nâest pas sans risque pour le directeur de système dâinformation.
Avant les années 1980, on parlait de directeur informatique⦠(DSI). Ils sont « recrutés » en fonction de la demande de ressources dans les projets et de leurs profils métiers.
Les fonctions de lâinformatique regroupent une nébuleuse dâune⦠(développeurs, analystes, chefs de projet MOE, chef de projet MOA, chefs de projet junior, etc.).
Plusieurs questions résultent de cette configuration de projet où les acteurs sont des externes :
- les problèmes dâharmonisation de volumes horaires hebdomadaires et surtout de procédures de travail ;
- la gestion nâest pas seulement administrative car ces acteurs ont les contraintes de leur entreprise dâorigine (35 heures par exemple) et doivent respecter celles de lâentreprise dâaccueil ;
- la diversité même des acteurs ;
- contrairement à une idée répandue, la « confrérie » des informaticiens est dâune grande diversité qui est souvent liée aux technologies sur lesquelles ils sont compétents ;
- la question de la légitimité des internes par rapport (Interactions) aux externes ;
- cette légitimité est liée aux compétences techniques : plus lâinformaticien est techniquement « bon », plus il est respecté par ses pairs ;
- la gestion de compétences des acteurs : en effet ces informaticiens, après avoir « rempli » leur contrat, partent avec leurs compétences, leurs acquis et leur expérience du projet.
Câest lâensemble de ces défis que doit gérer le DSI. Au début, ce DSI est en réalité un directeur de projet.
Il a en charge le projet et il rend compte à la direction et aux réunions du conseil dâadministration. Il a recruté un chef de projet « architecte technique » pour ce projet et qui serait susceptible de manager tous les profils entrants au cours du projet.
Pour mieux communiquer, une organisation a été mise en place sous forme de comité de supervision (MOA/MOE) et comité de coordination interne à la maîtrise dâÅuvre.
Lâobjectif de cette organisation est dâêtre efficace pour éviter les pathologies récurrentes aux projets informatiques : dépassement de délais, dépassement de coûts, usine à gaz, projet sans pilote, spécifications flouesâ¦
Vue de lâextérieur, lâéquipe informatique est soudée et se fédère autour du directeur du projet. Mais à lâintérieur, comme dans tous les projets, se nouent des relations de pouvoir qui stabiliseront le projet par lâémergence dâun leader charismatique (Boutinet, 2006) :
- le directeur du projet, sans doute assailli par les justifications de coûts et délais par la DG, le CA ainsi que la gestion administrative du projet, semble « perdre pied » techniquement (Interactions);
- lâarchitecte technique recruté pour le projet semble, au fil de son expérience technique, acquérir une plus grande légitimité auprès des informaticiens externes.
Conséquence : une fronde des développeurs et chefs de projet pour inciter lâarchitecte à « prendre les rennes du projet ».

Relations informaticiens-utilisateurs
Le débat sur les réactions des salariés face aux technologies continue à faire lâobjet dâune abondante littérature (Markus, 2000 ; Dorrer, 2004) ; Quan, 2006).
Ces réactions viendraient du fait que lâopposition au changement est une caractéristique du comportement humain.
Outre cette référence à la nature humaine (Leleu-Merviel, 2008), on peut se poser quelques questions simples sur lâintroduction des technologies informatiques, par exemple, dans lâentreprise :
- les individus ont-ils leur mot à dire sur le choix de la technologie et son introduction ?
- Un concept devenu à la mode est celui de la gouvernance des technologies de lâinformation IT gouvernance mais la réalité est toute autre ;
- la technologie elle-même est-elle facile à maîtriser (Interactions)?
- Est-elle adaptée aux utilisateurs ?
- la formation et lâaide sont elles fournies ?
- comment la communication se fait-elle autour de cette nouveauté ?
- Cette dernière question nous a amené à observer les relations dâéchange entre les concepteurs réalisateurs de Pi.com et les salariés qui lâutiliseront pour leur travail. Il sâagit des échanges qui vont de lâélaboration du cahier des charges à la mise en service du « produit ».
Le comité de supervision indiqué plus haut a pour rôle de permettre une plus grande coopération entre les futurs utilisateurs du SI et les informaticiens chargés de le mettre en Åuvre. La tendance dans les projets informatiques est dâassocier les utilisateurs, voire de créer des laboratoires tests utilisateurs.

Selon Quan, « pour être sûr que les utilisateurs et les informaticiens se comprennent, on a même parfois poussé le raisonnement jusquâà former ces mêmes utilisateurs aux méthodes Merise, RUP ou au modèles UML pour que ceux-ci puissent lire et donc valider les schémas et documents élaborés par les concepteurs informaticiens ».
La démarche, même si elle paraît louable (Interactions) et pragmatique, pose néanmoins le problème de ce que nous appellerons la compétence supplémentaire de lâutilisateur : sâil est vrai que les utilisateurs sont choisis parce quâils connaissent leur métier et donc savent en théorie ce que lâapplication doit faire, ont-ils vraiment la capacité dâexprimer leurs besoins efficacement ? Cette question va se poser lors de lâélaboration du cahier des charges.
Dans le projet Pi.com, câest la maîtrise dâouvrage (MOA) qui a la charge dâélaborer avec lâaide de la maîtrise dâÅuvre le cahier des charges. Cette MOA est composée de la direction générale.
à lâimage dâautres projets-phares comme la certification ISO,â¦, et des acteurs métiers (chefs de service, responsables dâunités, gestionnaires de dossiers). Au début la communication a été laborieuse.
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La première difficulté entre informaticiens et utilisateurs est celle de la disponibilité des acteurs métiers pour élaborer ce cahier des charges et les spécifications qui en découlent.
La MOE prend lâinitiative de lâélaborer elle-même : conséquence, le cahier des charges ainsi que les réalisations qui ont été faites par la suite ne sont pas acceptées par les acteurs métiers qui estiment nâavoir pas été associés.
Outre ce manque de disponibilité, les informaticiens estiment quâil y a un déphasage entre les acteurs métiers eux-mêmes :
- dâune part il y a un déphasage, pensent-ils, entre la « hiérarchie du service et les subordonnés », ces derniers ayant une toute autre vision de lâapplication à réaliser ;
- dâautre part, nous passons notre temps à leur expliquer les relations interservices, ça nous prend un temps énorme et câest exaspérant pour un informaticien à cause du temps énorme passé en MOA ou assistant MOA.
Enfin les responsables métiers nâhésitent pas à exprimer leurs inquiétudes sur lâautomatisation des fonctions : attention à ne pas tout automatiser, sinon après je fais quoi moi avec mes gars.
Les relations ainsi observées au début du projet sont présentées dans la figure 6.

Les systèmes informatiques appelés abusivement système dâinformation ne sont pas seulement des outils techniques au service dâune organisation.
Il sâagit dâun cas particulier de projet que la composante humaine vient complexifier. Sâil est possible dâapporter des solutions aux difficultés techniques de mise en Åuvre des systèmes dâinformation, la question du facteur humain demeurera (Interactions) posée tant que lâaccent ne sera pas mis sur la communication entre les concepteurs (informaticiens) de ce « système » et les potentiels utilisateurs (salariés et autres non informaticiens).
Sans généraliser à partir de cette étude de cas, on peut conclure que les salariés sont les moins mis en avant dans les processus communicationnels des projets tels que les conçoivent ces entreprises.
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Pourtant, la mise en place dâun système de communication-coopération peut amener à intégrer des variables comme la confiance qui peuvent contribuer de façon significative à la créativité de ces acteurs projet. Un modèle de travail coopératif, axé sur la communication, est envisageable pour émuler cette créativité.
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