Lâimpact dâInternet sur le quotidien des Kényans nâest plus virtuel depuis longtemps. Le numérique a pénétré profondément la vie économique et politique du pays et sile Kenya peut sâenorgueillir dâêtre lâun des leaders mondiaux du paiement par mobile, il est aussi en proie à de sérieuses controverses sur lâutilisation de la technologie dans lâespace public.
Ecrivaine et analyste politique, la Kényane Nanjala Nyabola sâest penchée dans un essai sur les profonds changements induits par lâavènement des réseaux sociaux dans lâespace politique.
Ainsi la présidentielle dâoctobre 2017, qui permit au président Uhuru Kenyatta dâêtre réélu dans un climat de contestation, a été marquée par plusieurs événements comme lâassassinat non élucidé de Chris Msando, le directeur des technologies de lâinformation et de la communication de la Commission électorale, ou les accusations sur le rôle joué par la firme britannique Cambridge Analytica.
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Lâun des dirigeants de ce cabinet de conseil, également soupçonné dâavoir joué un rôle déterminant dans la campagne de Donald Trump en sâaccaparant les données de près de 50 millions dâutilisateurs de Facebook, sâétait ainsi vanté dans un reportage en caméra caché de Channel 4dâavoir « tout organisé » pour la réélection dâUhuru Kenyatta.
Lâécrivaine et analyste politique kényane Nanjala Nyabola sâest donc penchée sur le poids du numérique dans sa société.
Elle en a tiré un essai Digital Democracy, Analogue Politics : How the Internet era is transforming politics in Kenya, publié par African Arguments et non traduit en français.
Un ouvrage précis et documenté qui démontre que le Kenya est lui aussi bien touché par les problèmes dâun monde en pleine mutation technologique.
Internet et les réseaux sociaux en particulier ont joué un rôle significatif dans les révolutions en Algérie et au Soudan. En revanche, ils jouent selon vous en faveur de la préservation du système au Kenyaâ¦

Nanjala Nyabola : Je dirais en fait que les révolutions ne prennent pas toujours la même forme. En Algérie et au Soudan, nous assistons à lâaboutissement dâannées de résistance et dâorganisation dont les effets ont été accélérés par la facilité que permet le Web pour documenter les problèmes du quotidien et échanger sur eux. Au Kenya, Internet joue aussi un grand rôle, mais dans une révolution plus silencieuse.
La manière dont nous utilisons Internet reflète nos valeurs et nos ambitions. Les véritables nouveautés sont la vitesse de communication et la relative insularité des communautés en ligne. Ce sont des changements significatifs, mais cela nâébranle pas les fondements de notre société.
Au Kenya, Internet a accentué les tiraillements entre ceux qui veulent changer la société et ceux qui résistent. Il peut influencer la trajectoire ou le résultat dâune révolution, mais ce sont les peuples qui la font.
Vous dites que le Kenya est entré dans une nouvelle ère en 2007. Pourquoi ?
Après la transition politique réussie de 2002, nous avons dû remettre à lâheure notre horloge politique en 2007. Cette année-là a été cataclysmique pour le Kenya. Les violences post-électorales, qui ont fait environ 1 500 morts et 100 000 déplacés, ont été un point de rupture, en particulier dans la narration de lâHistoire à laquelle le pays sâefforçait de croire.
Ce fut un moment dâinterrogation sur lâEtat et de prise de conscience sur notre nation : qui sommes-nous ? Quâest-ce qui nous importe ? Quelles sont les valeurs dont nous sommes le plus fiers et que nous voulons défendre ? Pendant un temps, il a semblé que le pays avait choisi des valeurs positives comme lâunité, lâinclusion, la justice.
Il y a eu un réel élan en faveur dâune recherche de justice pour ceux qui avaient été affectés par les violences et un grand mouvement, tant local quâinternational, contre lâimpunité.
Cela a aussi créé un espace pour ceux qui tentaient de repousser les frontières établies par lâancien système et de construire une nouvelle identité nationale. Ce fut un moment de grand questionnement et les dix dernières années ont en quelque sorte servi à essayer dây répondre.
Vous dites que lâintroduction de la technologie dans le processus électoral au Kenya nâavait rien dâaccidentel. Quel en était lâobjectif et a-t-il été atteint ?
Câétait un acte intentionnel pour régler les problèmes de confiance et de transparence que les médiateurs avaient identifiés et nous demandaient de rectifier afin dâéviter une nouvelle vague de violences dévastatrices.
Lâune des commissions apparues sur les cendres de lâélection de 2007 fut chargée dâenquêter sur les causes des problèmes répétés du système électoral.
Parmi ses recommandations figurait lâidée que la technologie pourrait remédier aux problèmes de confiance entre les acteurs. Câest alors quâa débuté le lent processus de numérisation avec lâobjectif des premières élections digitales en 2017.
Les gens qui y ont travaillé seront les premiers à admettre que le but nâa pas été atteint. Au lieu de créer un système transparent, nous avons installé une boîte noire dans laquelle des chiffres sont entrés sans le moindre contrôle et dont il ne peut ressortir que le chaos.
Par exemple, pour instruire les recours post-présidentielle, même les avocats de la Commission électorale ont eu des difficultés à comprendre les résultats. Aujourdâhui, les élections au Kenya sont plus opaques, chères, compliquées et incertaines quâelles ne lâont jamais été.
Et comme je le démontre dans mon livre, nous avons échoué parce que nous attendions de la technologie quâelle règle des problèmes que les hommes les plus puissants de notre pays ne veulent pas régler.
Les réseaux sociaux sont aussi devenus un espace de contestation, de caricature des dirigeants. Cette liberté est-elle un leurre ?
La liberté et la créativité sont réelles et capitales, mais leur importance diffère de ce que bon nombre dâanalystes laissent entendre.
Etant donnée la cartographie de lâaccès à Internet et à lâélectricité, les différences de culture numérique, il est impossible de généraliser à lâensemble dâun pays, quâil sâagisse du Kenya, de la France ou des Etats-Unis.
On peut cependant se demander en quoi ce qui se passe sur Internet est relié plus largement aux changements ou aux développements de la société.
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Au Kenya, nous avons vu que les réseaux sociaux ont ouvert un espace à une critique plus virulente, en marge de la presse. Nous avons vu des citoyens interpeller leurs dirigeants et demander à être représentés comme il se doit dans les médias occidentaux.
Nous avons vu des groupes qui se voient habituellement dénier lâaccès à la communication â les féministes radicales, les LGBT, les handicapés â obtenir une meilleure visibilité dans la sphère publique et ainsi nourrir une nouvelle définition de la « kenyanité » et de leur identité.
Nous avons également vu un Etat prédateur sâadapter rapidement aux pratiques numériques modernes, utilisant des robots et toutes sortes dâécrans de fumée pour détourner le public des vrais sujets.
Nous avons vu enfin lâimmense intérêt des entreprises nationales et étrangères à monétiser les informations quâelles détiennent sur lâopinion publique. Tout cela a une grande importance, mais ne sâinscrit pas pour autant dans la perspective un peu simpliste que plus dâInternet signifie plus de démocratie.
Parmi les avancées, les Kényans ne dépendent plus seulement des grands médias pour sâinformerâ¦
Il est impossible de réfléchir sur lâemprise dâInternet, et des réseaux sociaux en particulier, au Kenya sans rendre compte du développement puis du déclin des médias. Il faut se souvenir que le Kenya possédait lâun des marchés des médias les plus développés et profitables dâAfrique.
Malheureusement, tout cela a changé avec les événements de 2007, lorsque nous sommes allés à ces élections très controversées sans que les médias jouent leur rôle.
Câest, selon moi, lâune des raisons pour lesquelles les blogs et les réseaux sociaux sont devenus si importants pour les Kényans. Les gens ont faim dâinformations politiques.
Nous ne trouvons pas de quoi lâapaiser avec les médias étrangers et, pour différentes raisons que jâexpose dans le livre, les médias locaux ont abandonné ce rôle.
Cependant les réseaux sociaux redéfinissent lâidée de communauté. Vous craignez notamment que le ciblage effectué par Facebook rende plus difficile la construction dâun avenir commun ou contribue à la prolifération des discours de haineâ¦
Tous ces problèmes sont liés. Dâabord, il y a le rôle positif joué par les réseaux sociaux qui aident les Kényans à définir de nouvelles façons dâêtre et de nouvelles appartenances.
En créant un espace où se représentent publiquement de nouvelles formes de solidarité et dâinclusion, les gens peuvent imaginer de nouvelles façons de construire une communauté, au-delà de celle dans laquelle ils ont été élevés.
Câest une bonne chose, car même si cela ne concerne quâun petit pan de la société, cela autorise lâémergence dâune nouvelle définition de lâidentité kényane.
Le second point porte sur la rencontre entre publicité, message politique et discours de haine, ce qui est bien sûr négatif. On a coutume de dire que si vous ne payez pas pour un produit, câest que vous êtes le produit.
Les réseaux sociaux et les blogs dépendent de la publicité, qui devient de plus en plus ciblée. Cela signifie que si une personne est prête à payer pour sâadresser à ces cibles, elle aura le plus de pouvoir dans cet écosystème.
Dans le même temps, le message politique est de plus en plus fragmenté, moins consistant et plus émotionnel à mesure que les élections à travers le monde deviennent plus compétitives.Article réservé à nos abonnésÂ
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Notre plus gros problème actuel est que les gens pensent que le seul enjeu des élections est la victoire. Nous avons à faire à une génération de politiciens à travers le monde qui considèrent que leur raison dâêtre est de gagner des élections, pas dâaider au progrès de leur société.
Ils diraient ou feraient nâimporte quoi pour obtenir ou conserver le pouvoir. Et cela nous mène à la troisième pièce du puzzle : les discours de haine. Quand vous nâêtes pas capable de faire appel à lâintelligence ou au pragmatisme des votants, vous en appelez à leurs émotions.
Ce nâest pas nouveau. Les discours de haine font partie de la joute politique et câest pour cela que la plupart des pays ont imposé des réglementations aux médias traditionnels. La plupart des médias ont décidé depuis que le discours politique est une catégorie spéciale qui doit être isolée de la publicité.
Nous avons échoué à mettre en place de tels mécanismes pour les réseaux sociaux, parce que nous étions tellement concentrés sur le renforcement des technologies que nous avons oublié dâexiger dâeux une certaine responsabilité. Pour moi, la grande question à venir concernant les réseaux sociaux et la politique sera de savoir comment catégoriser et gérer les discours politiques.

Les élections de 2017 ont été marquées par lâassassinat du directeur des technologies de lâinformation et de la communication de la Commission électorale et par les révélations sur Cambridge Analytica. Quâest-ce que cela révèle ?
Il y a de nombreuses leçons à en tirer. Dâabord, que dâimportantes sommes dâargent sont en jeu et que des entreprises étrangères, principalement européennes et américaines, sont prêtes à exploiter les failles en matière de régulation ou de surveillance à lâintérieur de lâespace politique pour augmenter leurs gains.
Le système de procuration était truffé dâirrégularités : contrat de gré à gré en violation de la loi, les serveurs ne fonctionnaient pas lorsque nous en avions le plus besoin, des sociétés britannique et américaine ont été utilisées pour propager en ligne des discours de haine. Au point quâavec les seules données disponibles dans le domaine public, il était évident que lâensemble du processus était frauduleux.
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La seconde leçon à tirer est que, comme en atteste lâassassinat de Chris Msando, les maux de la politique kényane ne sont pas soignés. Les assassinats de hautes personnalités politiques font partie de nos pratiques, ils ont débuté avant lâindépendance.
Par ailleurs, ce crime nous a rappelé lâenjeu de ces élections. Un enjeu renforcé par la technologie et le fait que la seule personne capable de sécuriser le système a perdu la vie. Quand une élection devient un motif de vie ou de mort pour des bureaucrates chargés de son organisation, câest un signe clair et effrayant que quelque chose ne va pas.
Selon vous, le Kenya, le Brésil ou la Birmanie sont sur la ligne de front des problèmes générés par le numérique. Pourquoi ?
La première leçon de cette ère digitale est que tout est connecté. Donc nous devons prêter attention à lâimpact du numérique sur la politique, où que ce soit dans le monde. Certaines sociétés ont déjà traversé cette expérience et il est important dâapprendre dâelles pour éviter de répéter les mêmes erreurs.
La principale raison expliquant que des pays comme le Kenya et la Birmanie se retrouvent confrontés aux événements les plus sales de cette expansion digitale est la faiblesse de leur cadre légal, qui permet à des capitaux prédateurs de sâinsérer dans les affaires publiques.
Nous parlons de gouvernements qui ont pour priorité de faire de lâargent avec des compagnies étrangères plutôt que dâaméliorer le bien-être de leurs citoyens ou qui nâont aucune idée de ce qui se passe dans le cyberespace. Cela crée un vide pour des entreprises â que je qualifie de colons numériques â prêtes à exploiter cela à leur profit.
Ces dix dernières années, cet espace est devenu une sorte de laboratoire où toutes sortes de sociétés peuvent expérimenter sur des populations inconscientes et avec un minimum de supervision des programmes en chantier. Et quand leurs méthodes se perfectionnent, alors elles peuvent se tourner vers un espace politique mieux réglementé.Chaque dimanche, le rendez-vous des idées du « Monde Afrique »
Le Monde Afrique vous propose un nouveau rendez-vous, tous les dimanches, consacré au débat dâidées sur le continent et dans ses diasporas. Un regard singulier qui prendra la forme dâun entretien, dâun portrait, dâune tribune ou dâune analyse : câest « le rendez-vous des idées ».
Kafunel.com avec lemonde.fr Cyril Bensimon












