Le monde s’effondre autour de l’ex homme fort de la Gambie. Yahya Jammeh, puisque c’est de lui qu’il s’agit, fait l’objet de graves accusations de viols sur des mineurs, des célébrités de beauté… Il faut enquêter sur les accusations de viol et dâagression sexuelle par Yahya Jammeh.
Trois femmes ont accusé lâancien président de la Gambie, Yahya Jammeh, de viol et dâagression sexuelle alors quâil était au pouvoir, ont annoncé Human Rights Watch et TRIAL International aujourdâhui.
Selon les témoignages dâanciens responsables du régime gambien, des membres de lâentourage du président faisaient régulièrement pression sur des femmes pour quâelles rendent visite au chef de lâEtat ou travaillent pour lui, et que ce dernier avait abusé sexuellement de la plupart dâentre elles par la suite.
Jammeh se trouve actuellement en Guinée équatoriale, où il a trouvé refuge après avoir perdu lâélection présidentielle de 2016, remportée par Adama Barrow. La Commission vérité, réconciliation et réparations gambienne (Truth, Reconciliation and Reparations Commission, TRRC) est en train de constituer des dossiers sur les violations des droits humains, y compris des cas de violence sexuelle, commises au cours des 22 années du règne de Jammeh.
Human Rights Watch et TRIAL appellent la TRRC et le gouvernement gambien à veiller à ce que les accusations de violences sexuelles et de viols commis par Jammeh ainsi que dâautres anciens hauts responsables fassent lâobjet dâenquêtes approfondies et que, si elles sont avérées, les auteurs soient traduits en justice.

« Yahya Jammeh a piégé de nombreuses femmes gambiennes, les traitant comme ses choses », a déclaré Reed Brody, conseiller juridique à Human Rights Watch qui a dirigé lâenquête. « Mais le viol et lâagression sexuelle sont des crimes, et Jammeh nâest pas au-dessus des lois. »
Human Rights Watch et TRIAL ont recueilli les témoignages de trois femmes qui accusent Jammeh de viol et dâagression sexuelle, ainsi que ceux dâune quatrième qui affirme que des collaborateurs de Jammeh lâont emmenée dans un hôtel, apparemment dans le but dâabuser dâelle sexuellement. Human Rights Watch et TRIAL ont également interrogé huit anciens représentants du gouvernement gambien et plusieurs autres témoins.
Parmi les anciens fonctionnaires qui disent avoir eu directement connaissance des événements figurent deux hommes ayant travaillé pour le service du protocole à la State House (le palais présidentiel), quatre agents du service de protection rapprochée de Jammeh ou de la State House ainsi quâun ancien haut responsable de lâagence nationale de renseignements.
Ces personnes, de même que deux femmes témoins, ont souhaité rester anonymes. Fatou Jallow (connue sous le nom de Toufah), qui accuse Jammeh de lâavoir violée en 2015, a au contraire demandé que son nom soit révélé, souhaitant sâexprimer publiquement.
Les personnes interrogées ont émis des accusations détaillées contre lâex-président, affirmant quâil forçait ou contraignait de jeunes femmes à avoir des relations sexuelles avec lui. Certaines touchaient un salaire de lâEtat et travaillaient à la State House comme « protocol girls ».
Dâanciens responsables ont rapporté que Jammeh et ses subordonnés donnaient de lâargent et des cadeaux à ces femmes, leur promettant des bourses dâétudes et dâautres privilèges â de fortes incitations matérielles dans lâun des pays les plus pauvres du monde. Dâaprès les témoins, les résidences du président ont été le théâtre de relations sexuelles tant consenties que non consenties.
La régime de Jammeh a été caractérisé par des abus généralisés, notamment des disparitions forcées, des exécutions sommaires, des violences sexuelles, des tortures et des détentions arbitraires. En tant que Président, Jammeh campait officiellement un personnage pieux, prêchant, sermonnant et prétendant pouvoir traîter le VIH et guérir les malades.
En mars 2019, une commission officielle gambienne ainsi que lâOrganized Crime and Corruption Reporting Project, une plateforme de journalisme dâinvestigation, ont accusé Jammeh dâavoir soutiré près dâun milliard de dollars US des caisses de lâÃtat.
Les trois femmes accusent Jammeh et ses collaborateurs dâavoir recouru à la coercition, à la tromperie et la violence ainsi quâà des représailles lorsque les femmes refusaient ses avances.
En 2014, Toufah Jallow, qui avait 18 ans à lâépoque, a été élue « reine » du principal concours de beauté organisé par lâÃtat. Jammeh en faisait lâéloge, le décrivant comme un moyen pour les filles de « prendre leur vie en main ».
En six mois, raconte la jeune femme, le président lui a remis un prix de 1 250 USD et lâa couverte de cadeaux. Il a notamment fait installer lâeau courante dans la maison de sa famille située dans la périphérie de Banjul. Il lui a également proposé un poste de « protocol girl », offre quâelle a déclinée.
Enfin, il lâa demandé de lâépouser, ce quâelle a également refusé.  Un jour, alors que les collaborateurs du président venaient de la conduire à la State House sous prétexte quâelle devait assister à une récitation du Coran marquant le début du Ramadan, Jammeh lâa enfermée dans une pièce et lui a dit : « Il nây a aucune femme que je veuille et que je ne puisse pas avoir. »
Dâaprès son récit, il lâa alors frappée, lui a injecté une substance puis lâa violée. Plusieurs jours après, Toufah Jallow sâest enfuie au Sénégal voisin.
Jammeh est par ailleurs accusé dâavoir recruté personnellement des « protocol girls » quâil a ensuite harcelées sexuellement. Selon les anciens responsables interrogés et les deux femmes qui travaillaient comme « protocol girls », Jammeh et ses assistants offraient à ces femmes, outre un salaire versé par lâEtat, des cadeaux, de lâargent et des privilèges, à condition quâelles acceptent dâavoir des relations sexuelles avec lui.
Parfois elles étaient chargées de fonctions officielles, comme servir à boire, dactylographier des documents ou préparer des réunions, mais leur véritable rôle consistait à être à disposition du président pour coucher avec lui. Ces femmes lâaccompagnaient lors de ses fréquents séjours prolongés à Kanilai, son village natal.
Certaines voyageaient à lâétranger avec lui, avaient lâobligation dâhabiter près de la State House par commodité pour le président, nâavaient pas le droit de quitter les lieux sans autorisation et étaient dissuadées dâavoir un petit ami. Un ancien proche collaborateur du président estime que Jammeh « sélectionnait lui-même ces jeunes femmes pour assouvir ses fantasmes sexuels ».
Lâune dâelles, « Anta », a déclaré que Jammeh lâavait repérée lors dâun évènement public. Dâaprès son récit, des collaborateurs du président lâont embauchée comme salariée du service du protocole et Jammeh a offert de coûteux cadeaux à ses parents indigents.
La jeune femme rapporte que la première fois que Jammeh a exigé dâavoir des relations sexuelles avec elle, elle lui a opposé un refus, mais il lui a répondu quâil « soutenait [sa] famille et pouvait arrêter de le faire à tout moment ».
à une autre occasion, après lâavoir fait venir pour avoir des relations intimes avec elle, le président lui a déclaré quâelle ne devait en parler à personne, sous peine dâ« en subir les conséquences ».

Une autre « protocol girl », « Bintu », a déclaré que Jammeh lui avait proposé une bourse pour étudier aux Ãtats-Unis. Lorsquâelle a refusé dâavoir des relations sexuelles avec lui, il sâest mis en colère et lâa renvoyée. Selon elle, Jammeh a alors ordonné à son chef du protocole de lâempêcher de se rendre à lâambassade américaine pour lâentretien préalable à lâobtention dâun visa et a mis fin à son contrat à la State House. Il a également annulé son offre de bourse dâétudes.
Les témoignages des trois femmes et de plusieurs responsables ont identifié Jimbee Jammeh, une cousine du président, comme la personne chargée de superviser les « protocol girls» et de lâapprovisionner en nouvelles femmes. Les trois femmes ont décrit un procédé similaire : elle se liait dâamitié avec elles, les appelait, puis chacune a été conduite à la State House et présentée à Jammeh. Dans les trois cas, Jimbee est restée avec les filles dans la chambre du président, avant de les laisser seuls. Jimbee Jammeh est partie en Guinée équatoriale avec Yahya Jammeh.
Lâexploitation sexuelle de femmes par Jammeh était connue parmi ses proches. Cinq anciens responsables ont déclaré quâil leur avait ordonné, ainsi quâà dâautres, dâobtenir les numéros de téléphone des femmes quâil repérait. Ils rapportent aussi quâils voyaient par la suite certaines de ces femmes quitter les appartements de Jammeh avec de lâargent. Des collaborateurs de Jammeh ont témoigné que ce dernier avait également des relations sexuelles avec des militaires chargées de sa protection rapprochée ainsi quâavec dâautres fonctionnaires à son service.
Human Rights Watch et TRIAL ont également rencontré une quatrième femme, Fatoumatta Sandeng, qui était une chanteuse connue en 2015. Sans avoir jamais eu de contact direct avec Jammeh, elle a rapporté que cette année-là , les collaborateurs de Jammeh lâavaient forcée à se rendre dans le village du président, sans doute, estime-t-elle, pour la piéger en vue dâabus sexuels. Fatoumatta est la fille dâun leader de lâopposition gambienne, Solo Sandeng, dont le meurtre en garde à vue en 2016 a galvanisé lâopposition contre Jammeh. Elle a déclaré quâon lui avait ordonné de rendre visite seule au président à Kanilai, quâon lâavait empêchée de quitter son hôtel pendant trois jours, mais quâelle avait finalement été autorisée à partir.
Sandeng est désormais porte-parole de la « Campagne pour traduire Yahya Jammeh et ses complices en justice » (#Jammeh2Justice), qui appelle à traduire en justice Jammeh ainsi que les principaux responsables des crimes commis pendant quâil était au pouvoir.
Adama Barrow, le président gambien, a déclaré que la Gambie attendrait le rapport de la TRRC avant dâadresser une éventuelle demande dâextradition de Jammeh à la Guinée équatoriale. Le gouvernement du Ghana, quant à lui, étudie actuellement la possibilité de rouvrir son enquête sur le massacre, commis en Gambie en juillet 2005, dâenviron 56 migrants, dont 44 Ghanéens, suite à un rapport publié en mai 2018 par Human Rights Watch et TRIAL. Ce rapport a révélé que les migrants avaient été assassinés par les « Junglers », un escadron de la mort sous les ordres de Jammeh.
Les audiences publiques de la TRRC, largement suivies en Gambie, se sont déjà traduites par de multiples révélations, y compris par des déclarations selon lesquelles Jammeh aurait directement ordonné des meurtres. La TRRC prévoit dâorganiser des séances consacrées aux violences sexuelles. Elle a encouragé des femmes à livrer leur témoignage « selon des modalités préservant leur sécurité et leur dignité et les protégeant de la stigmatisation et des représailles ».
« Ces femmes ont un courage immense et ont brisé la culture du silence. Il est important que la Commission vérité et réconciliation et le gouvernement leur offrent la possibilité dâobtenir réparation et justice », a déclaré Marion Volkmann-Brandau, la principale enquêteuse ayant travaillé sur ce projet pour Human Rights Watch et TRIAL. « Il est temps que la âhonteâ change de camp. »
Informations détaillées
Fatou (Toufah) Jallow
(VIDÃO, s/titres FR) – Témoignage de Fatou (« Toufah ») Jallow, une ex-reine de beauté gambienne qui accuse lâancien président Yahya Jammeh de lâavoir violée quand il était au pouvoir. Dâautres femmes ont livré des témoignages semblables. Human Rights Watch et TRIAL soutiennent leur quête de justice.Alors quâelle était étudiante en art dramatique, Toufah Jallow a été sélectionnée pour le concours de beauté « du 22-Juillet » (du nom du coup dâÃtat de Jammeh) organisé par le ministère gambien de lâÃducation nationale en décembre 2014. Le concours se tenait devant un public composé de ministres du gouvernement, de médias, de membres de sa famille et dâamis. Il était diffusé en direct à la télévision nationale. Cette année-là , Jallow a été élue « reine de beauté ».
« Aucune somme nâétait fixée [pour le prix remporté] », raconte Toufah Jallow. « Cela dépendait de lâhumeur du président. » Jallow explique que peu après le concours, elle a reçu un coup de téléphone de Jimbee Jammeh, la cousine du président, lui demandant dâassister à un événement à la State House. Elle a essayé de décliner, mais Jimbee a insisté et ordonné à ses collègues dâappeler la famille de la jeune femme.
Lors de sa première rencontre avec Jammeh, à laquelle les autres candidates avaient également été conviées, il sâétait montré « très jovial, plaisantant sur les différentes ethnies », témoigne-t-elle. « Il a affirmé que lâobjectif de la compétition était de nous permettre de prendre notre vie en main. Il nous a enjoint dâattendre avant de nous marier et de devenir femmes au foyer. Il a dit : âSinon je lâapprendrai, et je ne serai pas content !â » Elle a déclaré que Jimbee lui avait donné, ainsi quâà la première dauphine, 50 000 GMD (environ 1 250 USD en 2015). Cette rencontre a été suivie dâun entretien officiel retransmis sur la chaîne de télévision nationale, en présence de plusieurs ministres, au cours duquel les candidates se sont vu remettre de lâargent, un ordinateur Mac et un iPhone. Ce nâest que plus tard quâelle sâest rendue compte que ses déplacements pouvaient être suivis à son insu via le téléphone.
Afin dâobtenir des financements, les femmes devaient présenter un projet caritatif au ministère de lâÃducation nationale. Le projet de Toufah Jallow consistait à impliquer une communauté locale dans un projet de théâtre destiné à trouver des solutions pour endiguer la pauvreté. Jallow raconte que Jimbee Jammeh lâa appelée à plusieurs reprises pour quâelle achève son projet, puis lâa invitée à la State House pour en discuter avec elle. « Jimbee ne mâavait pas avertie que je rencontrerais le président », a déclaré Jallow. Câest à cette occasion quâelle a rencontré Jammeh en privé pour la première fois et a eu une agréable conversation avec lui pendant que Jimbee sâaffairait à proximité. Après plus dâune heure, Jimbee « a apporté un écrin avec une chaîne en or à lâintérieur. Elle mâa dit : âCâest un cadeau de notre part. Mais tu mérites bien plus, tu es vraiment extraordinaireâ ».
Toufah Jallow se rappelle quâune semaine plus tard, Jimbee Jammeh lui a rendu visite chez elle. Jimbee lui a passé Yahya Jammeh au téléphone, qui lui a dit : « Jimbee me raconte que vous nâavez pas lâeau courante chez vous… Je vais lui dire dâarranger ça. » Peu après, la société nationale dâÃtat a installé lâeau courante dans la maison. A une autre occasion, Jimbee Jammeh a également acheté des meubles coûteux pour la famille de Toufah Jallow.
Lors de sa deuxième rencontre privée avec le président Jammeh, ils ont dîné dans ses appartements avec Jimbee Jammeh. Toufah Jallow raconte que le président Jammeh lui a dit quâelle était belle et lui a demandé si elle nâavait jamais pensé à se marier. Elle a répondu quâelle nâavait que 18 ans. Selon ses souvenirs, il lui a alors rétorqué quâil nây avait rien de mal à se marier à un homme qui pouvait subvenir à ses besoins et lui a demandé si elle avait un petit ami. Elle se rappelle dâavoir ri, lui demandant : « Est-ce quâon est censé parler de ça ? » Il a insisté pour savoir qui était son petit ami, rapporte la jeune femme, mais elle nâa pas répondu. Il lui a alors déclaré : « Tu sais, je suis le président, je peux tout découvrir », avant dâajouter : « Jâai une surprise pour toi ». Il sâagissait dâargent, que Jimbee lui remit pour son projet.
Un autre collaborateur du président lui apporta 50 000 GMD supplémentaires, « pour avoir pris la peine de venir ici et dâattendre ». Puis Jammeh lui a dit : « Franchement, je ne peux pas faire traîner ça plus longtemps. Je veux tâépouser. ». Jallow raconte avoir demandé : « Mais pourquoi ? Vous avez quoi, trois fois mon âge ? Vous avez lââge de mon père. Ce nâest pas parce que câest vous, simplement je ne suis pas prête. » Jammeh lui a alors répondu : « Tu es peut-être un peu surprise maintenant, tu me répondras plus tard. » Ce fut la fin de lâentretien.
Jallow a rapporté que le lendemain, Jimbee Jammeh lâa emmenée visiter des villas, lui disant que le président était prêt à lui en offrir une ainsi quâune voiture. Jimbee lui aurait alors dit : « Il tâa demandé quelque chose hier, eh bien, lorsque cela deviendra possible, tout ça sera à toi. » Puis elle a changé de ton, se remémore Jallow, et lui a lancé : « Quâest-ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Qui donc a une opportunité pareille ? » Suite à cela, Toufah Jallow a bloqué le numéro de Jimbee, mais sâinquiétait dâêtre suivie.
Elle a expliqué quâen juin 2015, Jimbee Jammeh lui avait dit quâen tant que reine, elle devait se rendre à la State House pour une cérémonie religieuse marquant le début du Ramadan. Elle a pensé que les autres finalistes seraient là également, mais Jimbee lâa amenée dans une pièce où Yahya Jammeh est apparu peu après, avant de lâenfermer dans une pièce adjacente.
« Il mâa dit : âAucune femme ne mâa jamais rejeté. Alors toi, tu te prends pour qui ?â », raconte Jallow. « Son visage avait changé, ses yeux étaient injectés de sang, il était très différent de lâhomme quâil avait été auparavant.Il a dit : âAucune femme ne me rejette. Tu penses tâen tirer à si bon compte ? » à ce moment-là , il lâa giflée, et elle est tombée sur une chaise. « Il hurlait : âÃa aurait pu être si bien, car jâétais amoureux de toi, mais tu as voulu te la jouer féministe avec moi !â » Elle se rappelle dâavoir hurlé avant quâil ne la gifle à nouveau, lui ordonnant de se taire. Puis lui a injecté une substance dans le bras au moyen dâune seringue.
Toufah Jallow a tenté dâatteindre la porte, mais il lâa prévenue : « Si tu fais un seul mouvement, je te tue de mes mains. » Puis il a relevé sa robe, a-t-elle déclaré, et lui a dit : « On va bien voir si tu es vierge. » Il a frotté son sexe contre sa tête et se touchait le sexe pour se stimuler, a-t-elle confié. Elle a hurlé quâelle était en train de mourir. Il a répondu : « Mais non, on nâen meurt pas, câest très agréable. » Il lui a alors immobilisé les mains et lâa violée, avant quâelle ne perde connaissance. Lorsquâelle sâest réveillée, Jammeh lui a ordonné : « Va-tâen dâici ! » Alors quâelle sâenfuyait, un des collaborateurs du président nommé King Papa lui a dit : « Câest le président et nous ferons tout pour le protéger. »
Quelques jours plus tard, Jallow sâest enfuie au Sénégal. Après avoir rencontré Amnesty International, Article 19 et diverses agences des Nations Unies, elle a obtenu lâasile dans un pays tiers, où elle vit à ce jour.
« Anta »
« Anta » a déclaré quâà lââge de 23 ans, elle a subi des pressions pour devenir une « protocol girl » après que Yahya Jammeh lâa repérée lors dâun événement public. Dâaprès son récit, Jammeh lui a promis une bourse dâétude puis lui a offert un nouveau smartphone :
Un jour, Jimbee [Jammeh] mâa demandé de lâaccompagner dans la pièce où se trouvait Son Excellence. Quand je suis arrivée, deux sÅurs de Jimbee étaient là aussi. On mâa demandé de mâasseoir à côté du président et il sâest mis à caresser mon corps. Quand je lui ai demandé dâarrêter, il mâa dit que je ne devais pas oublier quâil soutenait ma famille et quâil pouvait arrêter de le faire à tout moment. Je me suis tue et ensuite Son Excellence nous a donné 100 000 GMD (2 500 USD) à partager entre-nous, les femmes.
Quelques jours plus tard, Jimbee mâa amenée dans la chambre du président, mâexpliquant que nous devions le masser. Il a tendu son pied à Jimbee, moi je devais mâoccuper de ses mains. Nous lâavons massé un moment puis Jimbee nous a laissés seuls dans la chambre et il a commencé à me déshabiller et à dire quâil était amoureux de moi, quâil ferait nâimporte quoi pour moi et ma famille, mais que je ne devais le dire à personne, car si je le faisais, jâen subirais les conséquences. Jâai pensé que je nâavais pas le choix. Ce jour-là , il a eu des relations sexuelles non protégées avec moi, ce qui mâa mise très mal à lâaise.
Un mois plus tard, Jimbee mâa demandé de mâinstaller à la State House. Je ne voulais pas, mais elle est venue chez moi avec un garde du corps pour récupérer mes affaires de force, en me disant que je viendrai, que ça me plaise ou non, car câétait la décision du président, donc je ne pouvais pas désobéir. à la State House, on nâavait pas de vie. Je nâavais le droit de sortir quâavec Jimbee ou si le lendemain était un jour de congé â et même dans ces cas, jâétais uniquement autorisée dâaller voir ma mère.
Une autre fois, jâai été appelée en pleine nuit. Vers 1 ou 2 heures du matin, mon téléphone a sonné et Jimbee mâa dit de venir immédiatement à la State House car le président voulait me voir. Lorsque je suis arrivée, Jimbee mâattendait. Au bout dâun moment, Jammeh est arrivé et mâa dit de le suivre. Il mâa emmenée dans une chambre et jâai dû coucher avec lui.
« Bintu »
« Bintu » a témoigné que Jammeh lâavait agressée sexuellement alors quâelle était une « protocol girl » de 22 ans :
Il [Yahya Jammeh] mâa offert un emploi à la State House comme employée au service du protocole. Il mâa dit que je pouvais choisir une université à lâétranger et quâil paierait ma bourse dâétudes. Je voulais étudier aux Ãtats-Unis.
Les « protocol girls » préparaient les réunions. Lorsque les invités étaient là , nous leur servions à boire. Câest seulement pour préparer les grands événements (anniversaires, célébrations) que nous travaillions réellement, nous dactylographions des lettres et des invitations. Mais la plupart du temps, nous nâavions pas grand-chose à faire, on ne nous donnait pas beaucoup de tâches car nous étions les « filles du président ».
Chaque fois que le président allait à Kanilai, les « protocol girls » partaient avec lui. Parfois nous restions là -bas un mois entier.
[à Kanilai, la nuit, Jammeh] nous faisait toutes venir dans sa maison. Quand nous étions toutes rassemblées dans un salon, ou sur la véranda, Jimbee allait dans sa chambre puis appelait une fille qui devait entrer dans ses appartements privés. Les autres restaient assises à attendre. Beaucoup de filles ont été appelées [elle nomme plusieurs femmes], parfois même des filles que nous ne connaissions pas. Toutes les filles savaient que lorsquâune fille était appelée, câétait pour coucher avec lui. Certaines voulaient le faire. Elles se sentaient honorées ou voulaient de lâargent. Moi, je croisais toujours les doigts pour quâil ne mâappelle pas. Parfois, il faisait venir tout le monde à lâintérieur et nous regardions la télé. Câétait plus agréable.
Certaines filles qui ont été appelées se sont confiées à moi. « Anta », par exemple. Elle mâa dit quâil avait abusé dâelle.
Le président nâutilisait pas de protection, alors câétait risqué. Je sais que certaines filles sont tombées enceintes â jâen connais au moins deux. Lorsque ça arrivait, elles étaient renvoyées.
Quand il avait une aventure avec une femme, il la traitait comme une chose qui lui appartenait. Parfois la femme recevait une maison et une voiture, mais il fallait quâelle accoure à chaque fois quâil voulait coucher avec elle. Alors, beaucoup en avaient marre. Mais quand lâaventure était terminée, il reprenait tout.
Pendant lâune des tournées nationales du président, Sanna Jarju, le chef du protocole, a voulu que jâaille demander le nom et le numéro dâune fille. Il mâa dit que câétait une ancienne camarade de classe â mais jâai compris plus tard que câétait pour le président. Plus tard, jâai vu cette fille à Kanilai.
Pendant une autre tournée, à Basse, Jammeh a repéré une fille au teint clair dans la foule. Il sâest approché dâelle. Le lendemain matin, je lâai vue sortir de chez lui, une grosse enveloppe à la main. Le président donnait de lâargent à Jimbee, elle prenait sa part et donnait le reste à la fille.
Il est malin, il est très gentil avec les filles, prend son temps, puis il passe à lâattaque.
Câest ce qui mâest arrivé à Kanilai. Nous étions toutes là comme dâhabitude. Ce soir-là , Jimbee mâa appelée et mâa dit de la suivre dans les appartements privés du président. Il mâa demandé de me déshabiller. Il mâa dit que jâétais jeune et que jâavais besoin de protection, donc quâil voulait mâenduire dâeau spirituelle. Nous sommes allés dans la salle de bain et je me suis déshabillée. Je me souviens que jâai dit : « Ãa ne fait rien, vous êtes comme mon père. » Jimbee était là .
Le lendemain, le président mâa fait venir à nouveau. Dans son appartement privé, il mâa demandé de me déshabiller, puis a voulu faire des choses inappropriées. Il a commencé à toucher mon corps. Moi, jâétais trop jeune pour ça. Jâai commencé à pleurer. Le président sâest énervé et Jimbee lui a dit que je pleurais parce que jâétais timide. Mais jâai répondu que non, ce nâétait pas par timidité, mais parce que câétait inconvenant. Il sâest mis en colère et mâa mise dehors.
Le lendemain, on mâa ordonné de partir. Câétait un samedi. Le lundi, je devais aller à lâambassade des Ãtats-Unis pour lâentretien en vue de lâobtention du visa. Jâavais été admise dans une université américaine et Jammeh avait promis de financer ma bourse dâétudes. Mais il a appelé Sanna Jarju et lâa chargé de me dire que je ne devais pas y aller. Mon contrat à la State House a été résilié et ma bourse dâétudes annulée.
Fatoumatta Sandeng
En 2015, Fatoumatta Sandeng a reçu un coup de téléphone de Jimbee Jammeh qui lui a dit : « Le président a besoin de vous demain. » Dâaprès Sandeng, Jimbee a insisté sur le fait quâelle devait venir seule et non pas, comme elle le proposait, avec les autres membres de son groupe de musique ou son manager. Elle raconte quâelle a dâabord refusé, mais quâensuite elle a reçu un appel du chef du protocole, Sanna Jarju, qui lui a dit que câétait un « ordre » et répété quâelle devait venir seule.
Sandeng a été conduite à Kanilai par le même homme qui avait amené Toufah Jallow, « Anta » et « Bintu ». Pendant les trois jours suivants, raconte-t-elle, Jimbee lâa empêchée de quitter lâHôtel Sindola de Kanilai, tandis que sa rencontre avec Jammeh était reportée. Le quatrième jour, Jammeh devait se rendre à un enterrement, alors Jimbee lui a remis 50 000 GMD (1 250 USD) et lâa laissée partir, contre la promesse quâelle reviendrait. « En y repensant, jâai eu de la chance de pouvoir mâenfuir et dâéchapper au sort que dâautres femmes ont subi », conclut-elle.
Une interview (en anglais) de Marion Volkmann-Brandau de Human Rights Watch, qui a rencontré et sâest entretenue avec les femmes violées et sexuellement agressées par Jammeh, peut être consultée ici :
https://www.kafunel.com/exclusif-interview-les-femmes-gambiennes-brisent-leur-silence












