à propos de quelques travaux de Lazarsfeld et de son école , nous ne pouvons pas nous empêcher de penser Media, leadership et interaction : une sociologie des pouvoirs invisibles.
Lazarsfeld (1901-1976) et de son école pour comprendre la sociologie des pouvoirs invisibles
En France, aucune des enquêtes que Lazarsfeld et ses collaborateurs ont consacrées à la communication et aux relations interpersonnelles nâa été traduite : The Peopleâs Choice1 ; Voting2 ; Personal Influence3 et Medical Innovation.
On a généralement préféré dâautres textes, historiques et, surtout, méthodologiques.
Télécharger le fichier au format PDF
Rive droite, on paraît apprécier la méthode ; rive gauche, on déplore lâabsence dâidées et/ou la soumission à la « demande sociale ».
Paradoxalement, partisans et adversaires ont concouru à accréditer la même image pour ne diverger que sur la valeur à accorder à lâentreprise :
- ⦠méthodologue exemplaire ou praticien étroit, au fond câest tout un.
Pourtant il est sans doute exact de dire que les travaux de Lazarsfeld et de ses collaborateurs ont radicalement transformé la sociologie des media.
Encore cette formulation prête-t-elle à confusion en ce quâelle postule un découpage identique des disciplines en France, où la place dâune telle spécialité est résiduelle ou introuvable, et aux Ãtats-Unis, où elle sâavère considérable.

Aussi serait-il plus exact de dire : lâensemble des domaines qui, là -bas, avaient rapport à la sociologie des communications de masse (politique, développement, loisirs, journalisme et media, publicité et marketing, etc.).
Ce qui donne leur unité à ces recherches câest une interrogation sur les processus par lesquels une classe ou un groupe produit et maintient sa propre légalité, obtient de ses membres des opinions droites et des actes conformes.
La réponse réside dans une théorie du leadership et de lâinteraction comme instances de contrôle social « local », câest-à -dire propre à la classe ou au groupe.
Télécharger le fichier au format PDF
Mais il faut admettre que la question nâavait pas de sens dans les grandes théories du pouvoir parce que là rien nây advient qui nâait sa source dans un principe extérieur et supérieur : Ãtat, élite ou classe dominante.
Partis à la recherche des preuves de lâefficacité des pouvoirs institutionnels, les lazarsfeldiens découvrent les petits pouvoirs invisibles auxquels est suspendue lâexistence quotidienne.
Lâexpert et le compagnon
Personal Influence consigne le parcours par lequel lâanalyse a pris congé des deux fictions qui organisaient jusque-là cette sociologie.
Dâune part, le pouvoir dâimposition illimité dont lâoptimisme diffusionniste, hérité du xviiie siècle, crédite les productions des élites, toujours portées à croire en la validité et la nécessité universelles de leurs propres valeurs.

Soit, illusion corporative et fonctionnelle de tout pouvoir symbolique. Dâautre part, lâindividualisme atomiste inhérent à la notion de « société de masse », variante modernisée de lâ« anomie » et de la Gesellschaft.
Soit, une somme dâindividus, chacun homo mediaticus, sans rapport les uns avec les autres et recevant leur unité de lâextérieur, câest-à -dire des divers pouvoirs institutionnels qui sont censés les dominer absolument.
Du domaine politique à celui de lâactivité scientifique, le constat est général : les messages des « sources expertes », ceux que diffusent media ou agents institutionnels, font moins autorité que ceux des partenaires ordinaires de la vie de tous les jours.

Les mots de la tribu lâemportent sur ceux qui viennent dâailleurs. Les divers pouvoirs symboliques ne sâimposent que pour autant que sâinterpose une garantie indigène.
En se donnant pour la première fois les moyens de mesurer réellement lâimpact des messages médiatiques â le panel et le schème de lâétude de décision â, The Peopleâs Choice puis Voting vont en découvrir les limites.
Le premier constat par son importance, câest la faiblesse du nombre des changements dâintention de vote susceptibles de se produire dans le cours dâune campagne électorale, en dépit de lâavalanche médiatique quâelle suscite.
Le second, câest que les transferts dâallégeance qui se produisent sont plus souvent dus aux contacts face-à -face avec lâentourage (familial, professionnel ou amical) quâaux discours électoraux ou aux éditoriaux des commentateurs.
Parce que le niveau dâintérêt politique, la précocité du choix et sa fermeté, le volume et la sélectivité de lâexposition vont de pair, les communications formelles nâatteignent que ceux qui sont les moins susceptibles dâêtre influencés.
Le résultat est inattendu : ou bien les messages nâatteignent pas, ou bien câest en pure perte.
Au lieu des changements en masse que la campagne était supposée induire, les auteurs découvrent la stabilité de lâopinion politique et lâhomogénéité idéologique des groupes primaires.
Même les changements individuels apportent leur contribution à cette uniformité parce quâils consistent le plus souvent en un alignement des membres déviants sur le vote tenu pour socialement correct dans leur entourage.
Le citoyen éclairé que postule la philosophie politique classique sâavère introuvable : exit lâhomo politicus.
Mais ces constats sont-ils généralisables ? Ce qui prévaut dans les circonstances somme toute exceptionnelles dâune campagne électorale se retrouve-t-il en des domaines plus prosaïques de lâexistence ?
Personal Influence tente cette confrontation des pouvoirs respectifs de lâamateur et de lâexpert à lâaide dâun échantillon exclusivement féminin cette fois.
La mode, lâachat de produits alimentaires ou dâentretien et les choix cinématographiques fournissent le contenu de ce test.
Le message publicitaire de la radio ou de la presse, le magazine spécialisé ou le vendeur lâemportent-ils sur les contacts personnels et le bouche à oreille ?
à nouveau, il ressort de cette enquête, et dans tous les cas, que lâinfluence personnelle joue un rôle plus important et plus efficace que nâimporte quel moyen de communication de masse.
Que lâhomme politique ou lâéditorialiste aient moins dâinfluence sur le vote individuel que le conjoint ou le collègue, après tout pourquoi pas ?
Lâon est dâautant plus prêt à lâadmettre quâen matière dâélections, de consommation, de mode ou de cinéma lâexpertise reconnue est faible et diffuse, ou quâil sâagit de domaines où chacun est supposé avoir droit à lâopinion.
Aussi nâest-il pas tout à fait surprenant dây découvrir de lâinfluence informelle. Lâidée serait plausible mais de portée limitée.
En revanche le modèle serait soumis à un test bien plus probant si lâon pouvait faire état de constats analogues en des activités qui a priori ne doivent rien à lâopinion.
- ⦠5 Cf. E. Katz, « The social itinerary of technical change. Two studies of the diffusion of innovation (…)
Câest ce que Medical Innovation sâefforce de démontrer. Dans une profession où lâidéologie de la Science et lâengagement vis-à -vis du malade tendent à faire du progrès une norme officielle, et dominée par des autorités fortement reconnues, lâadoption dâun nouveau médicament suit grosso modo un processus comparable à la diffusion de quelque nouvelle pratique agricole, telle lâacclimatation de lâhybride de maïs, parmi les fermiers de lâIowa.
Télécharger le fichier au format PDF
Si la précocité dâadoption, la forme du processus de diffusion et lâensemble avec lequel agissent les médecins dépendent à ce point du nombre de liens et de contacts quâils entretiennent avec leurs collègues, câest que ceux-ci détiennent, au regard des décisions du praticien, particulièrement en situation dâincertitude et de risque, une fonction de légitimité et de réassurance plus décisive que celle dont jouit lâélite professionnelle au travers de ses articles dans la presse médicale.

Ces scientifiques dépendent tout autant de leurs collègues et du bouche à oreille que le citoyen ordinaire en quête dâune interprétation de la conjoncture du marché électoral.
- ⦠6 H. Menzel, « Planned and unplanned scientific communication », in Proceeding of the International C (…)
Lâenquête réalisée par H. Menzel auprès de scientifiques (chimistes, biochimistes et zoologistes) montre combien il est socialement irréaliste de réduire lâinformation à lâidée dâune recherche intentionnelle mettant en relation un chercheur individuel isolé et une source selon des procédures exclusivement rationnelles6.
Seuls les échanges informels permettent, en effet, à des chercheurs de maîtriser une information dont ils ignorent la pertinence, voire jusquâà lâexistence, ou qui excède, en raison de son volume et de sa dispersion, leurs possibilités dâinvestigation individuelles.
Grâce aux relations interpersonnelles ceux-ci sont en mesure et de disposer dâinformations quâils ne cherchent pas et de se procurer une bonne part de celles quâils cherchent.
Lâissue de la confrontation est claire : les messages médiatiques, aussi autorisés soient-ils, nâont pas le pouvoir quâon leur prêtait de façonner aussi directement et facilement leurs auditoires, citoyens ou médecins.
Parce quâune autre légitimité, diffuse celle-là , sâinterpose entre les individus et les pouvoirs institutionnels : celle de la classe ou du groupe dâappartenance.
à lâomnipotence du contrôle social à distance, les lazarsfeldiens opposent la force du contrôle social « rapproché », lesté de tout le poids des sanctions et des valeurs du groupe.
Leadership et interaction, ou les handicaps de la distinction
Ces diverses enquêtes ont découvert le pouvoir régulateur considérable quâexercent les relations interpersonnelles au travers de la diffusion de lâinformation, de la légitimation des décisions et du soutien procuré.
Là réside la limite à lâaction formatrice des messages des autorités distantes, quel que soit le degré de reconnaissance dont elles bénéficient.
Le propre de la problématique lazarsfeldienne tient au rôle central quâelle fait jouer aux relations interpersonnelles en tant que processus de contrôle social « local », câest-à -dire endogène sur les plans social et culturel.
Télécharger le fichier au format PDF
Les relations interpersonnelles constituent une instance locale dâordre et de légitimité.
Deux relations concourent à la production et au maintien de lâopinion « correcte » : lâune est de pouvoir, câest le leadership dâopinion ; lâautre est symétrique et plus fondamentale, câest lâinteraction.
Les deux thèmes, introduits dès The Peopleâs Choice, seront successivement accentués.
- ⦠7 Cf. R. Merton, « Patterns of influence. A study of interpersonal influence and communications behav (…)
La prise en considération de lâinfluence prend une double valeur critique. Par rapport aux courants dâinspiration « communautaire » (Gemeinschaft), il implique que soit prise en compte lâasymétrie dans les relations sociales.
Mais, à lâendroit des théories de style « sociétaire » (Gesellschaft), câest lâaspect informel et familier de la domination qui est mis en avant. Les lazarsfeldiens intègrent le pouvoir aux théories des relations interpersonnelles et/ou les relations interpersonnelles aux théories du pouvoir.
En outre, parant au naturalisme ouvert ou latent de nombre de doctrines de la domination, à la recherche de « traits », ils soulignent que lâinfluence est une relation ni générale, ni permanente, ni intransitive, ni décontextualisable.
A lire aussi
Ces détenteurs de lâordinaire au pouvoir que sont les leaders dâopinion ont pour caractéristique première de nâêtre guère différents de ceux quâils influencent.
Situés parmi les proches â conjoints, parents, collègues ou amis â, faisant office de conseiller écouté, ils ne se distinguent de leurs partenaires que par la compétence spéciale dont ils sont crédités, une sociabilité plus importante et davantage de contacts avec le monde extérieur à leur cercle, en particulier à travers les media.
Remise de soi, lâinfluence personnelle est une imposition « douce » et sollicitée qui se produit dans le cours des contacts quotidiens entre des personnes liées par lâinterconnaissance et partageant, pour lâessentiel, des caractéristiques et des opinions semblables.
Télécharger le fichier au format PDF
La découverte du leadership dâopinion implique un réexamen des théories classiques du pouvoir.
- ⦠8 Cf. C. Grignon, J.-C. Passeron, à propos des cultures populaires, n° sp. Enquête. Cahiers du CERCOM(…)
On sait le rôle exorbitant quâont joué les phénomènes de mode comme prototype du changement social par diffusion « verticale » (Simmel ; Veblen ; Halbwachs, etc.).
Le scénario en est bien connu : les classes privilégiées sont les premières à adopter un bien nouveau, quâelles abandonnent ensuite pour un autre lorsquâelles sont imitées par les classes moyennes puis populaires.
Contre ce modèle « vertical », exclusif et récurrent, dâune domination généralisée des classes supérieures ou des élites, point focal où se concentreraient pouvoir, légitimité et innovation et à partir duquel, par percolation, toute la société serait mise en forme, les lazarsfeldiens inventent, avec lâinfluence « horizontale », un schème nouveau, à usage alternatif ou complémentaire, en découvrant des structures de pouvoir internes à chaque classe, strate ou groupe â le leadership dâopinion comme relation de domination rapprochée et familière.

à lâinverse de ce quâimplique le « modèle du percolateur », hiérarchie et distance sociales apparaissent désormais comme des limites tant à la communication quâau pouvoir. Bref, ici comme chez Newton, la force dâattraction varie en relation inverse de la distance.
Un second processus, plus fondamental que le précédent, contribue à la structuration des pratiques ou des attitudes : lâinteraction.
- ⦠9 Lazarsfeld et al., The Peopleâs Choiceâ¦, p. 75.
- ⦠10 Cf. J. Schumpeter, « Les classes sociales en milieu ethnique homogène », in Impérialisme et classes (…)
Aussi déterminées que soient les « prédispositions politiques », par exemple, câest-à -dire la probabilité dâun certain vote étant données les caractéristiques sociodémographiques des individus, la position politique, lâargumentaire nécessaire pour y parvenir, le discours dâaccompagnement et lâacte de voter nâen constituent pas moins des réalités qui doivent être produites comme telles, portées « au niveau de la visibilité et de lâexpression ».
Télécharger le fichier au format PDF
Sauf à admettre lâ« automatisme anonyme » et le psychologisme quâimplique toute analyse prétendant déduire directement les comportements individuels des seules conditions objectives (i. e. de la structure sociale), « il est évident que la plus-value ne sâinvestit pas toute seule » comme lâécrit J. Schumpeter10.
- ⦠11 Cf. Berelson et al., Votingâ¦, p. 299-300.
Le rôle central que la problématique lazarsfeldienne fait jouer à lâ« expression », sa production et son contrôle, ainsi quâà lâéchange verbal, nâest pas la moindre de ses originalités.
Câest par et dans lâactivité conversationnelle quotidienne que les acteurs inventent, constituent ou adaptent lâéquipement symbolique nécessaire à leur accomplissement de la vie sociale.
En ce sens, les lazarsfeldiens ont posé lâidée générale dâune théorie de la conversation comme processus de production des significations et des actions socialement correctes, câest-à -dire localement légitimes.
Maïeutique, constitutif ou validant, le dialogue ordinaire entre égaux est une instance productive et dotée dâune efficacité propre.
Le modèle de lâaction par contact se substitue à celui de lâimpetus, force motrice immanente au mobile.
Interaction et conversation constituent un processus dâinfluence sans « influent » et fournissent, dans le langage des auteurs, le principe dâune « sociologie symétrique11 ».
- ⦠12 Cf. Lazarsfeld et al., The Peopleâs Choiceâ¦, Préface à la seconde édition, p. xxiii-xxiv.
Sans en faire précisément une propriété suffisant à définir le leader dâopinion, The Peopleâs Choice met lâaccent, à plusieurs reprises, sur la dimension de la compétence verbale (« articulate individual » est le leader) nécessaire à son rôle de pourvoyeur de significations.
En outre, le même ouvrage relève lâexistence, à côté du leadership dâopinion, dâun second processus de formation de lâopinion, qualifié dâ« émergence » ou de « cristallisation », dont sâacquittent les interactions, en dehors de toute relation de domination.
Mais câest avec Voting que lâinteraction est spécifiée en tant que conversation et que cette dernière est explicitement liée à la production et au contrôle des comportements politiques :
- ⦠13 Berelson et al., Votingâ¦, p. 101-102.
« Donc lâenvironnement social de lâélecteur-type est politiquement homogène. Comment en est-il ainsi ? Et comment le demeure-t-il ? Une réponse est : âà travers la discussion politiqueâ13. »
Lâéconomie des discussions politiques fournit le principe organisateur de lâanalyse : la stabilité ou le changement de lâintention de vote dépend dâabord de la nature des positions politiques des interlocuteurs.
Par exemple, la probabilité sociale de rencontrer, dans lâenvironnement habituel, un soutien conversationnel est le principal facteur de stabilité de lâattitude politique.
Télécharger le fichier au format PDF
De même, lâadoption dâune nouvelle préférence est fonction de la participation à des discussions avec les partisans de cette position :
- ⦠14 Ibid., p. 299-300 et cf. également p. 292-296.
« Par le processus même du dialogue, les dispositions vagues des gens se cristallisent, pas à pas, en attitudes, actes ou votes déterminés. »
Voting propose une théorie du contrôle social rapproché, essentiellement voué au maintien des loyautés de classe, dont le principe réside dans une sociologie des fonctions symboliques de la conversation.
Entre le vote final et les « prédispositions politiques » sâintercale, pour les confirmer ou les corriger, la médiation efficace des échanges verbaux.
Jamais invoquées contre les conditions objectives, les relations interpersonnelles nâont dâautre rôle, dans lâanalyse lazarsfeldienne, que dâacheminer ou dâactualiser les effets de la structure sociale.
Parfois au prix dâun arbitrage lorsque les appartenances conduisent à des loyautés contradictoires.
Si elle nâa rien du « monstre froid » dâune macrosociologie rudimentaire, la sociologie de Lazarsfeld nâest pas dâavantage un psychologisme ou une théorie de lâintersubjectivité.
Télécharger le fichier au format PDF
Un thème général domine cette sociologie : lâimportance prioritaire accordée à la dynamique interne propre des classes sociales, à travers le commerce de leurs membres ou la contribution des « leaders naturels ».
Le marxiste viennois est-il vraiment si loin derrière le sociologue américain ?
Des objets en quête de méthodes
- ⦠15 E. Katz, « The two-step flow of communication. An up-to-date report on an hypothesis », Public Opin (…)
La problématique de lâinfluence interpersonnelle fait mauvais ménage avec les principes de la survey research, i. e. lâensemble des instruments et des procédures de lâenquête par sondage.
De fait, la première nâa pu être conquise que contre certaines des règles de la seconde.
Et que les deux doivent autant à Lazarsfeld constitue une singularité qui explique sans doute bien des aspects de lâentreprise.
Par exemple, si la redéfinition de lâobjet de la sociologie des media a permis dâapercevoir quelques-unes des limites de lâenquête quantitative, en revanche, lâadhésion exclusive aux idéaux de la démonstration statistique, en portant à faire lâimpasse sur le recueil des données jugées rebelles à lâobservation standardisée et à la mesure, a systématiquement privé les auteurs dâune partie des preuves nécessaires.
Jamais les lazarsfeldiens nâont désespéré de pouvoir concilier intégralement lâétude des réseaux interpersonnels et des interactions avec les avantages qui tiennent à lâadministration de la preuve dans lâenquête par sondage.
Télécharger le fichier au format PDF
Dans leur recherche permanente dâune méthodologie adéquate à leur projet théorique, les lazarsfeldiens nâont cessé dâêtre confrontés aux canons de lâenquête par sondage quâils avaient eux-mêmes contribué à rationaliser et à imposer.

Le principal obstacle quâoppose la philosophie de la survey research à la saisie dâun objet dont lâessence relationnelle fait toute la réalité, câest lâindividualisme atomiste qui guide la totalité de ses actes.
Il inspire, en effet, tant les choix dâéchantillonnage â lâéchantillon aléatoire et représentatif dâindividus â que la sélection des données bonnes à recueillir, et donc celle des variables pertinentes pour lâinterprétation â les propriétés (structurales) « individuelles » plutôt que les relationnelles â ou encore la constitution des unités dâanalyse â les classes dâindividus plutôt que les classes de relations.
- ⦠16 Cf. Coleman et al., Medical Innovationâ¦, p. 113-114.
Lâanalyse de E. Katz, relative à The Peopleâs Choice, montrant comment le dispositif de cette enquête ne permettait en rien dâaffirmer, comme le firent les auteurs, lâexistence du leadership dâopinion comme relation liant leaders et non-leaders, a été souvent reprise.
Voting, qui reconduit la méthodologie de la précédente étude (échantillon aléatoire et représentatif dâindividus ; panel et leaders auto-désignés), la modifie sur un point crucial et tente une nouvelle solution.
Parce que lâon interroge systématiquement chacun sur les caractéristiques et les opinions des membres de son environnement (conjoint, parents, amis, collègues), de ses interlocuteurs ainsi que sur le sujet et la nature de ses conversations, il est possible de mettre les comportements des interviewés en relation avec ceux des individus de leurs différents cercles.
Avec lâadoption de lâéchantillon en « boule de neige », qui procède de lâinfluenceur à lâinfluencé ou lâinverse, la démarche de Personal Influence permet à la fois dâidentifier les leaders dâopinion sur la base dâune relation réelle et dâun jugement indépendant et de confronter les paires de partenaires liés par des transactions effectives.
Télécharger le fichier au format PDF
Enfin, si lâon considère Medical Innovation, le recensement de quelques groupes réels remplace les types dâéchantillon précédemment utilisés ; la détermination des leaders dâopinion repose sur la cartographie complète de la structure sociométrique de la communauté professionnelle ; et lâanalyse vise essentiellement à mettre en relief le rôle déterminant des variables dâ« intégration sociale » et des relations, quâil sâagisse de paires ou de « cliques », etc.16.

Chacune de ces innovations a entraîné peu ou prou leurs auteurs hors des chemins habituels de lâenquête par sondage sans pour autant leur garantir la solution des problèmes. La validité de la démarche de Voting fait question.
Personal Influence bute sur les aléas de la « boule de neige » et de la confirmation du lien et du rôle déclarés qui rendent quasi imprévisibles tant le nombre de paires finalement disponibles que leur équi-répartition dans les diverses catégories sociodémographiques. Enfin, la méthodologie de Medical Innovation est rien moins que généralisable.
La règle tacite selon laquelle hors de la survey research, point de salut, constitue la seconde limite de ces travaux. Au fil de ses transformations successives, la problématique de lâinfluence interpersonnelle nâa cessé de proposer des objets qui sortent toujours plus du cadre de lâenquête statistique.
- ⦠17 Berelson et al., Votingâ¦, p. 110.
Medical Innovation devait avoir recours à la sociométrie.
Voting, qui a désarticulé le schème du two-step flow bouclant, de façon commode et rassurante, le processus de diffusion en ses deux extrémités â avec des leaders dâopinion exclusivement voués aux media et des non-leaders uniquement en relation avec les leaders â propose, à qui nâadmet que lâenquête quantitative, une tâche insurmontable avec sa notion de « circuits sans fin de relations de leadership qui traversent la collectivité17 ».
En outre, comment le questionnaire satisferait-il lâintérêt croissant porté au déroulement même des interactions et des conversations ?
Télécharger le fichier au format PDF
Mais le symptôme le plus visible des contraintes quâimpose le recours exclusif à lâenquête par sondage tient dans une lacune paradoxale et récurrente des données.

à aucun moment, en effet, les auteurs nâont pu documenter directement les formes concrètes de lâinfluence interpersonnelle en Åuvre dans les interactions et les conversations. Toujours la reconstruction spéculative a dû pallier les carences de lâobservation.
Lâanalyse tourne court dès quâelle doit rendre compte des modalités dâaction de lâinfluence. Soit, dans Medical Innovation, lâexemple de lâanalyse du processus dâadoption du nouveau médicament.
Lâexamen des courbes révèle non seulement que les médecins « intégrés » lâont prescrit plus tôt que leurs confrères « isolés », mais encore que la forme même de la diffusion diffère : purement individuel pour les « isolés », le processus obéirait au modèle de la contagion dans le cas des « intégrés ».
Télécharger le fichier au format PDF
Cependant les données font défaut pour établir comment des praticiens en relation les uns avec les autres parviennent à une décision identique et quasi simultanée.
Il nây a rien pour documenter les modalités du phénomène de contagion, si central pour toute la démonstration :
- ⦠18 Coleman et al., Medical Innovationâ¦, p. 112. Cf. également p. 85 et 123-124.
« Les données de cette enquête ne permettent pas de décider laquelle de toutes ces transactions possibles (imaginées) est responsable de lâeffet observé18. »
- ⦠19 Cf. J. Robinson, « Interpersonal influence in election campaigns. Two-step flow hypotheses », Publi (…)
Le recours exclusif à lâenquête par sondage a constamment limité le déploiement de la problématique comme lâétablissement des faits19.
Câest bien en vain que Voting proposera lâidée dâune sorte de sociologie des conversations comme prolongement de la théorie de lâinfluence interpersonnelle.
La théorie des relations interpersonnelles a eu pour résultat le plus visible de dissiper la croyance en un pouvoir magique des media. Ou, à tout le moins, dâen relativiser les effets.
Mais ce serait en restreindre singulièrement la portée que de sâarrêter aux « choses figurantes » (selon les mots de Pascal) en affectant de ne pas voir que « derrière » les media se tiennent les Auteurs des messages quâils diffusent, câest-à -dire les divers pouvoirs symboliques, et leur volonté de donner forme aux pratiques sociales.
Car, dans la sociologie américaine des communications de masse, les media ne sont en fait quâune « figure » de la mission civilisatrice des élites :
- ⦠Lumières, Ãducation et Progrès.
- ⦠Or, câest précisément cette variante moderne du « mythe de lâÃducation » que les enquêtes lazarsfeldiennes mettent à mal.
à dire vrai, peut-être à leur corps défendant, tout au moins au début. Lâordre du monde sâest avéré moins malléable que prévu.
Comme le remarque Medical Innovation, même les « bons » changements ne sâimposent pas dâeux-mêmes.
Le scénario sâinverse : la ruse se retrouve du côté du récepteur ; à lâémetteur, la naïveté et lâillusion.
Télécharger le fichier au format PDF
De la politique à la science, en passant par la consommation et les loisirs, autant dâactes sur lesquels les proches de la tribu, experts-amateurs ou pas, exercent une judicature que les théories des pouvoirs plus visibles sont spontanément portées à oublier.

Les pouvoirs les plus patents ou les plus légitimes peuvent être tenus en échec : tel est le constat répété.
En ce sens, la sociologie des lazarsfeldiens est dâabord une théorie des limites du pouvoir des « sources expertes ».
Mais de lâorigine même de la désillusion devait jaillir ce qui passe à leurs yeux pour une large compensation : les démocraties nâen sont-elles pas plus robustes de dépendre davantage de la sagesse concertée de beaucoup que de la clairvoyance supposée de quelques-uns ?
**************************************
Notes
- ⦠1 P. Lazarsfeld, B. Berelson & H. Gaudet, The Peopleâs Choice. How the Voter Makes up his Mind in a Presidential Campaign, New York, Columbia University Press, 1940, 2e éd.
- ⦠2 B. Berelson, P. Lazarsfeld & W. McPhee, Voting. A study of Opinion Formation in a Presidential Campaign, Chicago, The University ol Chicago Press, 1954.
- ⦠3 E. Katz & P. Lazarsfeld, Personal Influence. The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, Glencoe (IL), Free Press, 1955.
- ⦠4 J. Coleman, E. Katz & H. Menzel, Medical Innovation. A Diffusion Study, The Bobbs-Merrill Cy, 1966.
- ⦠5 Cf. E. Katz, « The social itinerary of technical change. Two studies of the diffusion of innovation », in W. Schramm & D. Roberts, eds, Process and Effects of Mass Communication, 1971, p. 761-797.
- ⦠6 H. Menzel, « Planned and unplanned scientific communication », in Proceeding of the International Conference on Scientific Information, Washington DC, 1959.
- ⦠7 Cf. R. Merton, « Patterns of influence. A study of interpersonal influence and communications behavior in a local community », in P. Lazarsfeld & F. Stanton (eds), Communications Research 1948-1949, New York NY, 1949.
- ⦠8 Cf. C. Grignon, J.-C. Passeron, à propos des cultures populaires, n° sp. Enquête. Cahiers du CERCOM, 1, 1985.
- ⦠9 Lazarsfeld et al., The Peopleâs Choiceâ¦, p. 75.
- ⦠10 Cf. J. Schumpeter, « Les classes sociales en milieu ethnique homogène », in Impérialisme et classes sociales, Paris, Minuit, 1972, p. 174-175
- ⦠11 Cf. Berelson et al., Votingâ¦, p. 299-300.
- ⦠12 Cf. Lazarsfeld et al., The Peopleâs Choiceâ¦, Préface à la seconde édition, p. xxiii-xxiv.
- ⦠13 Berelson et al., Votingâ¦, p. 101-102.
- ⦠14 Ibid., p. 299-300 et cf. également p. 292-296.
- ⦠15 E. Katz, « The two-step flow of communication. An up-to-date report on an hypothesis », Public Opinion Quarterly, 21, 1957 ; et « Diffusion : interpersonal influence », International Encyclopedia of the Social Sciences, 4, 1969.
- ⦠16 Cf. Coleman et al., Medical Innovationâ¦, p. 113-114.
- ⦠17 Berelson et al., Votingâ¦, p. 110.
- ⦠18 Coleman et al., Medical Innovationâ¦, p. 112. Cf. également p. 85 et 123-124.
- ⦠19 Cf. J. Robinson, « Interpersonal influence in election campaigns. Two-step flow hypotheses », Public Opinion Quarterly, 40, 1976, p. 309.
**************************************
Pour citer cet article
Référence électronique
- ⦠Michel Grumbach et Nicolas Herpin, « à propos de quelques travaux de Lazarsfeld et de son école », Enquête [En ligne], 4 | 1988, mis en ligne le 27 juin 2013, consulté le 13 septembre 2021. URL : http://journals.openedition.org/enquete/65 ; DOI : https://doi.org/10.4000/enquete.65
**************************************
Cet article est cité par
- ⦠Rampon, Jean-Michel. (2011) Elihu KATZ et Paul L. LAZARSFELD (1955/2008), Influence personnelle. Ce que les gens font des médias. Communication. DOI: 10.4000/communication.2550
- ⦠González-DomÃnguez, Carlos. (2017) LÃder de opinión y opinión pública. Hacia una reflexividad epistemológica de los conceptos. Revista Mexicana de Opinión Pública, 22. DOI: 10.1016/j.rmop.2016.12.002
Auteurs
Michel Grumbach
Nicolas Herpin













