Les migrantes, héroïnes négligées du développement économique. Les femmes sont de moins en moins considérées comme de simples figurantes du projet migratoire des familles dont elles constituent un moteur important de lâambition de réussite, au Sénégal comme dans bien dâautres pays dâaccueil. Il en résulte que la contribution des migrantes à la création de richesse est une donnée essentielle de ce phénomène, à rebours de tous les clichés sur le sujet.
Les héroïnes négligées du développement économique

La migration, régulière ou non, concerne toutes les catégories de population, dont les femmes, actrices importantes dâun phénomène qui a toujours contribué à la prospérité des pays, à travers les âges et les siècles, malgré la force des préjugés et des idées reçues.
Des migrantes de nationalité sénégalaise ou des étrangères vivant au Sénégal, témoignent pour lâAPS des bienfaits de la migration qui leur a permis de prendre leur destin en main en sâouvrant au monde et en se confrontant à dâautres réalités et cultures.
Aïda Sock, une Sénégalaise dâune trentaine dâannées, en est un bon exemple. Cette artiste chanteuse et entrepreneure, a un point de vue plutôt tranché sur la question, en parlant de la migration en termes dâopportunités.
Il est important de partir, sous-entendu chacun doit avoir la possibilité dâaller voir dâautres horizons, chaque fois que le besoin de découvrir des cultures différentes et des choses nouvelles se fait ressentir, dit cette diplômée en administration des affaires et en commerce international du Miami Dade College et de lâuniversité internationale de Floride, aux Etats-Unis.
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Aïda Sock considère que son séjour aux Etats-Unis lui a apporté plus de savoir-faire et dâouverture dâesprit sur le monde, malgré la perception négative que lâopinion a du migrant dans certains pays et sociétés.
Au pays de lâOncle Sam, elle dit avoir ressenti de la curiosité plus quâautre chose dans le regard que les autres posaient sur lui, surtout pas de mépris.
ââIl y avait beaucoup de curiosité vis-à -vis de quelquâun venu dâAfrique dans les normes, qui travaille et gagne sa vie. Il y a eu plus dâouverture de portes quâautre choseââ, confie-t-elle en riant.
ââJe suis partie aux Etats-Unis pour étudier, avoir plus dâexpérience mais également pour travailler. Et lorsque jâai fini mes études, jâai décidé volontairement de rentrer pour apporter à mon pays ce que jâai reçu à lâétrangerââ, explique Aïda.
A son retour au bercail, la jeune artiste qui compte notamment une participation à ââThe Voice Afrique francophoneââ, version africaine francophone de lâémission de télécrochet The Voice, se sent suffisamment armée pour lancer son entreprise et sâengager dans les affaires. Ce qui constitue à ses yeux la meilleure manière de participer à la création de richesse au profit de son pays
Aïda a porté cette entreprise sur les fonts baptismaux avec lâaide de sa sÅur et en se servant des différentes expériences professionnelles quâelle a acquises à lâuniversité mais aussi dans le domaine du mannequinat.
Formation des employés et plus dâopportunités avec des partenaires

Cette entreprise spécialisée dans lâart, la mode et la nourriture, a contribué à créer des emplois mais a surtout ââapporté une nouvelle approche dans ce domaine, un traitement salarial différent, de lâembauche, la formation des employés et plus dâopportunités avec des partenairesââ, se félicite la jeune entrepreneure.
Lâappétit venant en mangeant, Aïda lance une autre entreprise dans le domaine de lâart sous son propre label ââMandarga Musicââ, histoire de se tester et de voler de ses propres ailes.
La jeune femme, pas dupe, laisse entendre que les risques encourus par cette entreprise individuelle sont bien calculés. ââEn tant que femme, dit-elle, je sais quâil y a une question de sécurité qui se pose. Câest plus une question de sâassurer juste de ne pas partir sur un coup de tête, mais de faire attention sur sa destination et dâavoir un objectif à atteindreââ.
Lâartiste musicienne convient que parfois il est important de partir de son pays pour mieux apprendre de la vie et sâimprégner dâautre chose, avoir plus de bagages pour apporter un plus à son pays dâaccueil et dâorigine.
Mais il demeure que la migration, surtout dans le cas des femmes, doit se faire ââdans les règlesââ, de manière régulière, pour que personne ne soit amenée à risquer sa vie, observe-t-elle.
Partir pour apprendre, se confronter à dâautres horizons
De nationalité ivoirienne, Nathalie Nguessan est établie au Sénégal depuis 20 ans et ne manque jamais de louer lâimportance de la formation quâelle a reçue dans ce pays dâaccueil où elle se sent épanouie.
Désormais mariée et mère de 3 enfants, cette employée de lâONG Enda Energie dont elle est la responsable de la communication, nâétait venu au Sénégal que pour renforcer sa formation et acquérir plus de connaissances.
Nathalie se dit plus que jamais décidée à rester dans son pays dâaccueil, devenu, par la force des choses, sa seconde patrie.
ââJe ne voyais pas lâopportunité de rester [en Côte dâIvoire] dans un contexte de crise politique à lâépoque, et je mâétais dit pourquoi pas chercher quelque chose au Sénégal, vu que jâai fait ma formation iciââ, se justifie cette experte en communication, qui insiste sur la solidité de son cursus de formation ayant facilité son insertion professionnelle au Sénégal.
ââPlusieurs personnes dans mon cas ont tenté de trouver du boulot ici, sans succès, et ont décidé de rentrer au pays, mais moi par contre, jâai eu de la chance. Ce pays a été un terrain dâapprentissage pour moi, surtout dans le domaine du développement durableââ, indique Nathalie.
Entreprendre dans le domaine des cosmétiques en valorisant nos matières comme le cacao et le karité

Mme Nguessan reconnait, par contre, avoir dû sâadapter à la culture sénégalaise, ce qui lui a permis de facilement faire valoir ses compétences professionnelles.
ââMa présence au Sénégal mâa permis dâaller au-delà de mon travail, pour entreprendre dans le domaine des cosmétiques en valorisant nos matières comme le cacao et le karitéââ, renseigne Nathalie Nguessan, qui sâadonne au business à ses heures perdues.
Tout comme Aïda Sock, Nathalie soutient que la migration reste une bonne chose, en ce quâelle permet aux femmes surtout de prendre leur destin en main, à condition quâelle soit régulière.
ââCâest possible de réussir en Afrique aussi, moi jâen suis la preuve. Il nây a pas que lâOccident qui offre cette opportunité. Même ici, on peut créer des activités génératrices de revenus, mais tout dépend du domaine dans lequel vous vous engagezââ, poursuit-elle.
Nathalie va plus loin.
La migration Sud-Sud reste plus bénéfique que celle Nord-Sud, affirme la native de Côte dâIvoire, qui invite à se tourner vers les pays du continent, plutôt que de tenter lâaventure en mer pour un hypothétique Eldorado européen.
ââLâAfrique est un terrain viergeââ, constate Nathalie dâun air plutôt sérieux pour le coup, avant dâajouter : ââLes Occidentaux eux-mêmes viennent travailler ici. Si on a la formation et lâaccompagnement nécessaire, on peut faire plus dans le continentââ.
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Toujours est-il que Mme Nguessan dit se réjouir de voir de plus en plus de femmes profiter des opportunités offertes par la migration pour prendre leur destin en main et devenir de réels soutiens pour leurs familles.
Halima Saker Ahmed Damoh, une jeune entrepreneure dâorigine tchadienne, parle à ce sujet dâune véritable prise de conscience féminine, se disant fière à titre personnel de se découvrir des capacités à franchir les obstacles de la vie pour aller toujours de lâavant.
A lâentendre, le Sénégal et la gentillesse dont les Sénégalais ont fait preuve à son égard nây sont pas étrangers, la vie dans ââle pays de la Térangaââ lui ayant permis dâouvrir les yeux sur beaucoup de choses et de devenir plus autonome.
ââJe me suis fait une autre famille ici au Sénégal, avec des voisins et des personnes qui mâont accompagnée depuis mon arrivée, en 2006ââ, relève Halima, trouvée dans son bureau à Keur Ndiaye Lô, à une trentaine de kilomètres de Dakar, dans le département de Rufisque.
Cette femme battante aux multiples casquettes, entrepreneure dans le domaine de la menuiserie moderne, se félicite surtout de la tolérance dont les Sénégalais font preuve à lâégard des migrants.
Mme Damoh, conquise par ce trait de caractère des Sénégalais, demeure sous le charme de son pays dâaccueil, quâelle considère comme le sien.
Femme battante aux multiples casquettes

Dans sa petite entreprise de menuiserie moderne, elle emploie quelques Sénégalais avec lesquels la Tchadienne dâorigine entretient des rapports empreints de cordialité et de respect mutuel, comme souligné par lâentrepreneure elle-même.
ââMon entreprise vient à peine de naitre mais jâai pu créer de lâemploi ici au Sénégal grâce à ce que jâai appris à lâécole. Mon ambition est de faire plus que ce que je fais aujourdâhuiââ, indique cette diplômée en ingénierie financière.
Dâaprès Mme Damoh, le Sénégal demeure un pays de paix et de justice pour tous. ââPeu importe tes origines, dit-elle, lorsque tu as raison, la justice sera toujours en ta faveurââ.
Lâanalyse de la socio-anthropologue Oumoul Khaïry Coulibaly, spécialiste de la migration, donne toute la mesure de la place des femmes migrantes dans les pays dâorigine et de destination.
ââCertaines créent des emplois, même si elles sont moins nombreuses. Elles contribuent aussi à lâéconomie, à travers les transferts de fonds et de matériels, payent des taxes quand elles créent des activités, mais tout cela reste invisibleââ, pour des raisons liées à la perception que la société a des migrations féminines, souligne-t-elle.
Il résulte de ce constat que les migrantes ont ââun rôle social très importantââ, selon cette socio-anthropologue, enseignante-chercheuse à lâEcole supérieure dâéconomique appliquée (ESEA) de lâuniversité Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).
ââElles contribuent à lâéconomie de leur famille, voire prennent entièrement en charge les besoins de leurs proches, mais on a tendance à lâoublier, parfoisââ, dit Oumoul Khaïry Coulibaly.
ââSi on parle peu de la réussite des migrantes, cela est du à lâimage que lâon a dâelles. Ãtant perçues comme des accompagnatrices passives, elles sont rarement considérées comme une catégorie sociale à part entière et ayant un projet migratoireââ, analyse-t-elle.
ââEt pourtant, avance-t-elle, même celles qui partent dans le cadre familial sont souvent animées dâune ambition de réussite socioéconomique. Il en est de même pour les migrantes de retour et de leurs activités dont on parle peuââ.
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La faute aux représentations sociales négatives qui empêchent une bonne perception de lâimportance du rôle de la femme, observe la socio-anthropologue.
ââDans nos sociétés africaines, le rôle de lâhomme comme pourvoyeur économique est tellement ancré que les migrations liées au travail sont avant tout perçues comme un phénomène masculin, passant ainsi sous silence les migrations féminines,, alors que les débuts de la féminisation des migrations sénégalaises en Europe, par exemple, remontent, au moins, à la fin des années 70, et surtout au début des années 80, notamment suite à la fermeture des frontières françaises à la migration de travailââ, explique la chercheuse.
Lâapport des femmes migrantes compte autant que celui des hommes

Pas de doute donc que les femmes migrantes contribuent plus que ce que lâon pense à lâéconomie de leurs pays dâorigine et dâaccueil grâce à leur travail et leurs activités.
Il faut déjà partir de ce que de manière générale, la contribution de la diaspora et des migrants de retour au PIB national ne souffre plus dâaucune contestation.













