Pistage, censure, surveillance des vocables qui hantent le sommeil sur internet. « Il faut réinvestir la critique de la technologie » ! Tel est le souhait de tous les usagers des technologies innovantes du millénaire.
En effet, avec la naissance du Web Internet s’est étendu au grand public en mars 1989. Mais la Censure et la surveillance sur Internet restent des équations et inéquations pour les internautes et ainsi que des experts.
La rédaction Kafunel.com a fait le tour de l’actualité du web et des réseaux , médias sociaux pour vous apporter des réponses aux interrogations sur comment se défendre contre le pistage et la surveillance ? Comment contournez la censure ?
Entre les tentatives de contrôles par lâÃtat et la mainmise dâune poignée de multinationales, lâavenir du numérique semble de plus en plus sombre. Entretien avec Félix Tréguer, activiste à la Quadrature du net et chercheur.
Cet entretien est également disponible à lâécoute :
Basta ! : Le livre sâappelle Lâutopie déchue, nâest-ce pas pessimiste comme titre ? Est-ce votre vision de lâInternet aujourdâhui ?
Félix Tréguer [1] : Le mouvement hacker et plus généralement les mouvements de défense des droits numériques se sont nourris dâutopies fondatrices dans les années 1990.
Celles-ci portaient le projet dâun Internet capable de reconfigurer les rapports de pouvoir.
Cette utopie dâInternet comme espace de collaboration, dâune sphère non-marchande de ressources partagées sur le régime des biens communs, était un horizon extrêmement fort, y compris pour un collectif comme La Quadrature du net.
Mais après dix ans de combat, nous en sommes arrivés aujourdâhui à des luttes malheureusement très défensives.
Câest aussi pour cette raison que vous replacez Internet dans lâhistoire longue des moyens de communication et de leur répression constante par les Ãtats ?
Le même motif revient au fil de lâHistoire : lâémergence de technologies dâabord appropriées par des groupes contestataires, puis reprises en main par le marché.
On lâa vu pour lâimprimerie, pour la presse populaire au 19ème siècle, pour la radio. Le marché lui-même facilite ensuite la réactivation des moyens de contrôle par lâÃtat.
La même chose est arrivée pour Internet, avec une alliance toujours plus poussée des oligopoles numérique avec les Ãtats.
Vous dites que lâactivisme numérique a parfois pêché par naïveté ?
Pour ne donner quâun exemple dans la manière dont cela a pu se décliner, prenons les débats autour du filtrage et du blocage de sites, apparus en France via la loi Loppsi en 2011.
Dans les arguments que nous brandissions à lâépoque à la Quadrature du net, nous évoquions le fait que, techniquement, il est impossible de bloquer des sites, quâil sera de toutes manières toujours possible de contourner la censure par divers moyens.
Ce côté frondeur fait partie de la culture hacker. Mais cela conduit un peu à se voiler la face quant à la capacité de nos mouvements à résister aux effets proprement politiques quâimplique une mesure comme le filtrage de sites internet.
Car le blocage nâa pas besoin dâêtre efficace à 100 % pour produire les effets politiques voulus pas le pouvoir.

La mesure concernait à lâépoque seulement la pédopornographie, puis elle fut étendue au terrorisme en 2014. Elle préparait en réalité un régime de censure extrajudiciaire appelé à sâappliquer à tout.
Aujourdâhui, lâÃtat demande à des acteurs privés de conduire ces missions de censure en lien avec le ministère de lâIntérieur.
Câest en cours avec la proposition de loi de Lætitia Avia (députée LREM) sur la censure des discours de haine sur Internet.
Cette proposition veut imposer aux plateformes privées de mettre en place des mécanismes pour censurer très rapidement tous les contenus haineux [2].
Quelles sont les effets de ces politiques ?
Elles poussent à lâautomatisation, au contournement de la justice, et à la privatisation des mesures de censure, mais aussi au recours toujours plus poussé à des algorithmes basés sur lâintelligence artificielle ou à des modérateurs employés par des prestataires dans des pays à bas coût.
LâÃtat externalise les missions de censure et compte sur les progrès en matière dâintelligence artificielle pour la pratiquer toujours plus vite, toujours plus massivement.
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Quels en sont les effets politiques ? Dâabord, ces dispositifs instaurent des formes de censure invisibles. Quand un procès a lieu au tribunal, il y a possibilité dâavoir un débat, de contester les interprétations juridiques.
Ce nâest plus possible lorsque la censure est appliquée par des algorithmes programmés dans le cadre dâune alliance publique-privée.
On ne sait pas très bien comment marchent ces algorithmes, on ne sait pas comment ils sont paramétrés, nous nâavons pas de visibilité sur les décisions quâils prennent, et il devient donc très difficile de contester leurs décisions.
Votre livre retrace aussi une histoire de lâactivisme politique des informaticiens, très riche en France dans les années 1980 et 1990â¦
Jâai moi-même été surpris en faisant ces recherches de voir comment des figures importantes des milieux du numérique, comme Stéphane Bortzmeyer et Laurent Chemla, sont impliquées en 1995 au moment des grèves contre le projet de réforme des retraites.
Ils sont aux côtés des syndicalistes de Sud à équiper un vieux PC pour monter les premières mailing lists qui vont aider le mouvement social à sâorganiser, à utiliser ces nouvelles technologies pour se coordonner, à faire circuler lâinformation.
Il y a eu une fertilisation croisée. Des jeunes hackers y ont trouvé un apprentissage politique.
Les mouvements sociaux, qui ne connaissaient pas grand chose à ces nouveaux réseaux informatiques connectés et qui étaient plutôt méfiants au départ, ont compris grâce à eux que ces outils pouvaient leur permettre des formes dâorganisation beaucoup plus réticulaires et très intéressantes dâun point de vue stratégique.
Câest comme ça quâon voit dans plein de pays dâEurope, en Amérique et au-delà , naître des « hacklabs » installés dans des squats, où des informaticiens bénévoles politisés se dévouent corps et âmes pour équiper les mouvements sociaux.

Quand ce lien sâest-il défait entre mouvements sociaux et hackers ?
Les relations étaient compliquées entre les informaticiens et les militants traditionnels. Ce qui ressort des entretiens, câest le côté corvéable des bénévoles.
On attendait beaucoup de ces informaticiens. Ils étaient très peu à faire un travail colossal, et ce nâétait pas toujours très gratifiant. à côté, un secteur commercial dâInternet et de lâhébergement se structure au début des années 2000, puis le « web 2.0 » arrive.
Des services se lancent en mettant en avant un côté « participatif » â même si le web a toujours été participatif â proposé comme une issue à lâéclatement de la bulle internet qui avait refroidi les investisseurs.
Câest MySpace, puis Facebook, et tout ce qui est réseaux sociaux. Ces outils, et les fournisseurs dâaccès à Internet qui proposent des boîtes mails gratuites, font que rapidement, les militants pensent quâil existe des services gratuits mieux conçus et qui répondent à leurs besoins.
Et le divorce sâopère. Mais peut-être quâon est en train de revenir un peu à ce type dâalliances, quand on voit des luttes comme lâopposition au QG de Google à Berlin, où des gens qui viennent du champs numérique se sont alliés avec des militants anti-gentrification, à lâéchelle dâun quartier.
Des alliances similaires se nouent à Toronto contre un projet de Google de smart city sur un quartier entier.
Lâenjeu actuel nâest-il pas aussi que les informaticiens et les ingénieurs se repolitisent ? Dans le livre, vous évoquez lâhistoire du Clodo, le « Comité de libération et de détournement des ordinateurs », un groupe actif dans les années 1980â¦
Le Clodo se revendiquait comme un groupe dâinformaticiens et mettait le feu à des équipements informatiques dans des entreprises de hautes technologies, dans la région de Toulouse au début des années 1980.
On sâest parfois beaucoup gargarisé de lâimage des hackers en oubliant à quel point ce terme renvoie à des personnes aux positionnement politiques extrêmement divers et variés.
Je pense que le problème de ce divorce des luttes numériques avec dâautres fronts des combats sociaux et politiques est lié à une dépolitisation de la vision dâInternet et du numérique.
Pour donner un exemple, à la Quadrature, il y avait au début lâidée que dans les actions de plaidoyer, il fallait parler à des gens de tout les partis, quâInternet était une technologie qui dépassait les clivages politiques traditionnels.
Nous trouvions des gens à lâUMP, à lâépoque, qui comprenaient bien les enjeux numériques et qui étaient prêts à défendre la neutralité du net. Il y avait, et il y a encore, bien sûr un intérêt stratégique à cet approche a-partisane, mais je pense quâà certains moments cela a pu contribuer à créer des angles morts.
Y a-t-il dâautres exemples ?
Oui, ces problématiques sont anciennes. Dans les années 1990, la première association de défense des libertés numériques, lâAssociation des utilisateurs dâInternet, est fondée en 1995-1996.
Cette association va exploser assez vite justement parce quâil y a des dissensions politiques internes entre ceux qui sont sur une approche a-partisane et ceux qui veulent inscrire cette défense dans une vision politique ancrée à gauche.
Ce qui ne plaît pas à tout le monde. Car dans le public de ces milieux, il y a certes beaucoup de « libristes » (partisans du logiciel libre, ndlr), mais aussi beaucoup dâentrepreneurs liés aux logiques de start-ups et au capitalisme, qui nâacceptent pas forcément les discours plus gauchistes des critiques du capitalisme.
Les milieux militants anticapitalistes et altermondialistes ont-ils aussi désinvesti la question technique ?
Dans les milieux anarchistes et autonomes, il me semble que les militants ont conservé une vraie connaissance du domaine. Typiquement, les prestataires de service militants qui naissent dans les années 1990, comme Riseup, basé au Canada, ou Autistici en Italie, ont continué à utiliser les outils quâils ont créés (e-mail, VPNâ¦, ndlr), à éditer des ouvrages comme le guide dâautodéfense numérique, à développer des outils cryptographiques pour échapper à la répression.
Mais câest une petite partie de ce quâétait la mouvance altermondialiste. Dans le champs militant plus orthodoxe, la dissociation entre hackers et mouvement sociaux a sans doute conduit à ne pas voir lâémergence des problématiques très contemporaines de lâéconomie des plateformes, du digital labour, de lâautomatisation massive des bureaucraties. Aujourdâhui, la situation est suffisamment critique pour que ces enjeux soient beaucoup plus clairs pour tout le monde.
Aujourdâhui, assiste-t-on à un retour de bâton répressif sur les usages dâInternet ?
Câest la remise en scelle de vielles techniques de pouvoir, de surveillance, de censure, de propagande, de secret dâÃtat, de centralisation des moyens de communication, qui permettent dâassurer des formes de contrôle qui ont été en fait conçues par les théoriciens de la raison dâÃtat des les 16ème et 17ème siècles, et qui ont été mise en Åuvre à lâépoque pour juguler les effets politiques assez chaotiques et multiples de lâimprimerie.
Au début dâInternet, il y a lâidée quâon sâaffranchit du droit, que les formes existantes de censure et de surveillance étaient complètement désarmées par la nature transfrontière des flux, par lâanonymat, par la cryptographie citoyenne.
Puis, nous avons assisté à un réarmement des techniques de pouvoir de lâÃtat, largement facilitées par la recentralisation très forte de lâarchitecture dâInternet autour des grandes plateformes privées qui dominent maintenant lâéconomie numérique et aussi le capitalisme mondial.
Apple, Google, Amazon et Microsoft figurent dans les cinq premières capitalisations boursières mondiales.
à quel moment le pouvoir de contrôle passe de lâÃtat à ces multinationales ?
Nous nous trouvons en plein dans ce moment. Les projets de loi sur la surveillance privée et automatisée sont envisagés depuis les années 1990. Ils avaient alors été tenus en échec grâce aux luttes et aux jurisprudences qui défendaient encore la liberté dâexpression.
Ils ont été relancés pour les intérêts commerciaux des plateformes, pour censurer les tétons sur Facebook et les groupes politiques qui font tâche face à la volonté de ces entreprises de maintenir des espaces aseptisés pour plaire aux annonceurs. Ces dispositifs sont à leur tour en train dâêtre récupérés par les Ãtats.

Lorsque Google est né, à la fin des années 1990, il nâétait pas forcément évident dâanticiper le pouvoir quâallait prendre cette entreprise sur Internet…
Certaines de ces entreprises nâexistaient même pas au moment où Internet commence à se démocratiser en 1995. Ou elles surfaient alors à plein sur une image contre-culturelle de lâinformatique. Nous avons mal mesuré comment elles se sont rapprochées des Ãtats, dâabord très discrètement, puis de manière beaucoup plus évidente depuis 2013.
Au début, ces entreprises se présentaient comme défenseures des libertés. Elles étaient très souvent aux côtés des militants des droits humains et des activistes numériques dans les débats législatifs, comme sur la neutralité du net ou la liberté dâexpression. Jusquâen 2010, nous avions du mal à les imaginer comme parties intégrantes du complexe militaro-industriel.
Et pourtant, dès 2003, Google Maps sâest développé sur la base de contrats et de marchés publics en lien avec le Pentagone et lâarmée états-unienne.
Quand Google lance Android (en 2007, ndlr), pour concurrencer lâIPhone qui est en train dâacquérir le monopole, il le font en logiciel libre (sur la base du noyau Linux, ndlr), donc on se dit « super » !
Et on ne voit pas du tout que cela va permettre de tracer les personnes, alors que, forcément, en interne, la stratégie était bien comprise. Nous avons été très naïfs, collectivement, pour analyser lâémergence du capitalisme de surveillance.
Aujourdâhui, Shoshana Zuboff montre bien comment cela était déjà en germe au début des années 2000 suite à lâéclatement de la bulle Internet [3]. Cela vaudrait aussi pour la mode du big data et du cloud, qui arrivent autour de 2010, et celle de la smart city.
Ce sont des concept industriels fumeux recyclés pour lancer des vagues dâinnovation, pour exciter les marchés et les investisseurs, et convaincre les Ãtats de faire évoluer leur cadre juridique.
Derrière, il y a des logiques commerciales participant directement à des logiques de contrôle social que nous avons dâabord eu du mal à reconnaître comme telles.
Le livre se termine par un appel à « arrêter la machine ». Câest-à -dire ?
Dans les années 1960-1970, des militants et des intellectuels voyaient bien en quoi les technologies et leur alliance aux grandes bureaucraties étaient dangereuses et antagonistes avec lâidéal démocratique. Leurs analyses infusaient alors dans des mouvements dâopposition à la machine informatique.
Les enseignants et les travailleurs sociaux refusaient les premiers fichiers informatiques. Il y avait des grèves contre lâinformatisation de lâéconomie des services, qui rend les taches des travailleurs et travailleuses encore moins intéressantes.
Puis, dâun coup, au début des années 1980, on a assisté à un retournement brutal de lâopinion. Les critiques se sont trouvées balayées par lâarrivée de lâordinateur personnel et de lâidée que désormais, les machines seraient au service des individus. Câest à ce moment quâont émergé les utopies militantes de lâInternet.
Aujourdâhui, lâinformatique et la ressource de calcul se re-centralisent. Lâintelligence artificielle, le big data, ce nâest pas quelque chose quâon peut facilement distribuer dans la population, cela suppose des grandes infrastructures et des gros moyens. Par ailleurs, dans le champ bureaucratique, la mode est à la gouvernance par les données.
On veut produire, collecter, analyser des données à tous les échelons, de Parcoursup à la médecine, en passant par la lutte contre la fraude fiscale où maintenant, le gouvernement veut surveiller les réseaux sociaux. Le fonctionnement des bureaucraties va de plus en plus être confié à des machines plutôt quâà des humains, dans un période où en plus, depuis 2001, le régime sécuritaire bat son plein.
Contrairement à ce quâon cru les hackers et dâautres chantres des utopies internet, Internet nâest pas parvenu à dissocier pouvoir et technologie. Aucune des approches que nous avons employées jusquâici ne fonctionne réellement.
Que ce soit au niveau technologique, par exemple de « privacy by design » (quand la conception technique même dâun outil protège la vie privée et les données personnelles, ndlr), la cryptographie, le logiciel libre, il y a plein dâoutils de résistance, mais manifestement, ça ne prend pas. Quant aux approches juridiques de type protection des droits et Cnil [4], elles pèchent aussi par leur limites intrinsèques.
Alors, sans pour autant abandonner ces fronts, il faut les articuler à un refus plus radical. Il faut nous attaquer au progrès technologique lui-même. Il faut réinvestir la critique de la technologie.
Propos recueillis par Rachel Knaebel
Photo de une : CC Phil Hollenback













