Aminata Sow Fall, une carrière en majuscule. à 80 hivernages, elle «écrit encore avec la main pour révéler lâhumain», nous dit-elle. Aminata Sow Fall, celle qui, «enseignante, nâa jamais frappé un élève», fascine par la puissance de sa plume qui interpelle et la sagesse de sa personnalité qui apaise. Une des premières écrivaines africaines dâexpression française, son Åuvre ouvre des voies pour lâavenir de la littérature.
Une romancière octogénaire de carrière en majuscule
Depuis «Le Revenant», son premier roman publié aux Nouvelles éditions africaines (Nea, 1976), qui dénonce le goût du lucre des Sénégalais, la corruption omniprésente ainsi que la trahison des valeurs familiales de solidarité et de compréhension, en passant par «La Grève des bà ttu» (Nea, 1979), à son dernier ouvrage «Lâempire des mensonges» (Le Serpent à Plumes, 2017) qui place lâhumain au centre du monde, Aminata Sow Fall, bien quâelle se défende de tout engagement politique partisan ou dâêtre une féministe, symbolise le courage de ces femmes qui, très tôt, ont pris la plume pour combattre les injustices de la société à une époque où lâécriture masculine prévalait. Pionnière, Sow Fall porte aussi lâavenir des belles lettres sénégalaises.
Un regard pointu, sans jugements sur sa société
Aminata Sow Fall est une grande romancière qui détient le double privilège de connaître en profondeur son milieu et sa culture dâorigine, et de maîtriser lâoutil linguistique quâelle manie si admirablement. «Lâécrivaine possède, en effet, ce pouvoir gratifiant de domestiquer la langue française en lâoccurrence, à la plier à ses propres exigences.
Elle mobilise avec à propos des techniques variées, dans le cadre de stratégies narratives originales», soutient le Professeur Birahim Thioune, auteur dâ«Aminata Sow Fall.
Romancière. Lâécriture en abyme» (LâHarmattan, 2021). Analysant la plume de Sow Fall, il révèle : «Son modèle narratif de base est un art du contrepoint», dont il faut ajouter deux de ses techniques narratives favorites, «la structure de la mise en abyme et le collage littéraire qui ont connu au 20ème siècle des usages variés».
Ces éléments du dispositif de création sont mis en Åuvre, chez elle, pour aborder les problèmes de lâéducation et de la formation, de la condition des femmes et plus fondamentalement ceux du patrimoine.
En effet, Aminata Sow Fall observe dans tous ses romans la détérioration progressive de la société sénégalaise avec lâÅil le plus objectif possible.
«Sans poser de jugement de valeur, elle laisse les personnages se révéler dans leur laideur ou dans leur beauté et le lecteur de faire son travail de lecture critique.
Il y a une certaine jubilation à lire Aminata Sow Fall, car le lecteur participe à la construction de son Åuvre», fait remarquer Fatimata Bâ Diallo, écrivaine et professeure de français qui revendique la grande influence dâAminata Sow Fall sur sa carrière.
à la suite du «Revenant» et de «La Grève des bà ttu», en 1979, paraissait «Une si longue lettre», de Mariama Bâ, donnant un coup dâaccélérateur (certains diront naissance) à la littérature féminine sénégalaise plusieurs décennies après «Force Bonté» de Bakary Diallo publié en 1918. La toute-puissance de lâautorité des hommes vacille.
«Câest ainsi que la polygamie, la place de la femme dans la société, la lutte des classes, lâémancipation, entre autres thèmes, étaient au cÅur de leurs préoccupations», rappelle Dr Mamadou Dramé, écrivain et enseignant à lâUcad. Sâensuivirent, dans les années 1980, les ouvrages de femmes telles que Amina Sow Mbaye, Nafissatou Diallo, etc.
Aminata Sow Fall, une carrière en majuscule
«à bien des égards, Aminata Sow Fall représente la calebasse, objet magique par excellence, symbole de fécondité, de spiritualité, de générosité. Car, elle est tout cela à la fois. Comme la calebasse, elle a lâair fragile, pourtant elle sait avoir la résistance du bois et durer.
Comme la calebasse, elle possède une place unique dans nos imaginaires quâelle a contribué à forger», déclare Fatimata Diallo. Sow Fall a écrit une dizaine de livres, des pièces de théâtre et des poèmes.
Cheikh Ahmadou Bamba Sène, enseignant au Cem de Thilogne, sâexclame : «Lâempire du mensonge» est une interrogation sur lâavenir du monde qui perd de son humanité. Un monde dans lequel lâhomme est ballotté entre les mondanités au point que le mensonge lui sert dâarme.
Câest un appel à plus dâhumanité, de justice, de solidarité, à un monde où lâhumain est au centre».
«Ce roman est la clef de voûte, mais sans doute pas le sceau, de chefs-dâÅuvre dénonçant sans concession les sirènes du mensonge et les pièges où enferment toutes les formes de la cupidité et de la bassesse humaines», écrit Moustapha Tambadou, grand homme de Culture.
Un patrimoine, avenir de la littérature ?
Le 27 avril dernier, anniversaire dâAminata Sow Fall, lâÃcole doctorale Arts cultures et civilisations (Arciv) de lâUniversité Cheikh Anta Diop a planché sur : «Littérature et Patrimoine de lâexemple dâAminata Sow Fall romancière».
LâÅuvre de Sow Fall part du local et reflète la totalité du patrimoine de son pays : foncier, intellectuel, moral, esthétique ou artistique, forestier, etc., justifient les universitaires. Elle promeut une sorte de connivence entre lâhumain et le naturel, nécessaire, pour un développement intégral.
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En effet, la culture occupe dans les univers dâAminata Sow Fall une place de choix. «Le Revenant» pose le problème fondamental de lâéducation esthétique qui englobe les habitudes vestimentaires et les soins de toilette, ainsi que les aspects folkloriques.
«LâAppel des Arènes» (1982) révèle une dimension importante de lâéducation, largement négligée dâailleurs par lâécole formelle quâon peut identifier au rôle essentiel des domaines du sport et de la musique, dans la formation de lâindividu rapportée à la sensibilité aux valeurs du milieu, et la nécessité de sâouvrir au monde extérieur.
La romancière est viscéralement attachée au legs culturel et aux ressources du terroir. Lâexpérience du quartier des Filaos, à la lisière de la forêt, en retrait de la zone urbaine, et qui sâépanouit au milieu de la végétation (LâEmpire du mensonge), et auparavant celle dâAsta Diop au domaine de Natangué, à Bahna, en plein Ferlo (Douceur du Bercail, 1998), illustrent bien lâidée de la possibilité dâun développement endogène.
Romancière octogénaire
«Sâil fallait classer obligatoirement Aminata Sow Fall dans une veine ou un courant littéraire, le mieux serait de lâidentifier comme une romancière du patrimoine», tranche lâArciv. Son Åuvre sâoriente dans cette direction et prolonge une sensibilité déjà ancienne dans le roman sénégalais, représenté précisément par les classiques que sont Ousmane Socé et Abdoulaye Sadji, selon M. Thioune.
«Sow Fall rejoint les préoccupations du mouvement de la Négritude, même si elle semble récuser toute idée dâadoption et de revendication de son corpus théorique. Car ses univers romanesques expriment bien la fusion émotionnelle avec la nature, ce désir dâosmose très présent chez Senghor».
Au-delà du patrimoine comme enjeu dâun développement endogène, lâenseignant souligne : «Au plan narratif, Aminata Sow Fall ouvre les portes dâun avenir mieux assuré, dans lâoptique de la création de dispositifs littéraires, à la littérature romanesque des écrivains sénégalais et africains.
En intégrant à son champ dâintérêt esthétique les acquis du patrimoine, elle montre, en effet, la voie dâun renouvellement de lâactivité créatrice dans ce domaine».












