Les Feuilles dâhivernage auscultent les secrets que cachent les concepts : Assistance sociale, morale et financière dans la famille. La crise économique alourdit le boulet. La nouvelle conjoncture économique nâépargne pas les ménages sénégalais à tel point que lâon se demande si la famille demeure toujours « une cellule de prise en charge sociale » quâelle était.
Assistance sociale, morale et financière dans la famille

Même si la question divise encore sociologues, historiens et économistes. Interrogés, ils reconnaissent tout de même que le modèle de vie au sein de la famille a connu une nette évolution.
Le sociologue, Cheikh Tidiane Mbaye, répond par lâaffirmative à la question de savoir si la famille sénégalaise est toujours une cellule de prise en charge sociale (le rôle de la famille, en tant que cellule sociale de première importance dans lâassistance sociale, morale et financière de ses membres en difficultés, jeunes ou âgés), en dépit de la crise économique, (conjoncture économique défavorable qui ne facilite pas aux ménages leur rôle de prise en charge sociale).
La Thèse du sociologue, Cheikh Tidiane Mbaye

Pour lui, cette crise économique est dâailleurs lâun des facteurs qui expliquent la tendance à la dépendance (financière et sociale) des jeunes adultes vis-à -vis de leurs parents.
« En raison, dâune part, des difficultés dâinsertion professionnelle et/ou de lâallongement des études, ils peuvent rester longtemps sous tutelle de leurs parents, mais, dâautre part, même sâils deviennent financièrement autonomes, pour les garçons, il leur serait difficile de prendre leur autonomie et de fonder leur propre famille à cause des pesanteurs sociales », dit-il.
à cela, sâajoutent les difficultés de beaucoup de jeunes adultes à relever leurs parents à lâissue de leur vie active, selon lui.
Mieux, « dâaprès lâAgence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), le taux de dépendance économique au Sénégal sâélève à 83,70 % », rappelle M. Mbaye.
à son avis, lâabsence ou la précarité des moyens de vie, traduite par la crise économique, ne fait que renforcer les difficultés de la famille à assurer correctement son rôle de prise en charge sociale de ses membres.
Persistance de la dépendance économique

Le chercheur et responsable du club Règle de la méthode sociologique (Rmc) reconnaît, toutefois, que la crise économique est une difficulté supplémentaire qui sâajoute à dâautres problèmes de la famille traditionnelle sénégalaise.
Pour l’expert, lesdits problèmes sont liés aux mutations sociales contemporaines à savoir : « la mondialisation, lâurbanisation, le passage de lâéconomie de subsistance à lâéconomie salariale, les réseaux sociaux, lâindividualisme, le développement de lâactivité professionnelle des femmes, etc.) ».
Ce que semble confirmer Dr. Mouhamadou Mansour Dia, enseignant-chercheur en sociologie à lâUniversité virtuelle du Sénégal (Uvs).
Selon lui, même si la famille est la première instance de socialisation de lâenfant, le contexte a beaucoup évolué.
La crise économique alourdit le boulet
« Le Sénégal nâest pas une société fermée sur elle-même. On avait des familles très élargies (11 personnes en moyenne), mais avec la modernisation, on tend à exporter, en quelque sorte, le modèle de société occidental.
Câest ce qui fait quâau lieu des familles larges, on commence à avoir des familles plus ou moins nucléaires (maximum trois enfants) », a rappelé le sociologue.
Il fait remarquer que notre pays a connu une sorte dâévolution du modèle de société agraire à la société industrielle ou tertiaire.
« La société sénégalaise était, par essence, agricole, câest-à -dire quâon vivait de lâagriculture et de lâélevage.
Et dans ce cas, plus la famille est élargie, plus on a de bras pour cultiver les champs.
Mais seulement, avec les crises agricoles, qui datent pratiquement des années 1970, beaucoup ont quitté lâarrière-pays pour sâinstaller dans les grandes villes parce que tout simplement ils ne peuvent plus vivre de lâagriculture », ajoute Dr. Dia, rappelant que si lâon est fonctionnaire payé à la fin du mois, plus les bouches à nourrir sont nombreuses, plus on a des problèmes à entretenir la famille.
Ce qui fait, dâaprès lui, quâon délaisse de plus en plus les familles élargies, le nombre dâenfants est réduit davantage.
De la solidarité mécanique à la solidarité organique
Pour expliquer cette évolution, Dr. Mouhamadou Mansour Dia invoque les écrits du sociologue français, Ãmile Durkheim qui, dans son ouvrage « De la division du travail social », publié en 1893, a décelé deux formes de solidarité : « La solidarité mécanique et celle organique ».
Selon notre interlocuteur, la première forme de solidarité nâest pas réfléchie, câest naturel.
« Quand, par exemple, dans une famille, il y a un décès, câest pratiquement tout le monde qui se mobilise pour assurer les dépenses. On le fait sans rien attendre en retour.
Sâil sâagit dâun baptême, câest peut-être lâoncle qui achète le mouton, la tante ou la sÅur assure des charges liées à la nourriture, chacun donne sa contribution pour que la cérémonie puisse se passer dans les meilleures conditions », argumente le sociologue.
Il fait constater que maintenant, les sociétés tendent vers un modèle de solidarité organique, quâil considère comme un modèle « réfléchi ».
« Comme ce que font nos tantes ou nos sÅurs, je vous donne 5.000 FCfa lors de ton baptême, mais en retour, vous allez me donner 10.000 FCfa. Ce qui veut dire que rien nâest gratuit.
Pour tout ce que lâon fait, on attend quelque chose en retour », explique lâuniversitaire. à lâen croire, câest ce qui se passe exactement dans notre société moderne qui nâest plus rurale.
Partant de ce constat, il semble difficile, selon lui, de considérer la famille, jadis entité sociale et économique, comme une cellule de prise en charge sociale.
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Allant plus loin, le Professeur Meissa Babou, économiste, pense quâon nâa pas attendu cette crise économique mondialisée due à la Covid-19 pour faire un tel constat.
« Si lâon remonte des années de crise, plus précisément entre 80 et 90, câest peut-être là où est parti ce quâon peut appeler une dislocation de la famille comme cellule de prise en charge sociale », a rappelé lâenseignant en Ãconomie à lâUniversité Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar.
Dâaprès lui, avant cette grande crise sous Abdou Diouf, la famille était une cellule avec un chef qui générait les dépenses quotidiennes.
Professeur Meissa Babou, économiste

« Après la crise, les pères de famille ne pouvaient plus garantir pratiquement les trois repas, donc ils se sont concentrés sur lâessentiel des deux repas au point que chacun devrait se démener tout seul.
Depuis lors, il y a quand même cette dislocation en continue. Plus on a des crises économiques, plus on constate des difficultés de gestion de cette cellule, plus on constate que la famille nâest plus une entité gérée par un chef de famille », ajoute Pr. Babou.
Il soutient quâavec la nouvelle donne, on se rend compte que les difficultés économiques font que la cellule familiale est un peu éclatée.
« Le chef de famille nâest plus garant dâune cellule familiale à ses dépenses », a-t-il notamment insisté précisant, toutefois, que la solidarité est affectée indirectement à cause des difficultés que vivent les membres de la communauté.
Dislocation de la famille
Sur ce point, lâhistorien, Babacar Mbaye Ndack, estime que même si économiquement, nos familles sont dispersées à travers le monde, les gens ont gardé lâessentiel.
« Parce que la moitié de lâargent qui rentre dans ce pays, vient des Sénégalais qui travaillent à lâextérieur et ça, câest important et tant que ça durera, nous pourrons refaire les familles, reconstruire les solidarités », rappelle le conteur.
Néanmoins, le professeur dâHistoire nâa pas manqué de pointer lâindividualisme noté de plus en plus chez les Sénégalais. « La maison, câest la base de la société.
Quand la famille se dérègle, la société devient folle », enseigne-t-il. Et parmi les facteurs qui peuvent dérégler nos sociétés, notre interlocuteur cite « lâindividualisme » cultivé, selon lui, depuis la colonisation.
Babacar Mbaye Ndack fait remarquer, pour le regretter

« Nous sommes des sociétés de base communautaire dans lesquelles le rôle de la famille est très important. Ce nâest pas une famille nucléaire, elle est plutôt élargie et elle regroupe aussi les voisins, et même les esclaves dâantan.
Cette famille fonctionnait autour de la solidarité, lâentraide obligatoire, parce que chaque membre est un produit de cette société pour laquelle chacun doit produire.
La société familiale, clanique ou villageoise », ajoute Babacar Mbaye Ndack. Il fait remarquer, pour le regretter, quâaujourdâhui, beaucoup de sociétés sont distendues du fait de la colonisation qui nous a imposé dâautres modes de vie, mais aussi du fait des copies nulles et négatives qui gangrènent nos sociétés.
à cet effet, il évoque, dâailleurs, la ville, comme structure qui, de son avis, a beaucoup joué dans la déperdition des valeurs.
« On dit chez nous âreewu taaxââ, mais pendant longtemps, câest là où on se perdait, câétait le lieu de perdition », clarifie lâhistorien.
Il ajoute : « De nos jours, câest parce quâil y a le règne dâun facteur qui sâappelle argent et qui a remplacé toutes les valeurs de change de notre milieu.
Câest pourquoi, sur le plan éthique, civique, beaucoup de choses ont changé ».
Défis de refonte de la société sénégalaise
Ce qui fait dire au sociologue, Cheikh Tidiane Mbaye, quâil y a trois sortes de crises au sein des familles : « une crise des modèles culturels entre les différents membres de la famille (contradiction des valeurs et des influences), une crise de la transmission des valeurs traditionnelles (crise de la socialisation) et une crise des attentes (manque de ressources et de compétences pour assumer correctement son rôle social de père, de mère, de fils/fille, de frère, de belle-sÅur, de belle fille, etc.) ».
à lâen croire, « il semble urgent de réfléchir sur un modèle familial qui soit à la fois en conformité avec les valeurs partagées par la communauté et en harmonie avec les réalités économiques et culturelles actuelles ».
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Pour sa part, lâÃtat devrait accompagner les familles dans leur rôle de prise en charge sociale par la réduction du chômage des jeunes, par lâaugmentation des niveaux de revenus des fonctionnaires, par la transformation structurelle de lâéconomie nationale et par une bonne politique sociale (réduction du coût de la vie dans le pays, systèmes dâallocations familiales, lâaccès au logement, système de retraite, protection sociale, assurance sociale, etc.), selon toujours le responsable du club Règle de la méthode sociologique (Rmc).
De son côté, lâéducateur, Babacar Mbaye Ndack, pense quâil faut des gens valeureux, courageux, honnêtes, entreprenants pour « sâengager dans la bataille de la refonte de la société sénégalaise, pour faire en sorte que ce qui est mieux ne parte pas et le mieux que nous avons, câest cette solidarité qui soude notre famille ».
CITATION DU JOUR
« Lâhomme raisonnable sâadapte au monde ; lâhomme déraisonnable sâobstine à essayer dâadapter le monde à lui-même. Tout progrès dépend donc de lâhomme déraisonnable ».
George Bernard Shaw
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