Les toxines naturelles sont parfois plus dangereuses que les produits chimiques artificiels. La DGCCRF vient de retirer du marché des produits bio.

Alors que de plus en plus de villes, grandes et petites, prétendent bannir de leur territoire des produits phytosanitaires qualifiés de « chimiques », la DGCCRF rappelle, c’est-à-dire retire du marché, des farines de sarrasin « bio » et des lots de haricots verts tout aussi « bio », car ils contiennent, les uns et les autres, des graines de datura, plante éminemment toxique.

Des lots de seigle français sont refusés, notamment, par les autorités belges, car on y a trouvé de l’ergot de seigle, champignon qui contamine les céréales et qui est, à forte dose, mortel. En effet, il fut à l’origine du trop célèbre « mal des ardents » ou « feu de saint Antoine » qui tua, en France, des centaines de milliers de nos ancêtres, et cela, jusqu’à la guerre de 1914.

Il demeure une préoccupation majeure des céréaliers qui s’inquiètent de leurs récoltes à venir, car, si le désherbage avant semis réduit de plus de 50 % la présence de ce champignon, ils se demandent ce qu’ils feront sans glyphosate.

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Si nos enfants ont la chance de découvrir, comme à Marseille, dans leur cantine scolaire, quelques chenilles dans les brocolis, ce qui contribue à leur apprentissage de la biodiversité, ils peuvent aussi être sujets de diarrhées, car, comme les produits « bio » sont moins protégés, ils sont aussi, par nature, plus facilement infectés.

Ainsi, depuis le début de cette année, la DGCCRF a retiré des « laits éveil croissance nature » pour y avoir trouvé des moisissures ou, pour la même raison, des raisins « bio ».

Les autres retraits de produits alimentaires de l’année étaient dus non pas à l’existence de toxines, comme dans le cas des produits bio, mais à des étiquetages incomplets ou à quelques rares infections microbiennes dans des produits surgelés de grandes surfaces plus préoccupées, semble-t-il, par la lutte contre les OGM et la valorisation des produits bio à forte marge que par la surveillance de la chaîne du froid de leurs magasins.

À Paris, plus de 25 % des habitants ne préparent plus jamais de repas

Les humains sont des omnivores, pouvant manger de tout, ils se méfient donc de ce qu’ils mangent. Jusqu’à une date récente, la question du choix des aliments ne se posait pas ou peu, car on déjeunait en famille et on mangeait comme « avant ».

L’alimentation était donc réglée par des rites et des rythmes. Or, les uns et les autres se perdent. À Paris, plus de 25 % des habitants ne préparent plus jamais de repas et, pour les plus aisés, tout est accessible.

L’inquiétude augmente alors avec la richesse du choix et les faiseurs de peur prospèrent sur un terrain réceptif : personne n’a envie de mourir pour avoir ingéré des traces de produits phytosanitaires ou respiré l’air des campagnes, voire celui des jardins publics, alors que l’on y pulvérisait l’un de ces produits.

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Alors se brouille le sens des termes « naturel », « biologique », « toxique », « chimique », « synthétique », « artificiel », « local », voire « cancérigène » ou « neurotoxique », et se répandent les croyances aussi simplistes qu’infondées : c’est bon parce que c’est « naturel », ou « bio », ou « local ».

Participent à cette désinformation des apôtres de la décroissance, des partisans d’un retour à la nature, des gourous, des sectes pseudoscientifiques, des marchands, et tout ce monde se retrouve bon an mal an, sous la bannière de l’écologie politique et de ses slogans, faisant croire à ceux qui connaissent mal la nutrition qu’il faut entrer chez un marchand de fruits et légumes comme dans une pharmacie et que les agriculteurs les empoisonnent.

La « chimie » rôde ! Mais tout est chimique : l’eau, l’air, l’huile d’olive, le sucre de canne, les antibiotiques, l’aspirine, le glyphosate, le sulfate de cuivre…

Pour se protéger de leurs agresseurs, les plantes produisent des substances toxiques, naturelles donc, et cela en quantité. Il existe ainsi des dizaines de milliers de substances naturelles qui sont cancérigènes, d’autres, tout aussi nombreuses, sont neurotoxiques et d’autres encore reprotoxiques.

Ainsi, Bruce Ames, célèbre toxicologue, a pu calculer en 1990 qu’un Américain ingérait chaque jour 1,5 g de toxines naturelles, mais 10 000 fois moins de traces de produits chimiques artificiels. Il remarquait ainsi que, « dans une tasse de café, la quantité de composés naturels cancérigènes pour les rongeurs est à peu près égale en poids à la dose de résidus de pesticides absorbée par un individu en un an ».

Que le lecteur se rassure : ces proportions élevées dissimulent des doses très faibles et l’auteur de cet article continue de boire environ quatre tasses de café par jour !

Néanmoins, la chimie analytique est tellement précise que l’on peut mesurer des milliardièmes de grammes de toutes substances ; les faiseurs de peur s’en donnent alors à cœur joie pour indiquer que l’on a trouvé dans les cheveux d’enfants tel ou tel produit chimique de synthèse souvent dangereux à certaines doses, mais pas à l’état de traces.

Pas plus d’agriculture sans pesticides que de médecine sans médicaments

Certaines de ces toxines naturelles ont des effets bénéfiques. Le découvrant, les hommes ont voulu les extraire, puis les synthétiser (l’aspirine, par exemple), mais ils ne sont pas arrêtés là, car ils ont aussi recherché des substances nouvelles, artificielles donc, pour soigner les malades et accompagner les agriculteurs dans leur lutte contre les mauvaises herbes, les champignons, les insectes, les bactéries, les virus et autres ravageurs des cultures.

Il n’y a pas plus d’agriculture sans pesticides que de médecine sans médicaments. Ainsi, l’agriculture « bio » utilise du cuivre, produit d’autant plus écotoxicologique qu’il s’accumule dans le sol.

En outre, nous venons de le voir, ce n’est pas parce qu’un produit est « naturel » qu’il n’est pas dangereux, un pesticide reste un pesticide. Il en fut ainsi de la roténone extraite de plantes tropicales.

Longuement utilisée en culture bio, elle est heureusement interdite depuis 2008, car elle avait une action destructrice sur les neurones et favorisait la maladie de Parkinson. Néanmoins, les techniques de l’agriculture biologique étant moins nombreuses que celles de l’agriculture raisonnée, elles laissent passer, paradoxalement, plus de toxines naturelles.

Dans la très grande majorité des cas, les doses de ces toxines naturelles ne sont présentes dans nos aliments qu’à l’état de traces infimes (le milliardième de gramme par kilo) et si, pour d’autres raisons, je n’en achète pas (ils sont onéreux), ces aliments ne me font pas peur. Mais que l’on cesse de clamer qu’un aliment est sain parce qu’il est « bio » !

Jean de Kervasdoué (*) Modifié le 16/09/2019 à 12:23 –

Jean de Kervasdoué est ingénieur agronome. Il a été directeur général des hôpitaux et a publié en 2016 « Ils croient que la nature est bonne » (éd. Robert Laffont).

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