Lazarsfeld Paul démontre scientifiquement et techniquement le rôle des relations interpersonnelles dans le processus de communication médiatique. Les travaux de recherche conduits par Paul Lazarsfeld (1901-1976) sont considérés comme des fondamentaux de la réflexion scientifique sur la relation des publics aux médias. Ils ont permis de mettre à jour les capacités de réaction diversifiées des publics, ainsi que le rôle limité des médias dans les processus dâinfluence.
Lazarsfeld Paul (1901-1976) met à jour les capacités de réaction diversifiées des publics
« De très nombreuses études effectuées dès les années 1930-40 par les équipes de Paul Lazarsfeld, sur lâécoute de la radio et sur la lecture, menées en laboratoire ou in situ, démontraient déjà que les publics disposaient de facultés fonctionnant comme autant de filtres de lâinformation reçue » (Maigret, 2008 : 4).

De lâétude des processus de décisionâ¦
Après une formation en Autriche, à Vienne, en mathématiques et en physique, le parcours académique de Paul Lazarsfeld commence avec la création et la direction de lâInstitut de recherche en psychologie économique à la fin des années 1920 (pour une biographie détaillée de P. Lazarsfeld, notamment les origines sociales et politiques de sa trajectoire, voir Pollak, 1979).
Il y conduit des enquêtes quantitatives et qualitatives sur des micro groupes sociaux (notamment les jeunes de lâOrganisation des jeunesses socialistes et les « chômeurs de Marienthal »), qui contribuent à établir lâutilité de la recherche in situ pour la compréhension des phénomènes sociaux.
Dans les années 1930, contraint à lâexil en raison de lâinstallation du nazisme, Paul Lazarsfeld sâétablit aux Ãtats-Unis, dans un premier temps grâce à une bourse Rockefeller.
Câest à Princeton, où il dirige le Centre de la recherche sur la radio (Office of Radio Research, renommé Bureau of Applied Social Research, BASR en 1944), quâil se familiarise avec les recherches sur les publics.
En effet, en 1938, il prend la direction du Princeton Radio Project, et il étudie lâinfluence de la radio et les réactions des auditeurs.
Le chercheur autrichien met au point, en collaboration avec Franck Stanton, « lâanalyseur de programme » : la première forme mécanique, à domicile, de lâétude de lâaudience dâun média (la radio dans un premier temps, puis le cinéma).

Cet appareil, « chargé dâenregistrer les réactions de lâauditeur en terme de goût, de dégoût ou dâindifférence » (A. Mattelart, M. Mattelart 1995 : 23), a permis de mener les premières enquêtes élaborées à partir dâun panel.
Innovation supplémentaire : pour la première fois, un protocole consistant à interroger les mêmes individus à plusieurs reprises, à intervalles réguliers, était mis en place afin de comprendre les processus de prise de décision. La parole était clairement donnée aux publics.
La diversité des réactions des auditeurs observée conduit Paul Lazarsfeld à vouloir examiner en détails la nature de lâimpact des médias sur les individus ; une orientation scientifique différente de celle des philosophes allemands Theodor Adorno et Max Horkheimer qui, eux aussi, ont participé au Princeton Radio Project.

Armand et Michèle Mattelart (1995 : 41) rapportent une tentative de collaboration entre Paul Lazarsfeld et les deux hommes, également émigrés à New York après avoir été révoqués de lâInstitut de recherche sociale à Francfort :
« Musicologue autant que philosophe, [Adorno] répond à lâinvitation de Paul Lazarsfeld qui lui offre de collaborer à un projet de recherche sur les effets culturels des programmes musicaux à la radio [â¦]. Lazarsfeld, à travers cette collaboration, espère âdévelopper une convergence entre la théorie européenne et lâempirisme américainâ. [â¦]
Cet espoir sera frustré. La collaboration prend fin dès 1939. Lâopposition des deux mentalités se révèle insurmontable ».
⦠au modèle de la communication à deux étages
Installé à lâuniversité Columbia au département de sociologie, Paul Lazarsfeld, en association avec Robert K. Merton, développe, dans le cadre du Bureau pour la recherche sociale appliquée, un axe de recherche dévolu aux effets des médias sur les goûts et les opinions des individus.
Les chercheurs de Columbia se donnaient pour objectif « dâévaluer précisément le rôle des médias [â¦] dans la formation des opinions et dans la prise de décision individuelle » (Breton, Proulx, 2002 : 147). Très rapidement sont mis à jour la diversité des réceptions et le rôle des relations interpersonnelles comme facteur dâinfluence (Cefaï, 2008 : 333-336).
En effet, en 1944, Paul Lazarsfeld publie les résultats dâune enquête empirique sur lâimpact dâune campagne électorale médiatique (presse, radio) auprès de 600 habitants dâune petite ville de lâOhio : The Peopleâs Choice.

Il y fait le constat dâune influence limitée des discours médiatiques, à la faveur de celle des conversations interpersonnelles. Autrement dit, la transmission des communications de masse est moins directe quâon ne le supposait alors.
A lire aussi
Cette thèse se démarque considérablement de lâapproche pragmatique de la communication de masse incarnée à ce moment là par Harold D. Lasswell : ce dernier défend, en 1948, lâidée selon laquelle les médias injectent des messages dans lâesprit des individus, câest le célèbre modèle de la « seringue hypodermique ».
Pour Paul Lazarsfeld, il en va autrement. Lâinfluence des médias se réalise de manière indirecte, parce quâelle passe par lâintervention de « leaders dâopinion » qui rallient les membres de leurs réseaux sociaux à leurs points de vue (Katz, Lazarsfeld, 1955).
Autrement dit, des leaders dâopinion jouent un rôle fondamental de filtre et de relais entre les informations diffusées par les médias et les individus. Paul Lazarsfeld pose ainsi les jalons de la théorie de la communication à deux étages (The two-step flow of communication).

Par la suite, une enquête sur le comportement des consommateurs de la mode et des loisirs, menée avec le sociologue américain Elihu Katz et publiée en 1955 sous le titre Personal Influence, permet dâaffiner la compréhension du rôle joué par le leader dâopinion, qui nâagit pas comme simple relais du contenu mais permet sa co-construction dans lâéchange de personne à personne.
En cela, Paul Lazarsfeld et Elihu Katz sont les héritiers de Gabriel Tarde (1901), pour qui les médias (la presse) sont le support de conversations dans lesquelles les opinions et les publics se forment.
Lâinfluence de Paul Lazarsfeld
Les travaux de Paul Lazarsfeld et de ses collègues à Columbia ont permis le passage dâune approche de la communication médiatique centrée sur les effets des médias à lâétude des publics.
Via le courant de recherche des « usages et gratifications », des chercheurs se sont intéressés aux fonctions que remplissent les médias dans la vie des gens, et aux satisfactions que ceux-ci retirent de leur pratique : réponse à un besoin de sécurité, réponse à un besoin de se sentir relié à la société, etc.

Le sociologue Elihu Katz a prolongé lâétude des réceptions différenciées, grâce à lâétude menée à partir du feuilleton Dallas ; ce qui lui a permis de mettre à jour de manière empirique le rôle de lâappartenance socio-culturelle des individus dans lâinterprétation dâun programme télévisé.
Dans un article publié en 2006, la chercheure britannique Sonia Livingstone souligne le rôle crucial joué par Personnal Influence dans le champ des recherches sur les publics médiatiques : elle explique que les conclusions de Paul Lazarsfeld et Elihu Katz ont mis à jour non seulement le rôle joué par les individus dans la relation de communication entre les médias et leurs publics, mais aussi le rôle joué par les individus dans lâélaboration de « ce qui fait sens » au sein de la société ; autrement dit, dans la construction de lâopinion publique.
La question des publics doit alors être pensée à travers les relations croisées entre opinion publique, conversations quotidiennes et médias (ibid. : 242).
Avant la mise en circulation en langue française de ses travaux, Paul Lazarsfeld a joué un rôle structurel en France : il a contribué au développement de la sociologie de la communication et des médias, bien que lâouvrage The Peopleâs Choice (paru en 1944 aux Ãtats-Unis) nâait jamais été traduit en français â Personal Influence ayant lui été traduit et publié par Ãric Maigret et Daniel Cefaï en 2008 (Ina/A. Colin).
Dans un entretien accordé à Dominique Wolton, Edgar Morin (2004 : 78) rapporte que le chercheur autrichien de lâÃcole de Columbia est à lâinitiative du projet de création dâun Centre dâétude des communications de masse (Cecmas) à lâÃcole pratique des hautes études (ÃPHE, dont la VIe section â Sciences économiques et sociales â deviendra en 1975 lâÃcole des hautes études en sciences sociales, EHESS), par lâintermédiaire du sociologue français Georges Friedmann : « Lâidée du Cecmas est de Georges Friedmann, après que Lazarsfeld lui eut dit : âIl faut faire un centre sur lâétude des communicationsâ ».
Paul Lazarsfeld souhaitait diffuser les études sur les médias de masse en Europe. Câest dans le cadre de ce foyer scientifique que les recherches sur les communications de masse et leur réception se sont développées et légitimées (Ségur, 2010).

Durant les années 60, lâinstallation de Paul Lazarsfeld en France a stimulé les réflexions sur les publics médiatiques de diverses manières, citons deux exemples : il signe un « Exposé introductif » au débat sur « Culture supérieure et culture de masse » dans la revue Communications (1965), dans lequel il réhabilite à demi-mots le public des médias de masse, en expliquant pourquoi les intellectuels libéraux sont déçus de constater que les individus utilisent davantage les médias de masse pour se divertir plutôt que pour sâinstruire.
A lire aussi
En mai 1968, il devait participer au jury de soutenance de thèse en sociologie du jésuite Michel Souchon à la Sorbonne (une soutenance reportée à décembre 1968 en raison des manifestations, sans Paul Lazarsfeld), une thèse qui consistait en la première véritable enquête empirique française sur la réception de la télévision (Souchon, 1969).
Quatre ans plus tard, lâattribution du grade de docteur honoris causa par lâuniversité René Descartes a consacré Paul Lazarsfeld lui-même comme un leader dâopinion du champ scientifique.
Bibliographie
- ⦠Breton P., Proulx S., 2002, LâExplosion de la communication à lâaube du XXIe siècle, Paris, Ãd. La Découverte.
- ⦠Cefaï D., 2008, « Postface. Enquête autour dâun livre », pp. 324-412, in : Katz E., Lazarsfeld P., Influence personnelle, trad. de lâanglais par D. Cefaï, Paris, A. Colin/Ina.
- ⦠Katz E., Lazarsfeld P., 1955, Personal Influence. The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, New York, Free Press.
- ⦠Lasswell H. D., 1948, Power and Personality, New York, Norton.
- ⦠Lazarsfeld P., 1944, The Peopleâs choice, New York, Duell, Sloan & Pearce.
- ⦠Lazarsfeld P., 1965, « Exposé introductif », Communications, 5, 1, pp. 3-12. Accès : http://www.persee.fr/doc/comm_0588-8018_1965_num_5_1_2167.
- ⦠Livingstone S., 2006, « The Influence of âPersonnal Influenceâ on the Study of Audiences », The Annals of the American Academy of Political and Social Science, 608, pp. 233-250.
- ⦠Maigret Ã. 2008, « Avant-propos. Flux, filtres, pais, blogs, buzz », pp. 3-9, in : Katz E., Lazarsfeld P., Influence personnelle, trad. de lâanglais par D. Cefaï, Paris, A. Colin/Ina.
- ⦠Mattelart A., Mattelart M., 1995, Histoire des théories de la communication, Paris, Ãd. La Découverte.
- ⦠Morin E., 2004, « La communication, hier et aujourdâhui (entretien avec Dominique Wolton) », Hermès. La Revue, 1, 38, pp. 77-83.
- ⦠Pollak M., 1979, « Paul F. Lazarsfeld, fondateur dâune multinationale scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, 25, pp. 45-59.
- ⦠Ségur C., 2010, Les Recherches sur les téléspectateurs. Trajectoires académiques, Paris, Hermès/Lavoisier.
- ⦠Souchon M., 1969, La Télévision des adolescents, Paris, Ãd. Ouvrières.
- ⦠Tarde G., 1901, LâOpinion et la foule, Paris, Presses universitaires de France, 1989.













