L’énigme Christine de Suède : Au Cœur de l’Histoire de l’intrépide abdication

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Au XVIIe siècle, Christine de Suède fait scandale ! La jeune reine éprise de liberté renonce à son trône et se convertie au catholicisme. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio « Au cœur de l’Histoire », Jean des Cars raconte les conséquences de l’abdication de l’intrépide Christine de Suède.

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Après son abdication, Christine de Suède rejoint Rome pour y mener une vie de fête et démesure. Dans ce nouvel épisode du podcast Europe 1 Studio « Au cœur de l’histoire », Jean des Cars clôt son récit sur le parcours de la déconcertante Christine de Suède.

Onze jours après son abdication, le 12 juin 1654, l’ex-souveraine, qui a 28 ans, prend la direction du Danemark, escortée de quelques fidèles, uniquement des hommes.

Quelques jours auparavant, douze gros vaisseaux chargés à ras-bord avaient fait voile vers l’Allemagne emportant pêle-mêle des tapisseries, des meubles, des centaines de panneaux, des milliers de manuscrits, des bronzes, des marbres, des médailles, des joyaux, des pièces d’orfèvrerie, des monnaies d’or et d’argent. Pour le dire simplement, elle a vidé le palais royal ! Son vieux mentor Oxenstierna résume tristement la situation : « Jamais ennemi ne coûta plus à la Suède ! »

Elle a fait couper ses cheveux, elle se déguise en homme, chausse des bottes de chasseur, monte à cheval comme un homme et se fait désormais passer pour le fils du comte de Dohna qui l’accompagne.

Sitôt franchie la frontière du Danemark matérialisée par un petit cours d’eau, elle descend de cheval et s’écrie : « Enfin, je suis libre ! Enfin je me suis échappée de cette Suède où j’espère bien n’avoir jamais à revenir ! »

Christine de Suède fait scandale au XVIIe (17e) siècle !

Après Hambourg, Osnabruck, Munster, elle arrive à Anvers le 12 août. Elle passe par La Haye et arrive enfin à Bruxelles le 23 décembre 1654. L’archiduc Léopold Guillaume d’Autriche l’accueille.

Connaissant les difficultés financières de Christine, il lui offre l’hospitalité. C’est à Bruxelles, au soir du 24 décembre, au palais du gouverneur, qu’elle abjure solennellement le protestantisme et fait sa première profession de foi catholique.

Les témoins signent le procès-verbal, parmi eux l’archiduc Léopold et Antonio Pimentel qui venait d’arriver dans la ville en qualité d’ambassadeur extraordinaire du roi d’Espagne.

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L’ex-reine demeure neuf mois à Bruxelles. Ce sera une succession de fêtes, de mascarades, de tournois et de carrousels.

Elle quitte la Belgique le 22 septembre 1655 pour arriver le 30 octobre à Innsbruck où elle est accueillie par l’archiduc Ferdinand-Charles, gouverneur de la ville.

Elle y fait son entrée officielle, puis toute la famille archiducale et la suite de Christine se rendent à une messe célébrée avec un faste inouï bien que considérée comme « privée ».

L’ex-reine ne suit pas l’office avec les autres fidèles mais elle y assiste grâce à une petite ouverture pratiquée sur le côté du chœur de l’église qui lui permet de voir sans être vue.

C’est seulement le lendemain qu’elle revient dans cette église pour une profession de foi solennelle et publique. Vêtue d’une somptueuse robe noire à la française, en velours et satin, avec un seul bijou extraordinaire, une croix d’argent constellée de diamants et de saphirs.

La nef et le chœur de l’église ont été entièrement tendues de draperies aux broderies d’or. Sous un baldaquin de velours pourpre, s’élève une estrade réservée à Christine, aux archiducs et à l’ambassadeur extraordinaire du roi d’Espagne, Pimentel.

Après le Veni Creator, elle s’avance jusqu’au maître autel et s’agenouille sur un coussin.

L’archiduc et Pimentel vont servir de témoins. Ils l’entourent. Elle lit alors en latin à forte et haute voix le texte du Credo.

Puis, elle pose sa main sur une Evangile reliée aux armes de la Suède. Elle prononce un serment qui entérine sa conversion définitive. La deuxième phase de la conversion s’est donc déroulée à Innsbruck. Pour la communion, elle attendra Rome et le Pape.

Le 8 novembre, la caravane suédoise repart, passe le col du Brenner et affronte la vertigineuse descente vers Bolzano et Trente avant d’atteindre Vérone.

Enfin, le 20 décembre 1655, elle fait halte à La Storta, à quatre lieues au nord de Rome. Elle est attendue par un cortège imposant avec à sa tête le cardinal de Médicis et le cardinal Frédéric de Hesse.

La chevauchée solennelle de Christine ne devant avoir lieu qu’un peu plus tard, il s’agit, cette-fois, d’une entrée incognito. Néanmoins, pour la circonstance, les deux prélats ont prévu une soixantaine de carrosses.

L’ex-reine prend place dans le plus beau d’entre eux, celui de Sa Sainteté elle-même. Les deux cardinaux s’installent en face d’elle.

Ils entrent dans Rome par la Porte Pertusa, murée depuis 1527 et que le Pape a fait rouvrir pour elle. Il est 7 heures du soir. On est en décembre, la nuit est tombée mais malgré cela, un public curieux est massé le long des rues. Christine demande alors ironiquement au cardinal de Médicis : « Est-cela qu’on appelle une entrée incognito ?! »

A Rome, Christine est confirmée par le Pape

C’en est une car la suite royale n’entrera pas au Vatican par la place Saint-Pierre mais par l’arrière du palais. Christine va y passer deux jours. L’entrée solennelle n’a lieu que le 23 décembre. Christine quitte alors le Vatican au début de l’après-midi pour se rendre à la Villa Médicis.

C’est là que va se former le cortège triomphal. Toutes les maisons sont ornées de fleurs, de tapisseries et de tentures. La population entière s’est mobilisée pour participer aux festivités.

Montée en amazone sur un cheval blanc, l’ex-reine, poudrée, fardée, et même coiffée pour l’occasion, est solennellement reçue à l’entrée de la ville par le Sacré Collège et toute la Cour pontificale.

Selon la tradition, on lui remet les clés de la cité sur un coussin de velours rouge. Arrivée place Saint-Pierre, des milliers de badauds s’écartent pour la laisser passer jusqu’à la basilique. De là, elle se dirige vers la Chapelle Sixtine où le pape Alexandre VII l’accueille enfin officiellement avec des paroles pleines de bonté.

Comme prévu, c’est le jour de Noël que Christine reçoit sa première communion des mains du Saint-Père. Immédiatement après, il lui donne la confirmation sous le prénom d’Alexandra, qu’elle ajoutera parfois à celui de Christine.

Au banquet qui suit la cérémonie, elle ne peut pas être servie à la même table qu’Alexandre VII mais elle est placée assez près de lui pour pouvoir lui parler, sans trop élever la voix.

Malheureusement, le Pape est très sourd. Elle s’en moque avec son autre voisin, un chenapan nommé Santinelli qui lui glisse à l’oreille des histoires salaces. Ce mélange de dévotion et de polissonnerie enchante évidemment l’imprévisible ex-reine de Suède.

Sa conversion en trois temps a stupéfié l’Europe. L’historien Alfred Neumann en témoigne : « Rome et le monde entier ne parlaient que d’elle. Elle avait obtenu ce qu’elle désirait : elle avait élagué sa royauté de tout ce qui était devoirs ou peines, et pouvait désormais vivre dans la griserie de son indépendance romaine. »

Christine multiplie les mondanités au Palais Farnèse

Dès le 26 décembre, Christine s’installe dans une des plus belles demeures de Rome, le Palais Farnèse. Il venait d’être somptueusement restauré par le duc de Parme. Avec toutes les œuvres d’art du palais de Stockholm, elle peut le décorer avec faste.

Le Palais Farnèse va devenir le centre de la vie mondaine, littéraire et artistique romaine. Le Pape aurait sans doute préféré convertir une reine régnante. Mais une ex-reine de Suède, cela n’est quand même pas mal.

Pour lui prouver combien il est heureux de sa conversion, il va la couvrir de magnifiques cadeaux : une bague ornée d’un rubis « d’une grosseur presque monstrueuse », un buste de marbre antique et même une lettre de change de 90.000 couronnes espagnoles.

Aussitôt, la noblesse romaine imite le souverain pontif ! Les Pamphili, les Orsini, les Altieri et bien d’autres offrent à Christine des livres précieux, des œuvres d’art, des chevaux et des carrosses. Le cardinal Colonna est le plus généreux : il la couvre de bijoux dont une somptueuse émeraude.

L’histoire ne dit pas si Christine a partagé le lit du prélat… Malgré toutes ces générosités, les revenus suédois arrivent chichement et elle dépense sans compter. De plus, elle se fait voler copieusement car le Palais Farnèse est devenu « une caverne de brigands ».

Les brigands sont les frères Sentinelli et Monaldeschi : ils rançonnent la domesticité, font installer des salles de jeux et des tripots au rez-de-chaussée du palais. Le duc de Parme s’inquiète un peu pour son palais, des rumeurs commencent à se répandre et la fervente catholique qu’est devenue Christine a des mœurs très libres avec les voleurs installés chez elle.

De plus, l’ex-reine est l’enjeu d’une rivalité entre les ambassadeurs du roi de France et du roi d’Espagne, à propos d’une possibilité qu’on lui transmette le royaume de Naples. Le Pape ne souhaite que son départ. Au même moment, une épidémie de peste ravage Naples.

Il est temps que Christine quitte Rome. Alexandre VII lui fait savoir qu’il met à sa disposition quatre galères. Elle quitte la ville le 19 juillet 1656 en pleurant à chaudes larmes. Le 29, elle est à Marseille.

A Fontainebleau, Christine fait assassiner son écuyer

Arrivée à Paris le 8 septembre, elle rencontre Mazarin à Compiègne. Le cardinal promet à l’ex-reine de Suède de soutenir sa candidature au trône de Naples et même lui fournir une armée à condition qu’à sa mort, ce royaume revienne au frère de Louis XIV.

Ce serait un bon moyen d’affaiblir l’Espagne qui règne encore à Naples. Un traité est signé pour concrétiser « la conjuration de Compiègne » le 22 septembre 1656. Après un aller-retour en Italie pour conforter sa position, Christine revient en France pour discuter avec Mazarin du trône de Naples mais celui-ci n’y tient pas du tout. Il a déjà renoncé à la soutenir.

Elle s’arrête à Fontainebleau en attendant d’être reçue par le cardinal. C’est là qu’elle s’aperçoit que dans toute cette affaire napolitaine, elle avait été trahie par les Santinelli ou par Monaldeschi.

En effet, les autorités espagnoles de Naples agissent comme si elles redoutaient une attaque ennemie et construisent des fortifications sur toute la côte. Quelqu’un les avait donc prévenues !

Elle fait surveiller la correspondance des Santinelli et de Monaldeschi et elle découvre que ce dernier est le traître. Elle décide de l’exécuter. Toutes les lettres prouvant sa trahison sont réunies dans un paquet cacheté. Christine le fait apporter à Fontainebleau.

Le 10 novembre 1657, l’ex-reine s’entretient dans la galerie des Cerfs avec Monaldeschi. Un peu plus loin, se tiennent les frères Santinelli qui ont le visage farouche.

Un religieux apporte à Christine le fameux paquet cacheté contenant les preuves de la trahison de Monaldeschi. Elle ouvre le paquet, lit les lettres puis lui demande s’il les a déjà lues. Il comprend alors qu’il est perdu. Les Santinelli se jettent sur lui. L’assassinat est atroce ! Il va durer trois heures !

C’est un scandale épouvantable ! La scène, effroyable, est une grave faute politique. Elle vaut à Christine la réputation de faire éliminer ses amants, car Monaldeschi en était un mais il était aussi un traître. Toutefois, après ce scandale, elle quitte la France en mars 1658, ne laissant derrière elle qu’émotion et réprobation.

Elle fera alors une brève tentative pour récupérer son royaume de Suède car en 1660, son successeur meurt ne laissant comme héritier qu’un enfant de 5 ans, à la santé fragile. Mais Stockholm ne veut plus d’elle.

A deux reprises, ses prétentions d’assurer la régence sont refusées. Elle tentera d’obtenir le trône de Pologne appuyée par le cardinal Azzolino mais sa candidature est évincée. Christine n’a plus qu’à reprendre le chemin de Rome.

L’ex-reine Christine est inhumée au Vatican

Son dernier séjour romain ne se déroulera pas au Palais Farnèse mais au Riario, vaste demeure sur le Janicule. Là, miraculeusement, en 1672, avec la majorité du roi de Suède Charles XI, Christine va recevoir tout ce que l’Etat Suédois lui devait depuis son abdication.

Elle peut, de nouveau, mener grand train et connaître une large aisance. Désormais, toute l’aristocratie qui l’avait un peu boudée, se presse chez elle. Elle accumule à nouveau des collections d’œuvres d’art constituées avec un goût très sûr.

Au deuxième étage, elle présente un cabinet de médailles qui sera célèbre dans toute l’Europe. Elle fonde et finance un théâtre dans l’ancien couvent de Tor Di Nona. Elle y permet à une troupe de chanteurs, d’un genre totalement nouveau en Italie, de se produire.

Pour les représentations d’opéra, les rôles féminins ne seront plus tenus par des castrats mais par des jeunes filles ravissantes, sélectionnées non seulement en raison de leurs aptitudes musicales mais aussi en fonction de leur beauté.

Tout Rome, de l’aristocratie au peuple, se presse pour assister à ces représentations si nouvelles.

Christine fonde aussi l’Académie des Arcades où l’on peut débattre de tout sujet, elle commande un festival de musique au célèbre violoniste Corelli, se passionne pour l’astrologie et se plonge dans des expériences d’alchimie.

Elle écrit une vie de Jules César et surtout, sa fameuse autobiographie… dédiée à Dieu. Elle y ment beaucoup mais le récit s’arrête dès la fin de son enfance.

On peut dire que cette dernière partie de sa vie est sans doute la plus heureuse. Elle se consacre à ce qu’il lui plaît et à ce qu’elle sait faire. C’est un personnage pittoresque, inclassable, parfois insupportable mais chez qui tout le monde rêve d’être invité.

Le 13 février 1689, elle est frappée d’une maladie de la peau, l’érysipèle. Après deux mois de souffrances et de fièvres, elle s’éteint le 19 avril 1689, à l’âge de 63 ans. Elle avait demandé des obsèques modestes mais le Pape va ordonner une cérémonie grandiose.

Sur le char funèbre, le manteau violet brodé d’or et bordé d’hermine de Christine est posé ainsi que sa couronne et son sceptre. Des funérailles de reine. Le 2 avril, à la lueur des torches, son cercueil est descendu dans la crypte de Saint-Pierre de Rome.

Christine de Suède est l’une des trois femmes qui reposent au Vatican avec Marie-Clémentine Sobieski, épouse de Jacques III Stuart, et la comtesse Mathilde de Toscane. Le pape Innocent XII décidera de faire ériger à la mémoire de la reine convertie, à l’intérieur même de la basilique, un magnifique monument de marbre.

En son centre, un médaillon la représente de profil. Ses fabuleux trésors seront dispersés à travers toute l’Europe.

Quel jugement porter sur cette femme étonnante ?

Elle a rempli son époque d’un éclat paradoxal, de ses excès et de ses fureurs. A plusieurs titres, elle est le reflet de son siècle. Son image est un mélange de grandeur baroque et de folie brutale.

Elle avait un appétit désordonné et insatiable des connaissances, celui d’une femme très en avance sur son temps, sans doute profondément insatisfaite mais qui affronta avec une égale volonté la gloire et l’échec.

Ressources bibliographiques :

  • Bernard Quillet, Christine de Suède (Fayard, 2003)
  • Verena von der Heyden-Rynsch, Christine de Suède, la souveraine énigmatique (Gallimard, 2001, traduit de l’allemand par Philippe Giraudon)
  • Jean des Cars, La saga des reines (Perrin, 2012)

« Au cœur de l’Histoire » est un podcast Europe 1 Studio
Auteur et présentation : Jean des Cars
Production : Timothée Magot
Réalisation : Jean-François Bussière
Diffusion et édition : Clémence Olivier et Salomé Journo
Graphisme : Karelle Villais

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