Le rôle des femmes dans les espaces de migrations ou d’émigration a fait l’objet de certains travaux dans le champ de la géographie ou plus largement des sciences sociales et ce, dès les années 1970-1980 et plus encore dans les années 1990.

Cependant, les contextes actuels de mondialisation migratoire, de diversification des flux et des profils de migrants, de complexification des formes de migrer, de facilitation des mobilités via les nouvelles technologies de l’information ou encore le resserrement des liens urbain-rural suscitent un besoin de nouveaux éclairages.

Migrations au masculin et féminin

2Sans doute est-il utile de rappeler, en préalable, que la question de la place des femmes dans nos sociétés, comme produit d’une construction sociale, économique, historique et symbolique, dépasse largement les seuls contextes migratoires.

Les travaux anglo-saxons sur les gender studies qui se sont développés à partir des années 1980 ont eu, à ce titre, une forte influence dans l’ensemble des sciences sociales, concernant des contextes géographiques au Nord mais plus encore au Sud.

Rappelons, pour exemple, les travaux de la démographe H. Locoh (2007) qui adopte le point de vue des rapports d’inégalité et de domination que vivent les femmes en Afrique, pour en soulever les enjeux en termes de développement social et économique.

Dans la même veine, nombre de travaux ont prôné la reconnaissance du rôle fondamental des femmes dans le développement économique et social (Boserub, 1983 ; Charmes, 2005).

Ainsi, cette mise en visibilité du rôle des femmes, et plus largement la question des rapports de genre, traversent depuis une trentaine d’année la littérature scientifique, y compris celle qui tient au domaine des études migratoires (Lutz, 2010).

1 Comme le rappelle Vause (2009), la littérature montre que le terme de féminisation est ambigu, car (…)

Le lien entre femme et migration a lentement émergé comme champ de recherche, pour constituer aujourd’hui un champ d’étude spécifique et amplement exploré par les travaux en sociologie, anthropologie ou géographie notamment.

Sans doute doit-on relier cette émergence à un double constat : celui, d’une part, d’une féminisation des migrations, et donc de la reconnaissance des femmes comme nouvelles protagonistes des processus migratoires et celui, d’autre part, de la féminisation du regard porté sur les migrations (Vause, 2009).

La mise en visibilité des femmes… mais surtout de celles qui partent

2 « Cette géographie des lieux stables s’appuie conjointement sur une naturalisation de la place impo (…)

Nombre d’études témoignent de traditions migratoires anciennes, et spécifiques selon les régions du monde, définissant des modèles de mobilité différenciés entre hommes et femmes.

Le schéma classique, historiquement inscrit dans les champs migratoires internationaux postcoloniaux qui se sont mis en place surtout dans la deuxième partie du XXe siècle, en particulier vers l’Europe et les États-Unis (Simon, 2008), est celui en effet d’une migration d’hommes, initiateurs de filières consolidées au fil du temps, avec une insertion professionnelle dans certains secteurs proprement masculins (construction, salariat agricole, travail dans les mines, etc.) : les époux partent, de façon temporaire pour des durées plus ou moins longues, et les femmes quant à elles restent au lieu d’origine.

Migrations au masculin et féminin dans les années 1990
Migrations au masculin et féminin dans les années 1990

Ces filières masculines traditionnelles sont nombreuses, et souvent durables dans le temps, à l’image de ce que A. Sayad (1977) a développé dans ses travaux sur les âges de la migration algérienne.

Cette figure de la « femme qui reste » peuple encore largement les imaginaires sur les mobilités internationales de travail, incarnant une « géographie des lieux stables », notamment dans les campagnes au Sud (Guétat-Bernard, 2013)2.

5Dans de nombreuses régions d’émigration, les hommes ont été suivis dans un second temps par la migration de leurs épouses, voire des enfants, dans le cadre de regroupements familiaux que les politiques migratoires ont parfois accompagnés.

Ces mobilités féminines, souvent qualifiées de migrations « passives » au regard des processus décisionnels et des responsabilités dans l’acquisition de revenus, ont été appréhendées sous l’angle des « migrations familiales », souvent associées à l’installation et la sédentarisation plus ou moins forte des groupes migrants dans les espaces de destination.

Parce qu’absentes pour beaucoup du marché de l’emploi, ces femmes ont longtemps été écartées ou sous-estimées dans les travaux sur les migrations internationales, et cela explique qu’elles soient restées invisibles dans la littérature (Mirjana Morokvasic, 1984 ; Krumel, 2012).

Cette invisibilité des femmes, que E. Boserub dès les années 1970 avait déjà dénoncée à une échelle plus large (Boserub, 1983), s’explique aussi par des outils de comptage statistique qui, longtemps, n’ont pas distingué les flux par sexe.

Migrations et statistiques mondiales de l’ONU ou de l’OCDE

Ce n’est qu’à partir des années 1990 que les statistiques mondiales de l’ONU ou de l’OCDE ont permis de comparer l’évolution des migrations féminines et de les caractériser (Zlotnik, 1995 ; Sauve, 2009).

À partir des années 1980, la littérature a cependant fait émerger de nouveaux modèles migratoires, insistant sur l’augmentation des départs en migration de femmes, partant en solitaire travailler dans certaines filières d’emploi, parfois célibataires pour les plus jeunes, mais aussi mariées laissant derrière elles maris et enfants.

Alors même que leurs migrations sont signalées comme étant déjà anciennes dans certaines régions (Morokvasic, 1984 ; Gabaccia et al., 2006), ces femmes migrantes sont qualifiées d’actives, autonomes, parfois pionnières au sein des ménages et, pour certains auteurs, actrices du développement (Verschuur et Reysoo, 2005).

Un autre modèle a ainsi émergé, caractéristique de nombreuses régions d’émigration et groupes nationaux : les femmes deviennent « protagonistes des migrations » (Sauve, 2009), en initiant des filières et en s’insérant dans des niches d’emploi spécifiques (économie du care notamment) ; elles font venir ensuite les hommes et leurs enfants, ou bien demeurent dans une « gestion à distance » des relations familiales et de la maternité, tel que l’ont mis en évidence de nombreux travaux sur les familles transnationales (Razy et Baby Collin, 2011).

Selon Castles et al. (1998), la féminisation des migrations fait partie des cinq processus majeurs du nouvel « âge des migrations », phénomène lié à l’essor du capitalisme et d’une nouvelle division internationale du travail au sein de laquelle les différenciations entre classes sociales, sexes et groupes ethniques jouent un rôle important.

Selon S. Sassen, la globalisation, et le creusement des inégalités qui l’accompagne, affecterait particulièrement les femmes conduites à émigrer et à s’engager dans « des circuits de la survie » (Sassen, 2000).

À l’échelle globale, la féminisation des migrations est lisible surtout à partir des années 1970-1980, plus encore au cours des deux dernières décennies, étant le fait d’un accroissement des flux féminins notamment en provenance des pays du Sud vers le Nord.

Toutefois, rappelons la difficulté à capter avec précision l’ampleur des migrations féminines, et en négatif des femmes non migrantes.

D’une part, les statistiques disponibles à l’échelle mondiale concernent surtout les « stocks » de migrants captés dans les pays de destination, sans que l’on ait pour autant accès au détail de leur provenance dans les régions d’émigration.

Et, d’autre part, les recensements nationaux dans les pays de départ ne fournissent pas toujours de données sur l’émigration internationale – ou pour beaucoup peu fiables – et, quand ces données existent, elles renseignent peu les profils sociodémographiques des populations migrantes et non migrantes, et a fortiori les différenciations qui se jouent aux échelles infra nationales (Vause, 2009).

De fait, les différenciations par le genre, y compris pour un même groupe national ou pour une même région de départ, restent en réalité difficiles à cerner au plan statistique car très fluctuantes selon les profils des individus et des ménages, et selon l’historicité des cycles migratoires régionaux et des conjonctures économiques.

3 Voir Les migrations internationales en chiffres, OCDE-Nations Unies/DAES, octobre 2013. En Europe, (…)

Selon les données de l’OCDE et des Nations Unies de 2013, la proportion de femmes parmi l’ensemble des migrants internationaux était déjà proche de 47 % en 1960 contre 49 % environ quarante ans plus tard. Cette progression peut sembler relativement faible pour parler de féminisation des migrations.

Mais la tendance occulte des situations géographiques très contrastées. Les femmes immigrantes sont plus importantes au Nord qu’au Sud (respectivement 53 % contre moins de 45 %)3.

L’Afrique subsaharienne cependant émerge comme la région du monde dont les stocks de migrants se sont féminisés le plus rapidement en l’espace de quarante ans (passant de 40,6 % de femmes en 1960 à 47,2 % dans les années 2000), progression en partie liée aux flux de réfugiés.

Migrations au masculin et féminin
Migrations au masculin et féminin

Du côté des pays de départ, on assiste à une régionalisation de l’émigration féminine, certains pays – et au sein de ces pays, certaines régions – indiquant des proportions de femmes très largement majoritaires parmi leur population émigrante : par exemple, plus de 80 % des migrants sont des femmes en République Dominicaine ou au Cap Vert, entre 60 % et 80 % en Indonésie, aux Philippines ou encore au Sri Lanka.

4 Cette littérature indique aussi une féminisation du regard porté sur les migrations, que l’on peut (…)

Quoiqu’il en soit, la migration de femmes, notamment en provenance des Suds – en tant que commerçantes, domestiques, infirmières, vendeuses ambulantes, étudiantes, etc.- nourrit aujourd’hui une littérature abondante dans l’ensemble des disciplines des sciences sociales (Gabaccia et al., 2006 ; Borgeaud-Garciandia et Georges, 2014 ; Baby Collin et Péraudin, 2016)4.

Des recherches plus silencieuses sur les femmes qui restent

Au regard du contexte global de féminisation des migrations, il peut paraître paradoxal – et à contre-courant – de questionner les femmes qui restent. La question mérite pourtant une attention renouvelée, et ce pour plusieurs raisons.

La première tient à la relative timidité et à la dispersion des travaux portant sur les femmes qui restent. Si le modèle de l’émigration masculine a été mis à jour par une large littérature en démographie, sociologie, anthropologie, ou encore en géographie, les travaux ont beaucoup plus porté sur les formes d’insertion des hommes migrants dans les espaces de destination que sur l’impact de l’absence sur la transformation sociale et territoriale des espaces d’origine, et moins encore sur la place qu’y tiennent les femmes.

Peu nombreux, au final, et surtout relativement tardifs, ont été les travaux centrés plus spécifiquement sur des approches genrées de ces processus, susceptibles de rendre compte des conséquences de la migration (notamment des hommes) sur les femmes restées au pays.

À partir d’un bilan des recherches menées sur le lien femmes et migrations, Sophie Vause (2009) distingue deux grands groupes de travaux : ceux qui ciblent les femmes migrantes et ceux focalisant leur attention sur les femmes non migrantes.

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Pour le premier groupe, l’auteur identifie quatre approches et figures de la femme qui leurs sont associées : la première traite du regroupement familial dans une perspective d’analyse autour de l’intégration, et véhiculant la figure de la femme accompagnatrice.

La deuxième s’intéresse à la place tenue par les femmes dans le marché du travail (domestiques, économie du care, prostitution, etc.), en référence aux théories économiques classiques (mondialisation, marché du travail segmenté, etc.) ou du transnationalisme.

La troisième approche, s’inspirant des théories de la Nouvelle Economie des Migrations (Stark et Bloom, 1985), met la focale sur la place des femmes dans les stratégies familiales. La dernière approche cible l’importance des réseaux migratoires, s’intéressant plutôt aux femmes qui migrent seules.

Pour le deuxième groupe – les femmes non migrantes – il est significatif en revanche que l’auteur ne recense qu’une seule approche, celle qui met l’accent sur les femmes « chefs de ménages » en l’absence des hommes.

Il apparaît, en d’autres termes, que « la littérature sur ces femmes restées au pays (« left behind ») est quant à elle relativement réduite, et en matière de migrations internationales Sud-Nord, on observe même un déficit flagrant » (Vause, 2009, p. 32).

De même, du côté des organisations internationales, les rapports sur les migrations qui traitent de la question du lien femmes et migrations, n’abordent que la question des femmes en migration, et occultent généralement la problématique des femmes qui restent (ONU, 2006).

15La deuxième raison tient au fait que la féminisation des migrations n’est pas homogène, ni observée dans toutes les régions du monde. Au sein d’une même région, ville, village ou communauté rurale, la différenciation des comportements migratoires peut rester très forte.

Encore nombreuses sont les femmes qui restent, alors même que leur conjoint, avec parfois les enfants, se sont engagés dans une migration à plus ou moins longue distance, pour des temps plus ou moins longs, en quête de travail et de sources de revenus.

De fait, dans nombre d’espaces traditionnels ou plus émergents, l’émigration masculine est encore largement dominante, tel que le mettent en évidence des travaux menés dans diverses régions du monde depuis les années 1990 : au Maroc (Sadiqi Ennaji, 2004), en Bolivie (Cortes, 2000), en Inde (Aubriot et Bruslé, 2012), au Nicaragua (Prunier, 2013), au Niger (Boyer et Mounkaïla, 2010), au Sénégal ou en Côte d’Ivoire (Bassett, 2001 ; Toma, 2014), en Égypte (Brink, 1991) ou encore au Mexique où les recherches ont été plus nombreuses (D’aubeterre, 1995 ; Canabal Cristiani, 2006 ; Arias, 2009 ; Garcia Oramas et al., 2011).

16On observe, certes, de plus en plus de régions marquées par une migration indifférenciée ajustée à des filières d’insertion professionnelle tout autant masculine que féminine, et qui obligent parfois les couples et les familles à se disperser dans différents lieux de destination, de manière à diversifier les sources de revenus. Mais, de fait, au sein de ces mêmes régions d’émigration, s’exerce une sélectivité migratoire : toutes les femmes ne partent pas.

17La dernière raison, enfin, relève de la nécessité à interroger et déconstruire certaines catégories dualistes. En effet, opposer « celles qui restent à celles ou ceux qui partent » – autrement dit migrants et non migrants – peut s’avérer simplificateur, car il n’est pas certain que ces femmes ne soient jamais parties en migration ou encore, alors même qu’elles sont revenues, que leur quotidien soit celui de l’immobilité.

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