Les quatre présidents Sénégalais de l’indépendance à nos jours donnent un sujet à réflexion sur le respect des institutions. Senghor-Abdou-diouf-Abdoulaye-Wade-Macky-Sall. Rhéteur flamboyant, charismatique ou préparateur acharné, chaque orateur est éloquent à sa façon.Le Sénégalais Cheikh Diallo, auteur de lâouvrage « La parole gouverne le monde : Secrets de la prise de parole », dans ses bureaux à Dakar.
Présidents Sénégalais: Senghor-Abdou-diouf-Abdoulaye-Wade-Macky-Sall

Le Dr Cheikh Omar Diallo, fondateur de lâÃcole africaine dâart oratoire, livre son analyse des forces et faiblesses des présidents sénégalais successifs. Et dévoile les dessous du « Wax Waxeet » dâAbdoulaye Wade, en 2011.
Figures politiques, hommes dâaffaires, journalistes⦠à lâentrée des locaux, situés à Dakar, les visiteurs sont accueillis par les portraits du prestigieux panel dâintervenants et dâélèves passés par lâinstitution.
Il y a un peu plus de trois ans, Cheikh Omar Diallo, conseiller de lâex-président Abdoulaye Wade, a fondé lâÃcole africaine dâart oratoire et de leadership (EAO).
Depuis, quelque 3 000 orateurs issus de milieux professionnels divers sont venus se former à la rédaction de discours, aux techniques dâimprovisation, à lâart du « pitch » ou du « leadership ».




Autant dâexercices que décrit Cheikh Omar Diallo dans La Parole gouverne le monde â Traité dâéloquence, quâil vient de publier aux éditions EAO Livres.
Un véritable mode dâemploi « pour ceux qui ont toujours pensé que la parole était un don et qui comprennent désormais que câest une compétence », insiste cet ancien collaborateur de Jeune Afrique.
Pour illustrer les règles dâéloquence quâil édicte, Cheikh Omar Diallo y décortique les discours des grands orateurs de ce monde, de Winston Churchill à Nelson Mandela en passant par Thomas Sankara.
Une « grille dâanalyse oratoire » quâil applique également aux quatre présidents sénégalais qui se sont succédé à la tête du pays depuis lâindépendance : Léopold Sedar Senghor, Abdou Diouf, Abdoulaye Wade et Macky Sall.
Cheikh Omar Diallo dévoile au passage les dessous du « Wax Waxeet » dâAbdoulaye Wade, ce fameux jour de juillet 2011 où le président de lâépoque avait décidé de se dédire pour briguer un troisième mandat controverséâ¦
Votre « traité dâéloquence » est illustré par des discours de dirigeants du monde entier, passés et présents. Qui sont ceux qui, pour vous, incarnent le mieux lâéloquence en matière de prise de parole en politique ?

Cheikh Omar Diallo : Jâai une grille dâanalyse oratoire. La plus formidable incarnation de lâorateur, câest lâimprovisateur, en ce sens quâil met sa vie oratoire en danger et part vers lâinconnu. En cela, Thomas Sankara était un orateur merveilleux, un improvisateur sublime.
Pour les autres, ce sont de merveilleux robots de la préparation, ils ont raison également. Churchill, par exemple, disait quâun discours improvisé doit avoir été réécrit au moins trois fois.
Lâhumour est également une incroyable qualité oratoire. Dérider un public, câest avoir du talent oratoire. Ãa, pour moi, câest Barack Obama : tout, chez lui, nâest quâaisance. Il y a aussi lâhumour froid et féroce de Donald Trump.
Au Sénégal, Léopold Sédar Senghor est resté dans les mémoires comme un orateur charismatique. Pourtant vous expliquez dans votre livre quâil était bègueâ¦
Senghor a effectivement marqué les esprits par dâéloquents discours. Jâai en tête celui du Fesman, en 1966, où il répondait à André Malraux, alors ministre de la Culture de De Gaulle. Ou encore son dernier discours, lors duquel il a lancé aux Sénégalais : « Je vous fais mes adieux. »
Peu de gens le savent mais Léopold Sédar Senghor est un exemple parfait de lâorateur qui a su dominer son trouble de lâélocution pour parvenir à lâéloquence. Il était le roi de la ponctuation et de lâarticulation. Il était bègue, mais personne ne le savait tant il travaillait et maîtrisait ses silences, ses respirations.
Surtout, le « président-poète » avait un rapport très intime aux motsâ¦

Comme le résumait le président américain Harry Truman, « tous les lecteurs ne sont pas des leaders, mais tous les leaders sont des lecteurs ».
Pour Senghor, lâéloquence câest la maîtrise du sujet : « Possède ton sujet et les mots viendront après. »
Dans le cas de lâultime discours de Senghor, ce nâest quâen copiant que le premier président du Sénégal indépendant est devenu original.
Il reprend en effet Lat Dior [grande figure de la résistance sénégalaise face aux colons français], qui, en ses derniers jours, en 1886, avait réuni sa cour, sa famille pour leur tenir un discours qui entrera dans lâhistoire du Sénégal.
« Je vous ai réunis pour vous faire mes adieux, je mâen voudrais de mourir ailleurs que sur un champ de bataille. »
En invoquant Lat Dior, Senghor a invoqué notre Napoléon sénégalais : le combattant suprême qui va croiser le fer face au gouverneur de Saint-Louis â un Français â et il fait ainsi appel à lâhistoricité du Sénégal.
Senghor est la preuve que le bégaiement nâest pas un frein à lâéloquence quand on sait le dominer par la maîtrise du sujet et la gestion de ses silences, de ses respirations.
George V, Molière, Churchill, Senghor, Clemenceau ou encore Einstein étaient bègues. Et lâuniversitaire sénégalais Felwine Sarr, qui est un très bon orateur, très charismatique, est bègue lui aussi.
Le charisme est une notion qui revient souvent lorsque vous évoquez lâancien président Abdou Dioufâ¦

Chacun des présidents sénégalais était éloquent à sa façon. Abdou Diouf, câest la posture dâexcellence, la verticalité, autrement dit le fait de remplir lâespace intensément de sa présence.
Il y a également une grande musicalité dans la voix dâAbdou Diouf.
Dans la communication non verbale, câest tout le corps qui entre en jeu. Dans la rhétorique, câest le corps qui fait vivre le langage et Abdou Diouf, par sa posture, son maintien et son charisme, incarne cela.
Il compense ses faiblesses par les nuances de sa voix, qui reflètent les nuances de sa pensée. Et dans le discours, plus la pensée est belle, plus la phrase est sonore.
Lâex-président sénégalais Abdoulaye Wade, lors dâun comité directeur du Parti démocratique sénégalais (PDS), à Dakar, le 13 février 2019.
Quâen est-il dâAbdoulaye Wade, dont vous avez été le conseiller ? Dans quelle catégorie dâorateur faut-il le classer ?

Pour Abdoulaye Wade, lâéloquence est lâargument fort. « Dire, câest faire » ; lâénoncé, câest lâaction. Il tient la parole comme mot de gouvernement, comme transport des foules.
Il vit en permanence dans lâéclat et, par conséquent, dans les sorties de pistes et le hors-discours. Ce qui nâempêche quâil travaille énormément ses discours.
Dans votre livre, vous évoquez un discours qui a nécessité une très grande préparation. Celui du 14 juillet 2011, quand Abdoulaye Wade annonce quâil briguera un troisième mandat.
Malgré la préparation, une petite phrase est restée ancrée dans les mémoires sénégalaises : le « Ma Waxoon Waxeet » (« Je lâavais dit, je me dédis »). Vous parlez alors du « facteur X », une sortie de piste verbale qui peut coûter cherâ¦
Combien de brillants hommes politiques sont passés à côté de leur destin à cause dâune mauvaise prise de parole, dâune bévue, dâune boulette ?

Câest effectivement ce quâon appelle le facteur X. Abdoulaye Wade et son « Ma Waxoon Waxeet » en est lâexemple le plus connu dans la vie politique sénégalaise récente.
Nous étions déjà dans un contexte dâusure du pouvoir, mais câest cette phrase qui a accéléré la défaite et lâa tué politiquement.
à lâépoque, jâai eu la chance de participer à lâélaboration du discours. Un long discours, de douze pages, qui avait été travaillé dans ses moindres détails et a été livré devant un public ravi des échappées verbales du maître.
Si elles emportent souvent les foules, ces « échappées verbales » auront pourtant été fatales au président Wadeâ¦

En effet. Après le discours en français est arrivé le moment de la traduction en wolof. Si le premier avait été écrit et maintes fois repris, le second était une pure traduction improvisée par Abdoulaye Wade.
Au moment où il semblait avoir toutes les cartes en main, il a employé ces trois mots-suicide : « Ma waxoon waxeet ».
« Je lâai dit, et maintenant je me dédis » : cette phrase ne figurait aucunement dans le discours en français. Elle est sortie de nulle part : ou plutôt du cerveau dâAbdoulaye Wade et de son wolof du terroir.
On ne pouvait pas prévoir lâimprévu. On ne dit pas au président Wade comment il faut sâexprimer, dâautant moins en wolof.
Cette phrase a été reprise, parodiée, raillée et est restée un boulet à notre pied, préfaçant la défaite dâAbdoulaye Wade en 2012.
Macky Sall, lui aussi, a failli être emporté par le « facteur X », lorsquâil a dit au début de son premier mandat que les marabouts étaient « des citoyens comme les autres ». Mais il a su se rattraper.
Le président Macky Sall, le 4 avril 2019 lors des célébrations de la fête d’indépendance. Les deux hommes ont des styles oratoires aux antipodes.
Abdoulaye Wade est adepte des envolées lyriques, quand Macky Sall a un style beaucoup plus sobre. Ce dernier est-il est moins éloquent que son prédécesseur ?

Absolument pas ! Macky Sall a sa propre éloquence, plus sobre et posée. Macky Sall, câest lâargument juste, même en restant économe des mots.
Macky Sall câest tout le contraire dâAbdoulaye Wade. Pour lui, « faire, câest dire ». Sa méthode, câest dâabord de faire, puis de venir expliquer.
La force de Macky Sall, câest quâil nâest pas dans la vitesse, il prend son temps. Pour lui le discours, câest la clarté : « sujet, verbe, complément ». Quand pour Abdoulaye Wade, ça peut être : « sujet, verbe, compliment ».
Qui sont, dans la classe politique sénégalaise dâaujourdâhui, ceux que vous qualifieriez de grands orateurs ?

Idrissa Seck, pour moi, câest lâorateur absolu. Il comprend tellement le poids du silence dans la prise de parole, le rythme, ce qui lui donne force et conviction même quand il semble dire des choses banales.
Câest le maître du couplet « silence-respiration », à tel point que son silence semble quelquefois assourdissant. Il a tellement compris le poids des silences quâil semble même les observer hors discoursâ¦

A lire aussi
Ousmane Sonko, lui, est un exemple de verticalité. Comme Abdou Diouf, il est fort comme une cathédrale, il en impose et il en joue. Sa verticalité consiste à remplir son siège intensément de sa présence.
Il lâincarne lors de la présentation de son livre Solutions, en 2018. Il monte alors sur scène un show médiatico-politique qui en fait le chouchou des médias.
Costume cravate et manches retroussées, façon Obama, il envoie un signal fort au pouvoir et ridiculise lâopposition classique.
Sa verticalité, ce jour-là , lui a donné lâétoffe dâun présidentiable. Quand il prend la parole, il prend le pouvoir !
source de lâarticle: jeune afrique













