Les autopsies ont jeté la lumière sur les dégâts du Covid-19. En Allemagne et en Suisse, les médecins pathologistes pratiquent des autopsies de personnes décédées de Covid-19 pour mieux comprendre le mécanisme de lâinfection.
Les premiers résultats démontrent que les personnes les plus touchées souffrent de maladies cardio-vasculaires préalables, et que le virus pourrait agir directement sur les vaisseaux sanguins en suscitant un dysfonctionnement de leur paroi interne, lâendothélium.
Comme lâindique le Haut Conseil de la santé publique français, le risque infectieux ne disparaît pas immédiatement avec le décès dâun patient atteint par le SARS-CoV-2.
Or en Allemagne et en Suisse, les médecins estiment que lâexamen post mortem des corps des personnes ayant succombé suite à une infection par ce virus peut fournir des informations primordiales et permettre non seulement de mieux connaître le mode dâaction du virus mais également de mieux le combattre.
Bravant le risque infectieux, plusieurs équipes ont ainsi entrepris de pratiquer des autopsies et de porter un regard nouveau sur lâimpact du Covid-19.
Autopsies ont jeté la lumière sur les dégâts du Covid-19

En Allemagne, le Spiegel rapporte que lâInstitut Robert-Koch (RKI), qui centralise les données et réglemente les procédures à suivre concernant la pandémie, a dâabord déconseillé, le 24 mars, les autopsies.
En date du 7 avril 2020, les deux associations allemandes de pathologistes, la Fédération allemande des médecins pathologistes (BDP) et la Société allemande de pathologie (DGP), ont envoyé une lettre de protestation au RKI et exigé que soit pratiqué âle plus grand nombre possible dâautopsies de patients décédés de Covid-19 « .
Assumant de contredire la recommandation du RKI, elles estiment quââil est au contraire nécessaire dâacquérir de nouvelles connaissances sur la maladie et son évolution souvent extraordinairement fulgurante, comme de répondre à des questions qui restent toujours en suspens.â
Dans le meilleur des cas, les médecins espèrent également en déduire des options thérapeutiques, comme pour les maladies épidémiologiques précédentes : virus Marburg, VIH, Sras, Mers et encéphalopathie spongiforme bovine (ESB).
Depuis, le RKI sâest rétracté. Pour le président du BDP, Karl-Friedrich Bürrig, également directeur de lâInstitut de pathologie de Hildesheim, toute autopsie est dâun âtrès grand intérêt généralâ ; car pour tous les pathologistes, lâautopsie consiste à faire parler les morts pour aider les vivants.
Câest pourquoi les médecins ont entrepris de rassembler et dâexploiter les données de tous les cas qui seront examinés sur tout le territoire allemand, voire germanophone, dans un unique Registre allemand des autopsies de Covid-19, mis en place le 15 avril par lâInstitut de pathologie de lâHôpital universitaire de lâÃcole supérieure polytechnique de Rhénanie-Westphalie (RWTH) dâAix-la-Chapelle.
Dans un communiqué, les deux fédérations précisent les ambitions de ce registre : alors que âlâon sait peu de choses sur la pathogénèse de la maladie, sur sa diffusion à lâintérieur du corps humain ou sur ses effets sur les différents organes et cellulesâ et que lâon ne sait toujours pas précisément âquelles modifications pathologiques ou maladies sous-jacentes [â¦], par exemple du tissu pulmonaire, peuvent être responsables dâaggravations ou y prédisposer â, lâautopsie pourra âaider à mieux comprendre la pathophysiologie et le déroulement de la maladie et peut-être aussi à améliorer la thérapie des patientsâ.
Le président du BDP nâenvisage cependant pas de fournir des résultats dans lâimmédiat, et se donne six mois avant de tirer les premières conclusions de ce recensement, ce délai étant la garantie dâun travail âsérieuxâ, nâappelant aucune critique.
Par ailleurs, il sâagit avant tout dans un premier temps de rattraper le retard pris jusquâici, puisque à la mi-avril seules 30 autopsies avaient été notées dans ce registre â même si Danny Jonigk, professeur de pathologie (autopsies) pulmonaire au Centre allemand de recherche pulmonaire de Giessen, qui a lui-même pratiqué deux examens post mortem de personnes testées positives au Covid-19, estime dans lâhebdomadaire Die Zeit, entre 350 et 400 à la fin du mois dâavril le nombre des examens effectués en Allemagne.

En lâoccurrence, câest la Suisse qui a pris de lâavance, le Spiegel rapportant que des autopsies y ont été pratiquées plus tôt quâen Allemagne, dans les deux cantons de Bâle-Ville et Bâle-Campagne, où une vingtaine de victimes de Covid-19 ont été examinées.
Câest également le cas à lâHôpital universitaire de Zurich, où, comme le notent les pathologistes allemands, les premiers rapports dâautopsies âindiquent de possibles nouveaux mécanismes de la pathologieâ.
à Hambourg, le directeur de lâInstitut de médecine légale de lâHôpital universitaire de Hambourg-Eppendorf (UKE), Klaus Püschel, ne sâest pas embarrassé de la recommandation du RKI et a entrepris de pratiquer des autopsies dès le mois de mars, tout comme il a pu le faire autrefois au tout début de lâépidémie du sida.
LâUKE a ainsi décidé dâautopsier toutes les personnes dont la mort pourrait être imputée au Covid-19. Sâaffranchissant également de la contrainte de la centralisation des données, il a adressé un premier rapport aux autorités sanitaires du Land de Hambourg ainsi quâà plusieurs organes de presse, dont la Süddeutsche Zeitung, qui reconnaît à propos de cette démarche non conformiste que même si âce rapport ne prétend pas à lâexhaustivitéâ, âaucun hôpital allemand nâa jusquâà présent examiné autant de morts de Covid-19â.
Les résultats de ces examens dressent un tableau plus précis de lâinfection par le SARS-CoV-2 et, surtout, du profil de ses victimes. à Hambourg comme à Bâle, les personnes décédées suite à une infection par le coronavirus présentaient toutes des antécédents, et pour la très grande majorité des maladies cardio-vasculaires.
à Bâle, sur les vingt autopsies pratiquées, tous les patients, dont la moyenne dââge était de 76 ans, souffraient dâhypertension, la plupart étant également obèses. Il sâagissait en majorité dâhommes, dont les deux tiers avaient des artères coronaires déjà endommagées et un tiers souffrait de diabète.
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à Hambourg, sur 61 personnes autopsiées, 55 présentaient des maladies cardio-vasculaires préexistantes : hypertension artérielle, infarctus, artériosclérose, ou une autre faiblesse du cÅur. 46 avaient en outre des antécédents pulmonaires ; 28 avaient dâautres organes en mauvais état : les reins, le foie ou des organes transplantés.
Dâautres avaient un cancer, souffraient dâobésité ou de diabète.
Alors quâen réalité seule une minorité de patients souffrait de pneumonie, Alexandar Tzankov, directeur du service dâHistologie et autopsie de lâHôpital universitaire de Bâle, confie à la Süddeutsche Zeitung que lâexamen au microscope a révélé un âgrave dérèglement de la microcirculation du poumonâ, en lâoccurrence un dysfonctionnement de lâoxygénation, qui expliquerait les difficultés à ventiler certains patients en soins intensifs : âOn peut donner autant dâoxygène que lâon veut à ces patients, il nâest tout bonnement plus transporté.â
Ainsi les données résultant des autopsies pratiquées en Suisse montrent que ce sont les personnes atteintes de maladies dites de civilisation, liées à leur mode de vie, qui sont les plus sensibles au virus.
Au moment de lâinfection aucune de ces vingt personnes nâétait en bonne santé. Comme le rapporte A. Tzankov, on retrouve donc à Bâle le même tableau quâà Hambourg : âTous les cas présentent des pathologies préexistantes, et dans la plupart des cas, plusieurs à la foisâ : hypertension artérielle, athérosclérose, hypertrophie cardiaque, surpoids et diabète. Le pathologiste bâlois en conclut : âToutes ces pathologies ont pour dénominateur commun une grave défaillance des vaisseaux sanguins.â

Câest en Suisse également, mais cette fois à lâHôpital universitaire de Zurich, quâune équipe composée de pathologistes mais aussi de cardiologues, dâinfectiologues et de médecins réanimateurs, a décelé un nouvel aspect de lâaction du coronavirus.
Lors de lâexamen des échantillons de tissus de trois patients morts des suites dâune infection confirmée, ils ont en effet tout dâabord remarqué que lâinflammation ne se limitait pas au poumon, mais âconcernait en réalité lâensemble de lâendothélium de différents organesâ.
Selon le communiqué de presse annonçant la découverte, le professeur Zsuzsanna Varga a ensuite âréussi à déceler pour la première fois au microscope électronique la présence directe dans lâendothélium du coronavirus SARS-CoV-2 et la mort cellulaire déclenchée par le virusâ.
Lâendothélium vasculaire est une couche cellulaire qui forme la paroi la plus interne des vaisseaux sanguins, constituant une sorte de couche protectrice et assurant une fonction de régulation de lâirrigation sanguine.
Une perturbation de ce processus régulateur est susceptible de provoquer des problèmes circulatoires dans les organes ou les tissus, pouvant conduire à la mort des nombreuses cellules qui les constituent, puis à la défaillance de ces organes ou tissus, voire leur propre mort.

Comme ils lâécrivent dans la revue The Lancet, les médecins zurichois en déduisent un nouveau schéma de lâinfection : le coronavirus ne déclencherait pas une pneumonie dégénérant en complications ultérieures, dans la mesure où âil nâattaque pas les défenses de lâorganisme comme on le présumait jusquâà présent en passant par le poumon, mais par le biais des récepteurs ACE2 présents dans lâendothélium, il sây disperse et conduit à une inflammation généralisée de lâendothélium, anéantissant sa fonction protectriceâ.
Le virus attaquerait donc directement depuis lâintérieur des vaisseaux, qui le conduisent ensuite jusquâaux organes ; câest pourquoi ils écrivent que le SARS-CoV-2 âdéclenche directement une dysfonction endothéliale systémique, à savoir une inflammation de tout lâendothélium corporel, qui comprend tous les lits vasculaires : vaisseaux du cÅur, du cerveau, des poumons, des reins et du tube digestifâ, dont les conséquences sont fatales puisquâelle entraîne âde graves perturbations de la microcirculation qui abîment le cÅur, déclenchent des embolies pulmonaires et des occlusions vasculaires dans le cerveau et le tube digestif et peuvent conduire à une défaillance multiviscérale jusquâà la mortâ.
Les patients souffrant dâhypertension, de diabète, dâinsuffisance cardiaque ou de maladies coronariennes ont un endothélium déjà affaibli, car ces maladies âont en commun de réduire la fonction endothélialeâ ; lâinfection vient alors aggraver cet affaiblissement, en particulier lors de la phase de multiplication du virus.
Pour le professeur Frank Ruschitzka, directeur de la clinique de cardiologie de lâHôpital universitaire de Zurich, il faudrait donc requalifier la maladie et ne plus se focaliser sur lâaspect pulmonaire, puisquâen réalité elle atteint tous les organes : âGrâce à cette étude, nous avons pu apporter la preuve de notre hypothèse selon laquelle Covid-19 ne touche pas seulement le poumon, mais peut toucher les vaisseaux de tous les organes.
Covid-19 est une inflammation vasculaire systémique, nous devrions désormais spécifier son tableau clinique en le désignant comme Covid-Endothélite « .
Il en déduit des indications thérapeutiques concernant en premier lieu les patients présentant des antécédents de maladies du système circulatoire, soulignant la nécessité de âfreiner la multiplication des virus dans la phase la plus active et en même temps de protéger et stabiliser le système vasculaire des patientsâ.
Le directeur de la Clinique dâangiologie de lâHôpital universitaire de Zurich, Nils Kucher, a effectivement constaté chez ses patients atteints de Covid-19 une grande fréquence des embolies pulmonaires, dâautant plus surprenante dans le cas dâune infection.

Avec des collègues milanais, il a alors procédé à lâanalyse des données de 388 malades italiens, dont les résultats ont été publiés dans Thrombosis Research. La présence de thrombus a été détectée chez un tiers de ces patients.
à Hambourg, le pathologiste Klaus Püschel a également trouvé un nombre inhabituel de thromboses et dâembolies pulmonaires lors de ses autopsies.
Estimant que ânous avons trop tardé à reconnaître que les thromboses et embolies pulmonaires jouent un grand rôle dans Covid-19â, N. Kucher vient de lancer en urgence une étude réunissant les cinq hôpitaux universitaires de Suisse, dans le but de vérifier si les anticoagulants peuvent protéger de ces caillots mortels, puis de préciser la dose exacte à prescrire en soins intensifs.
Les premiers résultats sont prévus à lâautomne ; les médecins suisses espèrent ainsi être mieux parés face à une éventuelle deuxième vague.













