Didier Raoult. Zoom qur la « star mondiale » de la microbiologie qui assure avoir trouvé le remède contre le Covid-19. Ce scientifique de renommée mondiale assure avoir guéri des patients, grâce à un dérivé de la chloroquine. Le personnage et ses méthodes attirent toutefois doutes et critiques.

La France comptait déjà plus de 60 millions de sélectionneurs pour son équipe de foot, la voilà dotée d’autant d’épidémiologistes. Le débat qui les agite ? Déterminer si le professeur Didier Raoult, à la tête de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection (IHU) de Marseille, est un sauveur ou un irresponsable. Ce médecin et chercheur de 68 ans, au CV aussi prestigieux que sa réputation est controversée, assure avoir trouvé un traitement efficace contre le Covid-19. 

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Deux mois plus tôt, pourtant, le même chercheur estimait que l’inquiétude concernant l’épidémie qui émergeait en Chine était « délirante ». Des propos qu’il a maintenus jusqu’en février.

Il y a trois Chinois qui meurent et ça fait une alerte mondiale, l’OMS s’en mêle, on en parle à la télévision et à la radio.Didier Raoultdans une vidéo, le 21 janvier 2020

Didier Raoult fonde ses espoirs sur l’hydroxychloroquine, un dérivé de la chloroquine utilisée contre le paludisme, associée à l’azithromycine, un antibiotique. Dans son étude publiée à toute vitesse le 20 mars, après seulement 15 jours de tests sur une poignée de patients, le patron de l’IHU affirme que 75% des malades étudiés ne sont plus porteurs du virus après 6 jours.

Un essai clinique européen, lancé le 22 mars dans au moins sept pays et emmené par l’Inserm, teste aussi la molécule, parmi d’autres. En attentant ses conclusions, l’hydroxychloroquine peut être administrée aux malades souffrant de « formes graves » du Covid-19, mais pas pour des formes « moins sévères »selon un décret paru au Journal officiel.

« Je me fous de ce que pensent les autres »

Pourtant, la démonstration de Didier Raoult n’a pas convaincu ses pairs. Sur PubPeer, plateforme où les scientifiques commentent les études de leurs confrères, ils sont nombreux à pointer des biais : un échantillon très réduit et mal défini, la disparition de plusieurs patients des résultats finaux (morts, transférés en soins intensifs ou sortis de l’hôpital) et un conflit d’intérêts très clair. L’un des co-auteurs de l’étude, Jean-Marc Rolain, est aussi le rédacteur en chef de la revue International Journal of Antimicrobial Agents, où est paru l’article.

Pas de quoi déstabiliser l’intéressé, qui se décrit dans La Provence comme la « star mondiale » de sa discipline. « Je me fous de ce que pensent les autres », ajoute-t-il, avant de rappeler sa connaissance de la chloroquine, administrée à « plus de 4 000 » de ses patients en « vingt ans ».

Je ne suis pas un outsider, je suis celui qui est le plus en avance.Didier Raoultdans « La Provence »

« Quand vous avez un traitement qui marche contre zéro autre traitement disponible, c’est ce traitement qui devrait devenir la référence », réplique-t-il aussi dans Le Parisien, tout en dénonçant, dans une tribune au Monde « la méthode » scientifique qui « a pris le dessus sur le fond ». Contacté à plusieurs reprises, Didier Raoult n’a pas répondu aux sollicitations de franceinfo.

Deux bactéries portent son nom

Ce savant à la langue bien pendue a derrière lui une solide carrière. Né en 1952 à Dakar, au Sénégal, d’un père médecin militaire et d’une mère infirmière, Didier Raoult s’installe avec sa famille à Marseille en 1961. Mauvais élève, il interrompt ses études à 18 ans pour rejoindre la marine marchande. Il passe finalement son bac littéraire deux ans plus tard en candidat libre avant de prendre un virage serré, direction la fac de médecine.

Après cet étonnant parcours, Didier Raoult se spécialise et devient le pionnier d’une nouvelle discipline nommée paléomicrobiologie, qui consiste à diagnostiquer des maladies infectieuses anciennes. Dans les années 1980, son travail sur les rickettsies, des bactéries à l’origine notamment du typhus, fait sa renommée, tout comme l’identification en 2003 du virus géant Mimivirus. Il est aussi à l’origine de la découverte de dizaines de bactéries pathogènes, dont deux baptisées d’après lui : Raoultella planticola et Rickettsia raoultii.

Didier Raoult, dans son bureau de l'Université d'Aix-Marseille, le 16 décembre 2009. (GERARD JULIEN / AFP)
Didier Raoult, dans son bureau de l’Université d’Aix-Marseille, le 16 décembre 2009. (GERARD JULIEN / AFP)

Marié à une psychiatre et père de trois enfants, Didier Raoult dirige l’université Aix-Marseille II entre 1994 et 1999, avant de proposer au ministre de la Santé Jean-François Mattei, au début des années 2000, de créer sept « infectiopôles » contre les maladies infectieuses. Dix ans plus tard, six IHU sont lancés en France, chacun sur un thème différent. Celui de Marseille, qu’il dirige depuis 2011, est spécialité dans les maladies infectieuses. Lauréat de multiplies récompenses, il a notamment reçu en 2010 le Grand prix de l’Inserm pour l’ensemble de sa carrière.

« Ceux qui le critiquent n’ont pas de solution »

A Marseille, sa renommée mondiale lui vaut d’être salué en héros, même s’il avance parfois à contre-courant. Il défend les dépistages massifs, propose un traitement et claque la porte du Conseil scientifique, auquel il n’avait de toute manière jamais assisté, souffle l’un de ses membres à franceinfo. Depuis, la file d’attente de locaux masqués espérant être testés, voire traités, s’allonge devant son IHU. Sur les réseaux sociaux, les groupes de soutien et les comptes à son effigie se multiplient pour le défendre, rappelant que Donald Trump a salué la chloroquine comme un « don du ciel », ou que le Maroc l’a adoptée comme traitement officiel.

Ses plus ardents défenseurs restent les élus de la droite locale, qu’il a su convaincre il y a dix ans de financer en partie son IHU. « Ceux qui le critiquent ne font que des commentaires et n’ont pas de solution. Lui, il apporte une solution qui est travaillée, même si elle entraîne forcément un débat », souligne le président LR de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier, son ami depuis la fac de médecine.

A tort ou à raison, on se dit qu’il est rejeté parce qu’il est marseillais, qu’il n’appartient pas à l’intelligentsia parisienne, et que c’est un rebelle aux cheveux longs…Guy Teissier, député des Bouches-du-Rhôneà franceinfo

« Ici, il est moqué, alors qu’il a le soutien de grands dirigeants étrangers », se désole encore l’élu LR, rétabli après dix jours passé à l’IHU de Didier Raoult.

« Une publication par semaine »

Didier Raoult, victime de son image ? Le microbiologiste, qui porte les cheveux longs, une barbe fournie et une chevalière en forme de tête de mort, n’a pas besoin de ce look pour diviser. Tout au long de sa carrière, ses prises de position – contre la théorie de l’évolution dans Dépasser Darwin (Plon, 2010) – et ses chroniques aux tonalités climatosceptiques – dans Le FigaroLe Point et Les Echos – lui ont mis à dos une partie de la communauté scientifique.

Le nombre pléthorique de ses publications interroge aussi. Il cumule plus de 3 000 articles, selon la base de données Scopus, consultée par Le Monde« Comment croire qu’un scientifique puisse participer réellement à des recherches débouchant sur quasi une publication par semaine ? », interroge le docteur en biologie, historien et journaliste scientifique Nicolas Chevassus-au-Louis, dans Malscience : de la fraude dans les labos (Seuil, 2016).

« Il teste beaucoup de pistes, si c’est intéressant il publie très vite, pas forcément des choses de haut niveau, sinon il abandonne« , justifie auprès de franceinfo Christophe Rogier, qui a travaillé avec Didier Raoult entre 2007 et 2011. Il salue aussi ses « intuitions » que nul autre ne partage.

Didier est un chasseur de pépites, pas un laboureur qui décortique pendant vingt ans un même sujet.Christophe Rogier, médecin et ancien collègueà franceinfo

En 2006, cette course à la publication a joué un mauvais tour au professeur Raoult. Après avoir découvert deux jeux de données similaires alors qu’ils devaient être récoltés dans dans deux expériences différentes, l’American Society for Microbiology (ASM) lui interdit de publier dans ses revues scientifiques pendant un an.

L’affaire, révélée par le magazine scientifique Science (en anglais) en 2012, suscite l’ire du chercheur. Dans un droit de réponse, il assure que la sanction était collective, et précise que l’un de ses co-auteurs s’est désigné comme responsable de cette « erreur »« Quand on est prolifique comme lui, on peut commettre des erreurs, mais il avance, il fonce, et il aimerait que tout le monde fasse comme lui », justifie aujourd’hui son ami Jérôme Etienne, microbiologiste avec qui il a co-signé plusieurs travaux dans les années 1990.

« Une personne autoritaire »

Le style Raoult, c’est aussi une « passion » de la recherche qui le fait venir « au laboratoire tous les dimanches » et un « charisme » digne d’« un général sur un champ de bataille », à croire anciens étudiants et collègues, interrogés par franceinfo. « C’est un chef de bande », décrit le député Guy Teissier, qui l’a rencontré plusieurs fois. Il a à ses côtés des chercheurs qui ont fait toute leur route avec lui, et qui sont comme ses apôtres, et de jeunes professeurs qui ont une espèce de foi dans leur patron et dans leur engagement », poursuit l’élu.

La « forte personnalité » du chercheur, qui admire « les grands hommes autoritaires », de Napoléon à Vladimir Poutine, selon l’un de ses amis, a une face plus sombre. L’un de ses anciens collaborateurs, qui a préféré garder l’anonymat, décrit à franceinfo un homme « autoritaire, pouvant avoir un comportement extrêmement méprisant et humiliant vis-à-vis des personnes sous sa direction ». Contactée, une ex-salariée décline tout net, par « peur » des représailles.

En mars 2017, douze ingénieurs de recherche et techniciens de l’IHU publient une lettre anonyme, révélée par le site d’investigation Marsactu, qui dénonce des conditions de travail « en dehors de toutes règles »« des altercations verbales violentes », « voire des menaces de la part de la hiérarchie ».

Certains d’entre nous sont fréquemment rabaissés, moqués, humiliés, soumis à des propos machistes.Des membres de l’IHU de Marseilledans une lettre anonyme

Dans un compte-rendu d’une visite de l’unité de Didier Raoult effectuée en juillet 2017, les quatre CHSCT des salariés rattachés à l’IHU (CNRS, Inserm, Université d’Aix-Marseille et Institut de recherche pour le développement), qui étaient destinataires de la lettre anonyme, font aussi état de témoignages alarmants. Des membres et anciens membres de l’IHU font, à visage découvert, mention de « comportements méprisants », de « menaces ». Plus grave encore, dans ce domaine, certains témoignent de « falsification de résultats d’expérience à la demande d’un chercheur », détaille le document consulté par franceinfo.

« Ce n’est pas l’avis de sept personnes qui prime sur celui des quelque 700 que compte le bâtiment », répond dans Marsactu Didier Raoult. « Il met la barre très haut, et [ceux qui travaillent pour lui] trouvent les moyens et l’énergie pour l’atteindre. On ne fait pas de grandes choses en proposant aux gens de jouer à la marelle », justifie Christophe Rogier, son ancien collègue qui lui conserve toute son estime.

Du personnel médical teste un échantilon prélevé chez un patient potentiellement atteint de Covid-19, le 26 février 2020 dans un laboratoire de l'IHU de Marseille. (GERARD JULIEN / AFP)
Du personnel médical teste un échantilon prélevé chez un patient potentiellement atteint de Covid-19, le 26 février 2020 dans un laboratoire de l’IHU de Marseille. (GERARD JULIEN / AFP)

La visite des CHSCT met aussi au jour une affaire de harcèlement et d’agressions sexuelles au sein de l’IHU. Deux femmes ont porté plainte à l’été 2017 contre un chercheur de l’institut. Celui-ci, qui attend son procès, est révoqué de la fonction publique en novembre de la même année.

Dans cette affaire, les syndicats de l’IHU reprochent au directeur, informé dès 2015, de ne pas avoir saisi la justice, alors qu’il s’agit d’une obligation, selon l’article 40 du code pénal« J’ignorais tout des obligations de l’article 40 jusqu’à une date récente, se défend à l’époque Didier Raoult, dans Marsactu.

Les « remarques très sévères concernant le mode de management de laboratoire » conduisent néanmoins l’Inserm et le CNRS à retirer leurs tutelles à l’IHU. « C’est un excellent scientifique, on ne peut pas lui enlever ça », reconnaît un directeur de recherche de l’Inserm consulté pour cette décision. « La direction d’une unité de recherche demande d’autres qualités que l’excellence scientifique, et j’ai la conviction personnelle que Didier Raoult ne les a pas. »

Reste que Didier Raoult, en prenant le pari de l’hydroxychloroquine, a secoué la recherche et contribué, à sa façon, à muscler la lutte contre le coronavirus. Les premiers résultats de l’étude européenne, attendus ces prochaines semaines, permettront peut-être de trancher qui, du précurseur ou de l’apprenti sorcier, l’histoire retiendra.

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