
Câest un métier qui fait rêver : mais le mannequinat a aussi sa face sombre. Câest ce que dénonce Serigne Mansour Sy Cissé au Sénégal. Ce journaliste, au quotidien le Soleil, vient de publier un livre à charge sur le milieu, « Ãchographie du mannequinat au Sénégal », publié chez lâHarmattan Sénégal. Une mise en garde contre les mauvaises pratiques et un appel à plus de régulation dans la profession.
Votre constat est très dur. Quelles sont les principales dérives de ce secteur ?
Serigne Mansour Sy Cissé : Dans le milieu du mannequinat, on peut fumer, on peut coucher. Dans le milieu du mannequinat, on peut même se droguer, on peut boire de lâalcool, juste pour faire du buzz ou bien pour bénéficier de certaines invitations. En défilant, il y a les projecteurs qui se braquent sur toi, on te montre à la télé. Câest un métier qui fait rêver. La meilleure manière dâaccéder à la notoriété, câest de faire de telle sorte pour que les gens parlent de toi. Les mannequins sont des victimes parce quâelles ou ils ne sont pas respectés. Voilà un milieu qui a beaucoup dâargent, mais les actrices et acteurs ne le voient pas. Les mannequins sont victimes de tortures psychologiques, même de tortures physiques. Jâai abordé ce point dans un passage où je parle véritablement de la maigreur, de lâimpérialisme de la maigreur, parce que forcément il faut entrer dans certaines tailles, il faut être maigre, taille fine, très fine. Et au lieu de manger, elles préfèrent prendre trois pommes.
Donc, il y aurait un système à deux vitessesâ¦
Moi, je connais une top model qui à 20h40 se couche après avoir défilé. Par contre, le mannequinat est un secteur très complexe, à deux vitesses et à forts risques. Ce que je dis là , câest des notes confidentielles établies par des agents de renseignements généraux. Ce nâest pas mon propos de dire que les mannequins en fait ce sont des prostituées. Les mannequins savent quâils sont dans la précarité. Ce qui entache la profession, câest lâabsence de formation et de préparation de certains jeunes. Voilà un milieu où les agences qui disent être des agences professionnelles ne sont pas en règle avec, par exemple, la chambre de Commerce. Il nây a pas de déclaration. Je parle avec la chambre du Commerce pour voir combien il y a dâagences. Le monsieur était incapable de me dire combien il y avait dâagences au Sénégal !
Parmi les témoignages que vous avez recueillis, est-ce quâil y en a un en particulier qui vous a marqué ?
Jâai partagé des défilés dans les coulisses pour voir. Effectivement, il y a une mannequin pour qui jâai beaucoup dâempathie. Elle mâa dit quâil lui arrivait de recevoir des propositions de genre « je peux te louer pendant une semaine ». Elle dit que ces propositions-là arrivent régulièrement dans ce milieu.
Avez-vous parlé aux agences de mannequins ?
Vous savez, il nây a pas dâagences au Sénégal. Je connais une mannequin qui a fait dix ans de mannequinat et qui est incapable de faire la différence entre mannequin, top model, égérie et miss. Ceux qui ouvrent une agence ce que jâai vu, ce sont des chambrettes. Et une agence reconnue qui répond à la réglementation, je nâen ai pas vue au Sénégal. Une agence en tant que telle qui recrute des mannequins, qui leur donne par exemple des défilés dignes de ce nom. Mais même les défilés, on envoie un SMS pour dire « venez au défilé ». Tout est précaire dans le milieu du mannequinat.
Quelles sont les fourchettes de rémunération ?
Pour un défilé, on peut aussi avoir 5000 francs CFA [7,62 euros], 15 000 francs par défilé. Parfois, câest 7 ou 6 passages. Vous avez un défilé à 20 heures, les gens viennent à 15 heures, une demi-journée. Parfois, ils nâont même pas de sandwich, de quoi boire. Après on te dit, tu peux rentrer, je vais tâenvoyer ça. Et au bout dâune semaine, ils ne tâenvoient rien du tout. Tu peux rester des mois à broyer du noir.
Il y a ce que jâappelle « les chasseurs de têtes ». Ils te rencontrent dans la rue, ils tâabordent pour t’inciter à faire du mannequinat.
Alors quelles sont vos recommandations ?
Il faut que le ministre de la Culture sâinvestisse personnellement. Je ne suis pas en train de faire de la religion, ni de faire de la morale. Il faut préparer cette jeunesse, quâils comprennent quâil y a une autre vie après le mannequinat. Aujourd’hui, il y a des filles, qui ne peuvent plus faire une autre activité, parce quâelles ou ils sont bousillés leur vie. Câest fini pour eux.
Il y a le ministère du Tourisme qui est interpellé, le ministère de la Culture qui est interpellé, le ministère de la Jeunesse qui est interpellée. Il faut dâabord préparer cette jeunesse et leur dire que « ok, câest votre passion » mais ce rêve, à défaut de lâenlever, il faut lâaccompagner, il faut lâencadrer.
Vous décrivez notamment le cas dâune jeune fille qui vient à Dakar pour faire ses études.
Elle a préféré faire du défilé au détriment de ses études alors quâelle avait quitté Mbacké pour venir à Dakar pour étudier. On lui a fait comprendre quâelle avait un visage expressif.
Avez-vous déjà eu des réactions à cet ouvrage ?
Oui, jâai même partagé un plateau avec un mannequin.
Un mannequin qui vous a contredit, qui a décrit un autre milieu que celui que vous décrivezâ¦
Oui, il y a une sorte de tabou. Le milieu est hermétique. Personne ne dit ce qui sây passe réellement. Les mannequins sont dans le syndrome de Stockholm. Ils veulent que la situation change, mais en même temps ils ne veulent pas que les gens dénoncent cette situation.












