Le néré, une plante aux vertus inestimables. Le néré (Parkia Biglobosa de son nom scientifique), plante présente dans toutes les savanes africaines, se reconnait surtout par ses fruits qui sont de longues gousses contenant de nombreuses graines noires enrobées de pulpe jaune.
Le néré, une plante aux vertus inestimables

De ses fleurs à ses grains, en passant par ses feuilles et ses fruits secs, le néré est lâune des plantes les plus prisées en Côte dâIvoire (pays où il ne pousse que dans le Nord) pour ses nombreuses vertus.
Traditionnellement utilisé comme arôme dâassaisonnement des repas â communément appelé « Soumbara » obtenu après transformation de ses graines-, il présente également des propriétés médicinales.
Lecture rapide
- ⦠Le néré et ses dérivés peuvent traiter un nombre indéterminé dâaffections
- ⦠Des médecins prescrivent à leurs patients des traitements à base de cette plante
- ⦠En Côte dâIvoire comme ailleurs, il nâest encore exploité que de manière artisanale
Le néré est un petit arbre de 10 à 20 mètres de hauteur, à fût robuste, cylindrique et court.
Cette plante pérenne, à large cime étalée en parasol et aux feuilles bipennées et alternes, fait partie de la vaste famille des mimosaceae, des légumineuses dont lâintérêt nutritionnel réside dans leur teneur élevée en protéines.

âLa farine de néré apporte la totalité des acides aminés essentiels à l’organisme, du fer, mais aussi de la vitamine C pour limiter les risques de scorbutâ, Annick Tahiri
Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan
Autant de qualités qui lui ont valu un intérêt scientifique auprès de certains chercheurs et médecins ivoiriens.
Directrice de la valorisation de la recherche et de lâinnovation technologique (DVRIT) au ministère de lâEnseignement supérieur et de la Recherche scientifique, Annick Tahiri, biologiste et enseignante à la faculté de Biosciences de lâuniversité Félix Houphouët-Boigny dâAbidjan-Cocody, a consacré une étude aux propriétés de cette plante.
« Le néré est très connu pour ses nombreuses propriétés anti-blennorragiques, antinévralgiques, diurétiques, fébrifuges, toniques, antiseptiques et vermifuges. Ses graines riches en matières grasses servent à fabriquer un fromage végétal pour assaisonner les sauces (Soumbara), ou comme succédané du café », décrit-elle.
« Les écorces et les racines de cette plante sont prescrites pour soigner la stérilité, les maladies vénériennes, la bronchite, lâhépatite et la lèpre. Les feuilles en bain de vapeur entrent dans le traitement des états fébriles et des parasitoses intestinales », poursuit-elle.
Nutriments

Par ailleurs, apprend-on, cette plante apporte de nombreux nutriments: protides, lipides, glucides, iode, vitamines diverses. Elle constitue à ce titre une source très importante en termes d’alimentation et de nutrition de qualité.
« La farine de néré apporte la totalité des acides aminés essentiels à l’organisme, du fer, mais aussi de la vitamine C pour limiter les risques de scorbut », affirme Annick Tahiri, indiquant également que cette plante possède « un moindre potentiel insecticide par rapport au neem, au papayer et au quinquéliba ».
« Les extraits du néré agissent par contact et sont moins toxiques pour le termite que les extraits du neem, du papayer et du quinquéliba », dit-elle.
A cela il faut ajouter, en matière de santé végétale, que le néré sâavère efficace dans la protection des cultures contre les attaques des bruches et plus modérément contre les termites.
En référence aux nombreux usages liés à cet arbre, il se dit couramment, en zone de savane que « tout, de la racine à la cime, contribue à la survie de l’homme ».
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Le médecin et botaniste français Edouard Heckel (1843 â 1916) qualifie dâailleurs ce végétal de « providentiel ». (1)
« Les Africains considèrent le néré comme un présent du ciel et l’empirisme des natifs a été encore une fois bien inspiré pour le choix de cet aliment de premier ordre comme (â¦) médicament précieux d’origine végétale », écrit-il.
Aussi le néré fait-il partie des plantes conseillées par certains médecins ivoirien comme le nutritionniste Félix Aka. « Je prescris toujours le néré à mes patients », dit-il à SciDev.Net. Selon lui, cette plante « réduit la tension artérielle ».

« Jâavais une tension qui avoisinait les 16-17. Mais depuis que je consomme le soumbara, elle est retombée à 12-13 », confirme Danielle Tiémélé, une patiente.
Selon une étude(2) citée par ce dernier, les fleurs rouges du néré guériraient l’angine, tout comme le soumbara pourrait traiter les abcès en provoquant la suppuration.
Ses écorces et ses racines seraient aussi employées avec d’autres végétaux contre la stérilité, les maladies vénériennes, la bronchite.
Dâaprès la même étude, « le rameau de la plante est un remède contre les morsures de serpent, les fleurs soignent la lèpre, la pulpe du fruit lutte contre la fièvre jaune, la constipation, lâictère ».
Si la graine de néré, à travers le soumbara, peut servir de régulateur de tension, un champignon vivant en symbiose sur le tronc de cet arbre est reconnu par le Dr Aka Félix pour avoir des principes anti-hémorroïdaires.
Par ailleurs, dans la pharmacopée traditionnelle, la pulpe du néré est considérée comme diurétique et fébrifuge.
La décoction d’écorce constituerait un calmant pour les douleurs dentaires. Il se prépare aussi avec les feuilles et les racines une lotion utilisée dans les affections oculaires.
La pulpe de néré est utilisée, avec une légère adjonction de sel, pour la réhydratation des enfants.
Médecine traditionnelle
Selon Sidibé Dramane, un pratiquant de médecine traditionnelle basé à Ferkessédougou (574 km au nord dâAbidjan), « les fleurs, de couleur rouge, du néré traitent la fièvre typhoïde ».
« Une infusion des écorces permet de traiter lâasthme, tout comme une cuillérée à soupe de lâinfusion traite les infections intestinales et les gastrites », soutient pour sa part Thérèse Ouattara qui dirige à Ferkessédougou une association de femmes dénommée « Wouekelé Kouema » (« Donnons-nous la main »), dont la principale activité est la fabrication de soumbara.
Toutefois Sidibé Dramane met en garde contre toute utilisation immodérée de cette infusion.
« Il y a des risques élevés de coma et de perte de connaissance avec la consommation dâune infusion dâécorce du néré. Une personne qui boit lâinfusion sans la diluer peut perdre connaissance. Câest très fort et puissant. Il faut la diluer assez avant de la boire », conseille-t-il.

Au demeurant, suggère M. Sidibé Dramane, une collaboration entre médecine traditionnelle et médecine moderne serait souhaitable, afin de permettre aux populations, quel que soit leur niveau social, de tirer profit de cette plante.
Les bienfaits du néré sont aussi appréciés dans toutes les autres régions de Côte dâIvoire, ainsi que dans dâautres pays de lâAfrique de lâOuest.
C’est ainsi qu’à Abidjan, le soumbara est disponible tout au long de l’année. Pourtant le processus de fabrication de cet aliment reste artisanal.
A Ferkessédougou, les femmes de lâassociation « Wouekelé Kouema » travaillent à tour de rôle les unes au service des autres, lorsque lâune dâentre elles dispose de la matière première, câest-à -dire les graines de néré.
« Nous achetons 50 kg de graines à 20 000 FCFA (34 dollars). Quand nous vendons le produit fini, nous avons des bénéfices allant de 3 000 à 5 000 FCFA. Mais câest difficile et long », explique la présidente de lâassociation.
Transformation
Le procédé de transformation des graines de néré passe en effet par plusieurs étapes. Les graines brutes sont dâabord mises à la cuisson entre vingt et quarante-huit heures ; question dâen faciliter le décorticage.
Les amandes sont ensuite essorées et les graines cuites sont mises à fermenter dans un canari ou une calebasse recouvertes de feuilles, à une température de 30 à 40°C pendant trois jours ou plus.
Les graines fermentées sont enfin séchées au soleil et commercialisées en lâétat ou encore pilées au mortier pour en faire de la poudre.
Une fois le soumbara prêt pour la consommation, il est utilisé dans des recettes culinaires très variées aussi bien en Côte dâIvoire et au Sénégal quâau Mali, en Guinée, au Burkina Faso et ailleurs.
Cependant, Dagnogo Adama, infirmier dâEtat à la Formation sanitaire dâAdjamé (Abidjan), insiste sur le fait que le soumbara « ne saurait jouer son rôle de régulateur de tension sâil nâest pas naturel et pur ».
« Aujourdâhui, on trouve sur le marché du soumbara de mauvaise qualité, parce quâil a été mélangé à dâautres produits. Dans ces conditions, le soumbara ne peut pas agir comme il se doit. Il faut consommer du soumbara de bonne qualité », conseille-t-il.
En Côte dâIvoire, les difficiles conditions de préparation du soumbara peuvent constituer une menace à sa pérennité. Dâoù le plaidoyer des femmes de lâassociation « Wouekelé Kouema » pour un soutien à leurs activités, en vue de leur modernisation.
« Nous évoluons avec des méthodes artisanales. Lâactivité est très pénible. Le processus de transformation dure toute une semaine et requiert une surveillance permanente. Nous pouvons faire des semaines sans sortir », explique Tuo Sali, transformatrice et vendeuse de Soumbara au marché de Ferkessédougou.

« La pénibilité du travail est un frein à la modernisation de la filière. A part nos associations, et notre appartenance à la chambre des métiers ces derniers temps, nous évoluons à lâétape rudimentaire », se plaint-elle.
« Pour préparer du Soumbara, on utilise beaucoup de bois de chauffe ; or le bois de chauffe devient de plus en plus rare et cher. Notre activité est donc encore artisanale. Câest pourquoi nous avons besoin de fours et de décortiqueuses pour faire évoluer lâactivité. Cela nous permettrait de gagner du temps », poursuit lâintéressée.
« Nous voulons aussi que les autorités nationales organisent la filière afin de nous permettre dâexporter nos produits pour que tout le monde entier puisse bénéficier des vertus du néré », plaide pour sa part Thérèse Ouattara dont lâassociation regroupe 35 membres.
Sauf que le commerce des graines de néré, bien que relativement important, est déjà difficile à évaluer et, à l’instar d’autres produits de cueillette, il ne figure pas dans les bilans nationaux du ministère de lâAgriculture.
« Câest vraiment un de nos gros problèmes, car le néré est un produit de cueillette. On continue de chercher les voies et stratégies pour pouvoir en évaluer la production dans notre zone », admet le directeur régional de lâAgriculture de Ferkessédougou, Vamara Dermbélé.
Pourtant, selon ce dernier, « lâactivité autour du néré est très importante, car la demande du soumbara est tellement forte que les vendeuses qui ont gardé la confiance des consommateurs à cause de la qualité de leur produit se font beaucoup dâargent durant la période de grande fabrication, câest-à -dire en saison sèche ».
Cette situation qui ne permet pas de chiffrer lâimpact économique du néré sâexplique aussi par la dissémination des arbres qui n’existent pas à l’état de culture raisonnée.
Mais malgré ces difficultés d’évaluation, il nâen demeure pas moins que le néré entre dans l’économie d’un grand nombre de pays africains où il procure aux femmes des revenus appréciables.
âLâindustrialisation de la filière dépend de la disponibilité de la matière première, ce qui suppose que les chercheurs doivent travailler sur le cycle de production qui est de lâordre de sept à huit ansâ
Jean Nemlin, CNRA
Malheureusement, les arbres de néré tendent à se raréfier dans certaines régions, signale-t-on, alors quâun programme de reboisement de cet arbre, dénommé Antenne universitaire pour le développement communautaire (AUDEC), avait permis entre 1990 et 1993, de planter plusieurs arbres de cette espèce avec succès dans diverses parties du nord ivoirien.

La majorité des arbres plantés à travers ce projet sont aujourd’hui robustes, et de nombreux cultivateurs continuent de semer chaque année, à la saison des pluies, de nouvelles graines de néré.
Une enquête diagnostique des technologies autochtones de transformation des graines du néré a été initiée en 2002 à Odienné, dans le nord-ouest ivoirien, par le Centre national de recherches agronomiques (CNRA) en vue de la modernisation des étapes du processus.
Ce programme financé par le Fonds de développement de la formation professionnelle (FDFP) a été arrêté suite au déclanchement, la même année, de la crise militaro-politique qui a secoué la Côte dâIvoire pendant une décennie (2002-2011).
A part ce programme, aucun autre projet concernant la modernisation du néré nâa jusque-là été lancé dans le pays, constate-t-on après des investigations menées aussi bien auprès des ministères de la Recherche scientifique, de la Santé, ainsi que dans les milieux universitaires et de la recherche.
Néanmoins, la directrice de la valorisation de la recherche et de lâinnovation technologique (DVRIT) au ministère de lâEnseignement supérieur et de la recherche scientifique, Annick Tahiri, estime que les études et recherches sur cette plante devraient se poursuivre pour lui permettre un meilleur développement.
Industrialisation
Selon Jean Nemlin, responsable du département des technologies post-récolte et des laboratoires centraux du CNRA, lâindustrialisation de la filière dépend de la disponibilité de la matière première, « ce qui suppose que les chercheurs doivent travailler sur le cycle de production qui est de lâordre de sept à huit ans »
à ce propos, le responsable du programme Forêts et environnement du CNRA, Coulibaly Ibrahima, indique que depuis les années 1990, des recherches sont effectuées à la station forestière Diabaté Kamagnon de Korhogo sur ce produit forestier non ligneux.
« Des pépinières permettent dâen étudier la phénologie et portent sur les aspects moléculaires pour sélectionner les meilleures espèces en vue de sa meilleure domestication et pour aider le monde paysan à sauvegarder la biodiversité », indique-t-il, relevant que sa dissémination dans les champs permet de fertiliser les sols pauvres des régions du nord.
Comme Ouattara Thérèse, les acteurs du néré, souhaitent quâune volonté politique forte aboutisse à lâindustrialisation de la filière depuis la plantation jusquâà lâexportation des produits dérivés.
Car, en tant que plante, le néré est aussi menacé. Et cela pourrait aussi avoir, selon les chercheurs du CNRA, des conséquences sur l’écosystème et la biodiversité.
Cet article a été produit en collaboration avec lâAgence ivoirienne de presse (AIP), grâce à lâappui du Wellcome Trust.
Références
- ⦠(1) Heckel (Edouard), Les végétaux utiles de lâAfrique tropicale, 1887
- ⦠(2) Etude : « Contribution à lâétude des propriétés pharmacologiques des extraits hydro-alcooliques des graines de Parkia biglobosa », Centre de recherche et de formation sur les plantes médicinales de lâuniversité du Bénin













