Le mouvement de contestation populaire qui a débuté au Soudan il y a quatre mois a fini par avoir gain de cause. Le « dictateur de Khartoum » est tombé ce 11 avril suite à un coup d’Ãtat militaire. Retour sur le parcours dâun des leaders politiques les plus controversés du continent africain.
Pendant près de trois décennies depuis le renversement en décembre 1989 du gouvernement élu, le septuagénaire Omar el-Béchir a dirigé le Soudan dâune main de fer, en sâappuyant sur le puissant NISS, le Service national du renseignement et de la sécurité.
Son régime qui avait du sang sur les mains était allié aux grandes puissances. à partir de 2009, Omar el-Béchir est lui-même sous le coup dâun mandat dâarrêt lancé par le procureur de la Cour pénale internationale pour crimes contre lâhumanité, crimes de guerre et génocide au Darfour.
Asphyxiés par une économie dysfonctionnelle, les Soudanais manifestaient dans les rues depuis décembre 2018, réclamant le départ de leur président. Cette contestation était devenue, selon les analystes, le plus grand défi posé au chef de lâÃtat soudanais depuis son arrivée au pouvoir.
Alors que le mécontentement populaire grondait dans les rues du Soudan depuis le 19 décembre 2018, le site dâinformation américain The Daily Beast a fait sensation en revenant sur un épisode peu connu des négociations informelles qui sâétaient déroulées au début des années 2010 entre des militaires soudanais et un diplomate de haut rang de Washington, visant à renverser le régime déjà décrié dâOmar el-Béchir, à Khartoum.
Le site internet raconte quâen 2012, lâambassadeur Princeton Lyman, qui était à lâépoque lâenvoyé spécial du département dâÃtat chargé du Soudan et du Soudan du Sud, avait été discrètement contacté par un groupe dâofficiers et de sous-officiers de lâarmée soudanaise. Ces derniers se plaignaient dâêtre « professionnellement lassés » du leadership de Béchir.
Soucieux de changer lâimage négative du Soudan dirigé depuis trop longtemps par un « autocrate » accusé de génocide et soupçonné de financer le terrorisme dans le monde, ces militaires se demandaient comment réagiraient les Ãtats-Unis en cas de renversement du régime soudanais par un coup dâÃtat.
LâAmérique, la première puissance du monde, ne pouvait pas officiellement apporter son soutien à un coup de force qui va à lâencontre de la légalité internationale, avait répondu en substance le diplomate à ses interlocuteurs. Tout en laissant entendre, entre les lignes, que si toutefois les putschistes sâengageaient à restaurer la démocratie à Khartoum et garantir le respect des droits humains, Washington ne sâopposerait pas au changement.
La suite de lâhistoire est connue. Le complot fut découvert par le pouvoir soudanais, les officiers arrêtés et le sécurocrate n° 1 du régime, Salah Gosh, qui avait été mobilisé par les officiers comploteurs pour donner un visage politique à leur putsch, tomba en disgrâce.
Ceci explique sans doute pourquoi ce dernier nâest jamais allé au rendez-vous avec lâambassadeur Lyman, dans son hôtel au Caire, comme il avait été convenu entre les militaires de lâarmée soudanaise et le diplomate américain.
Un régime autoritaire et sécuritaire
Princeton Lyman est décédé en août 2018, non sans avoir confié à la presse sa déception de voir le renouveau du Soudan repoussé aux calendes soudanaises.
Or le timing de la révélation de cette affaire « ancienne » ne relève sans doute pas du hasard. Elle sonnait comme un avertissement pour le régime soudanais, alors que le pays était plongé depuis des semaines dans une crise quasi-insurrectionnelle et que les analystes sâinterrogeaient sur les scénarios de sortie de crise. Avec ou sans le retrait de lâhomme fort du régime ?

Ce nâest pas toutefois le premier soulèvement populaire auquel le président Béchir a été confronté depuis sa prise de pouvoir en 1989 par un coup dâÃtat, renversant un gouvernement démocratiquement élu. En 2013 déjà , des émeutes contre une hausse de plus de 60 % des carburants avaient ébranlé le régime. Câétait la conséquence directe de la sécession en 2011 du Soudan du Sud où se trouvaient les trois quarts des puits de pétrole du Soudan uni.
La révolte avait été matée à coup dâune répression policière qui a fait 200 morts et plus dâun millier de blessés. « Le régime en a profité pour recentrer le pouvoir autour des services de renseignement et de sécurité et les faucons de lâarmée », expliquait à lâépoque sur les ondes de RFI le chercheur sur le Soudan Jérôme Tubiana.
Ce recentrage permettra au gouvernement de contenir rapidement des manifestations qui secouent le pays de nouveau en janvier 2018, en réaction à lâinflation du prix des denrées alimentaires.
Si le pouvoir semblait avoir plus de mal pour maîtriser la contestation en cours depuis décembre « câest en partie, expliquait Christian Elmet, chercheur émérite et spécialiste du Soudan, parce que les gens sont désespérés. Ils sont persuadés que lâamélioration de leur sort passe désormais par le renversement de ce régime, qui consacre 80 % de son budget à la défense et à la sécurité dans le seul souci dâassurer sa propre pérennité ».
« Le régime est extrêmement autoritaire et sécuritaire », ajouta pour sa part lâhistorienne britannique Willow Berridge, spécialiste du Soudan. Cela nâa rien de surprenant compte tenu du militarisme qui définit la carrière et la vision politique de son fondateur, Omar el-Béchir.
Né en 1944 dans une famille paysanne modeste de Hosha Bannaga, village situé à une centaine kilomètres au nord de Khartoum, lâhomme était fasciné dès son plus jeune âge par la carrière militaire. Cette ambition lâa poussé, les études secondaires terminées, à partir poursuivre sa formation dans une école militaire au Caire et à combattre au sein de lâarmée égyptienne lors de la guerre israélo-arabe de 1973.
De retour à Khartoum au milieu des années 1970, le jeune colonel gravit rapidement les échelons de lâarmée soudanaise, tout en portant un regard critique sur les turbulences de la vie politique de son pays.
Très impliqué avec dâautres officiers et sous-officiers de sa promotion de parachutistes dans le mouvement qui a débouché en 1985 à la chute du président Gafaar Nimeiry lâché par lâarmée, il sâattachera à ne pas commettre les erreurs du président déchu lorsquâil prend le pouvoir en 1989, à la tête dâune junte militaire. Ses premiers actes en tant que nouvel homme fort consisteront à placer sous sa férule les National Intelligence and Security Services (NISS), les services de sécurité et de renseignement et à fidéliser lâarmée en lui cédant des pans entiers de lâéconomie.
Un paria diplomatique
Le succès du coup dâÃtat du 30 juin 1989 sâexplique aussi par le soutien quâont apporté à la junte militaire les islamistes, menés à lâépoque par le sulfureux Hassan al-Tourabi.
Sous lâinfluence de ce prédicateur populaire, Omar el-Béchir engage le pays sur le chemin de lâislamisme radical, introduisant la charia dans une société nationale divisée à lâépoque entre le nord majoritairement musulman et le sud peuplé de chrétiens et dâanimistes.
Avec cette islamisation forcée, la guerre civile qui faisait rage depuis 1983 entre Khartoum et les rebelles sudistes non-musulmans va sâaggraver, entraînant à terme la sécession du sud et des maux économiques dont le Soudan a du mal à se relever. Le conflit a par ailleurs coûté deux millions de vies et nâa pris fin quâen 2005.

Le Soudan des années 1990 où Omar el-Béchir installe son pouvoir est un véritable cocktail islamo-militariste, avec la présence sur son sol de jihadistes ayant combattu en Afghanistan, dont le chef dâal-Qaïda, Oussama ben Laden. Celui-ci a vécu à Khartoum entre 1991 et 1996, avant dâen être expulsé sous la pression des Ãtats-Unis.
Chemin faisant, le régime prendra ses distances par rapport à Tourabi lâislamiste, pointé du doigt comme la principale cause de la détérioration de lâimage du Soudan dans le monde. Câest en effet de cette époque, plus précisément de 1993, que date le placement du Soudan, soupçonné dâabriter des terroristes impliqués dans des attentats sur le territoire des Ãtats-Unis, sur la liste noire américaine des « Ãtats soutenant le terrorisme ».
Les conflits armés qui ont jalonné le règne dâOmar el-Béchir, notamment ceux menés contre les rebelles au Sud, mais aussi au Darfour avec des centaines de millions de morts et des millions de déplacés ainsi que dans plusieurs autres régions du pays, ont également contribué à lâisolement diplomatique du Soudan.
Les massacres et les crimes commis au Darfour par les troupes lancées par lâhomme fort de Khartoum valent à ce dernier dâêtre accusé de crimes contre lâhumanité, crimes de guerre et génocide par la Cour pénale internationale (CPI). Le mandat dâarrêt lancé par la Cour de La Haye en 2009 fait dâOmar el-Béchir le premier chef dâÃtat en exercice à être inculpé par cette juridiction, limitant sa liberté de voyager à lâétranger de peur dâêtre arrêté.
Or lâhomme est coriace et nâhésite pas à défier la CPI, comme en témoignent les 150 visites dans des pays étrangers quâil a effectués depuis le lancement du mandat dâarrêt contre lui le 4 mars 2009.
19 jours après cette date fatidique, le président Béchir se trouvait en Ãrythrée en voyage officiel. Il a, depuis, été reçu à Pékin par Xi Jinping, à Moscou, il y a deux ans par Vladimir Poutine, mais aussi au Caire, à Pretoria, à Ndjamena et plus récemment par Bachar el-Assad à  Damas.
Lâarrière-cour de lâÃgypte
Câest sans doute cet esprit de défiance qui a poussé le général-président à sortir dans les rues de Khartoum en pleine ébullition pour narguer les manifestants quâil avait qualifiés de « comploteurs ». Brandissant sa canne au-dessus des têtes, il a harangué la foule des militants de son parti amenés par bus entiers des lointaines provinces qui lui restaient encore acquises, sans oublier de dénoncer « les agents étrangers, les traîtres et les mercenaires ».
Une phraséologie qui renvoie aux intérêts étrangers, notamment à ceux des Ãtats-Unis responsables, aux yeux de Khartoum, de ses difficultés économiques. Lâembargo imposé par Washington pendant 20 ans ne lui a-t-il pas interdit de mener des activités commerciales et des transactions financières à lâinternational ?
Sudan police confront protesters as Bashir rejects accusations: France 24 https://t.co/2H0SpPSJM9
— EcoInternet (@EcoInternetDrGB) 22 janvier 2019
Pour nombre dâobservateurs de la vie politique soudanaise, cette défiance publique visant les Occidentaux relevait du « Grand Guignol », destiné à épater la galerie. En réalité, depuis les attentats du 11-Septembre 2001 au moins, le régime soudanais travaille main dans la main avec lâOccident, notamment avec les Américains.
La CIA, qui a installé son plus grand bureau en Afrique à Khartoum, sâappuie sur les influents services de sécurité et de renseignement, le NISS, pour infiltrer les « shebabs » somaliens et combattre les cellules jihadistes qui prospèrent dans la Libye voisine et dysfonctionnelle.
Câest dâailleurs sous les pressions des dirigeants de la CIA et du Pentagone que Barack Obama avait pris la décision de desserrer les sanctions américaines contre le régime soudanais.
Lâadministration Trump a, pour sa part, poursuivi la même politique en lâapprofondissant, en levant dès octobre 2017 lâembargo commercial vieux de plusieurs décennies et en engageant des négociations pour sortir le Soudan de la liste des « Ãtats soutenant le terrorisme ».
Une décision dans ce sens serait imminente. « Quels que soient les errements de Béchir, les Américains ne le laisseront pas tomber, car ils ne veulent pas que le bordel arrive au Soudan, qui est après tout lâarrière-cour de lâÃgypte », ajoutait Christian Elmet.
Pour les Européens également, Khartoum est un pilier stratégique dans leur lutte contre les migrations. « Toute instabilité dans ce pays pourrait entraîner une nouvelle vague de migrations vers lâEurope », expliqua un diplomate sous couvert de lâanonymat.
Cette position stratégique quâoccupait le Soudan dans la Corne de lâAfrique était une aubaine pour Omar el-Béchir. Conscient de sa force, celui-ci diversifia sa diplomatie, en invitant la Russie à venir installer une base militaire sur la mer Rouge. Fin stratège, lâhomme avait aussi renoué avec les Saoudiens et les Ãmiratis, tout en faisant les yeux doux à leurs rivaux turcs et qataris.

Les trois scénarii
Or, ce savant dosage dâalliances géopolitiques nâa pas suffi à Omar el-Béchir pour sortir son pays du marasme économique quâil traverse depuis la perte de lâessentiel de ses ressources pétrolières, ni pour contenir les vagues de contestation auxquelles son régime militaro-sécuratiste était confronté depuis plus dâun mois. Les caisses étaient vides et les investisseurs refusaient de venir dans un pays gouverné par un régime réputé corrompu et prédateur.
Asphyxiés économiquement à cause de lâinflation qui a atteint 70 % en fin dâannée 2018 et les dévaluations à répétition de leur monnaie, les manifestants soudanais réclamaient du pain, mais aussi le développement et la démocratie.
Ils réclamaient surtout le départ dâOmar el-Béchir, qui sâétait fait désigner juste avant les événements candidat à la présidentielle de 2020 pour un troisième mandat, alors que la Constitution en autorise deux. Cette perspective a peut-être compromis par la contestation dont ne voyait pas la fin et qui avait fini par gagner même les camps du pouvoir. Les réseaux sociaux ont parlé des scènes de fraternisation entre les manifestants et les forces de sécurité.
« On est entré dans un schéma révolutionnaire », affirmera pour sa part Christian Elmet, chercheur émérite et spécialiste du Soudan, rappelant que les deux premiers régimes que ce pays a connus après lâindépendance ont été renversés en 1964 et 1985 par des soulèvements populaires similaires au mouvement de contestation actuel. Même lâopposition, longtemps malmenée par le régime, a semblé y croire.
Vingt-deux partis de lâopposition instituée ont alors signé un communiqué commun appelant à la mise en place dâun « gouvernement de transition (â¦) qui convoquerait des élections pour rétablir la démocratie et les libertés publiques » dans le pays.
« Le processus à lâÅuvre dans le pays est susceptible dâentraîner la fin brutale du régime en place, même si je ne crois pas quâon ait encore atteint au Soudan un point de non-retour où lâarmée régulière ainsi que lâappareil sécuritaire puissent se retourner contre le président Béchir », jugeait Ahmed Soliman du think tank Chatham House, basé à Londres.
Le pouvoir dâOmar el-Béchir, pourrait-il survivre à la crise actuelle, sâinterrogeait aussi le centre de réflexion International Crisis Group (ICG), dans un rapport publié en janvier 2019.
Ce rapport propose trois scénarii de sortie de crise : coup dâÃtat militaire, démission dâOmar el-Béchir ou survie du régime et de son fondateur. Ce dernier scénario a longtemps semblé le plus plausible compte tenu des rapports de force.
Mais « ce sera au prix de la poursuite du déclin économique, dâune plus grande colère populaire, de davantage de manifestations et dâune répression plus dure », avait prévenu le rapporteur de lâICG.
Câest finalement le premier scénario qui sâest imposé. Ce qui vient de se passer à Khartoum ce 11 avril appartient désormais à lâHistoire.












