Le littoral dakarois attise de plus en plus de la curiosité. Une nouvelle forme de gouvernance littorale urbaine multi-niveaux se dessine à Dakar. Elle se définit par la pluralité des centres de décisions, des lieux de pouvoirs, des partenariats publics-privés et surtout par l’étroite relation entre le pouvoir central et les acteurs privés.

C’est une relation teintée de corruption qui a longtemps empêché la Loi sur le littoral d’être rédigée puis mise en application. Ainsi le Domaine Public Maritime a été vendu au plus offrant et ce de façon accélérée depuis l’alternance de 2000.

Pour coller aux normes gestionnaires et aux mots d’ordres internationaux imposant la concertation avec les acteurs « du bas », les bailleurs et médiateurs politiques de ces bailleurs sont désormais en quête d’interlocuteurs locaux pour tenter de préserver le littoral dakarois et plus largement sénégalais.

Nos zones d’investigations, toutes situées dans d’anciens villages aux habitats dits traditionnels (souvent sans titre foncier), constituent des espaces d’interface entre différents modes d’habiter, d’occuper, d’investir, finalement de gérer le territoire littoral. Entre tradition et modernité.

Plan


Introduction
Pressions urbaines sur le littoral dakarois
La presqu’île du Cap-Vert : territoire urbanisé, milieu fragilisé
Une ville côtière (ré)appropriée : la composante léboue
Acteurs publics et porteurs de légitimité dans les quartiers définis comme villages traditionnels
Enjeux politiques des projets en zones « traditionnelles »
Des alternatives locales aux moyens limités des pouvoirs publics ?
L’autochtonie : un registre d’action stabilisé pour les Lébous ?
Conclusion
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Introduction

Certains acquéreurs n’hésitent pas à construire sur la mer : inauguré en 2004, le parc d’attraction (…)

1 Les quartiers qui font l’objet de cette étude sont issus d’un peuplement mis en place à partir du XVs. sur la presqu’île du Cap-Vert au Sénégal, celui des Lébous, dont l’origine fait débat (Verdat, 1949).

Jusqu’à la période coloniale incluse, les terres de la Presqu’île et surtout les terres littorales appartenaient en grande majorité à ces populations qui revendiquaient leur statut d’autochtones : ils pouvaient vendre ces terres à titre personnel, et très peu de titres fonciers étaient alors immatriculés sur leur domaine d’activité économique.

En 1964, le Gouvernement sénégalais mit en place la Loi sur le Domaine National (LDN). Dès lors, les terres que les Lébous n’avaient pas enregistrées étaient d’office considérées comme propriété de l’État.

De fait, les habitants de ces quartiers, non scolarisés pour la plupart, n’ont pas fait immatriculer leurs terres et seuls certains dignitaires lébous en profitaient pour s’approprier davantage de parcelles. Les champs qui entouraient les villages traditionnels sont devenus des zones d’extension urbaine jusqu’à faire continuité avec la ville. L’arrivée du président Abdoulaye Wade, en 2000, signe le déclassement du Domaine public maritime (DPM) qui fait l’objet de ventes en dépit des réglementations en vigueur1. Ainsi pris dans le tissu urbain de la capitale, les villages lébous ne sont plus reconnaissables aujourd’hui qu’à leurs ruelles étroites d’origine (fig. 5).

2 Contrainte par un site de presqu’île, la ville de Dakar a dû en effet s’étaler depuis la pointe méridionale et gagner tout le littoral. Après les réformes de décentralisation des années 1990, l’action publique y apparaît révisée par l’arrivée de nouveaux acteurs travaillant pour la municipalité de Dakar et ses communes.

Le littoral de la presqu’île du Cap-Vert concentre en effet deux défis économiques majeurs du fait de ses ressources foncières et halieutiques, les secondes justifiant « traditionnellement » l’activité du peuplement lébou côtier. Comment la gestion des ressources foncières met-elle l’action publique en tension, dans le contexte de décentralisation ?

Pour répondre à cette question, nous mettons en œuvre une méthode d’entretien et d’observation principalement qualitative, privilégiant une approche « par le bas » de la gestion territoriale, et en particulier le rôle des acteurs de terrain.

3 En 1980, M. Lipsky considérait que les fonctionnaires de terrain sont de véritables policy-makers : sans eux, une politique publique n’aurait aucun effet concret. L’action publique se démarque de la politique publique en ce qu’elle comprend d’autres acteurs, éventuellement privés, que ceux de la puissance publique (Enguéléguélé, 2008).

Ici, « le bas » n’a donc rien d’une catégorie homogène et relève moins de modes d’action populaire que de pratiques politiques situées hors des arènes officielles. Le gouvernement local sera donc défini comme « l’ensemble des rapports d’échange et de négociation entre régulations de contrôle (c’est-à-dire centralisées par l’Etat) et régulations autonomes (opérées par les acteurs locaux) » (Reynaud, rééd. 1997, p. 174). Nous montrerons ainsi que l’action publique sur le littoral dakarois est essentiellement portée par des individus qui ne travaillent pas pour l’Etat, mais qui se constituent en entrepreneurs politiques au niveau local.

Nom que se donnent les hommes qui installent des parasols sur des plages publiques, nettoient et fo (…)

4 L’enquête dont est issu cet article se compose d’entretiens libres ou semi directifs réalisés auprès d’interlocuteurs variés. Sur ce littoral urbain interfèrent, en effet, des agents municipaux (pour les opérations d’assainissement, de nettoyage, ou de surveillance des plages), des ONG de préservation du littoral comme le Fonds mondial pour la nature (WWF), l’Union internationale de conservation de la nature (UICN), Wetlands, Green Sénégal, ainsi que des associations locales (SOS Littoral, Apecsy, les Volontaires de l’environnement…) ; enfin, un ensemble hétérogène de touristes, sportifs isolés, restaurateurs, pêcheurs, mareyeurs, plagistes2, des Groupements d’intérêts économiques (GIE) et Comités locaux de pêches (CLP), soutenus par des leaders politiques, des chefs coutumiers ou religieux.

5 La première partie de l’article évoquera les différentes formes que prend la pression urbaine sur le littoral dakarois ; la deuxième partie examinera les revendications que suscite la gestion du littoral dakarois par les citadins et situera les projets de développement dans leur contexte ; cette partie permettra d’analyser les formes d’action collective (Olson, 1987) et les modes d’action politique (Bayart et al., 1992) envisagés par les « autochtones » lébous. Enfin, nous montrerons comment l’autochtonie léboue se manifeste aujourd’hui plus largement à Dakar, en lien avec la problématique de l’action publique. Dans un contexte de concurrence foncière accrue, nous verrons que l’urbanisation offre de nouveaux espaces au renouvellement les discours fondés sur les identités sociales, religieuses et territoriales.

Pressions urbaines sur le littoral dakarois

6 Le Sénégal est un pays à population jeune, qui demeure très inégalement répartie dans l’espace : elle présente une densité de 10 habitants au kilomètre carré au sud-est du pays, et de 4 000 habitants dans la région de Dakar (RN, 2013), région la moins étendue du pays (une presqu’île de 550 km²) mais la plus peuplée. Les activités du littoral de Dakar sont principalement la pêche artisanale et industrielle, la transformation artisanale du poisson et le transport maritime, le tourisme et la concentration hôtelière. Aujourd’hui, l’essentiel des activités économiques du pays se concentre sur la Presqu’île et la Petite-Côte ; 80% des industries nationales sont notamment situées entre Hann et Bargny (Dubersson, 1979).

Implantations léboues dans la presqu’île du Cap-Vert

Fig. 1 : Implantations léboues dans la presqu’île du Cap-Vert
Fig. 1 : Implantations léboues dans la presqu’île du Cap-Vert

La presqu’île du Cap-Vert : territoire urbanisé, milieu fragilisé

3 Soit environ trois millions d’habitants, selon le dernier recensement national de 2013.

7 Lors de leur installation sur la presqu’île autour du XVs., les Lébous ont délogé des Socés qu’ils ont forcés à migrer vers la Gambie ; fuyant eux-mêmes les royaumes du Djolof, puis du Cayor, ils auraient alors noué un pacte avec les génies tutélaires locaux afin de s’assurer une cohabitation paisible qu’ils perpétuent par des offrandes et sacrifices en leur hommage.

Depuis, les familles apparentées à ce groupe lébou se sont dispersées en fondant plusieurs villages le long du littoral sénégalais, de Saint-Louis jusqu’à la région de Mbour et, de façon plus dense, sur la Presqu’île du Cap-Vert et la zone de Rufisque (fig. 1).

Au milieu du XIXs., les colons français n’occupaient que l’île de Gorée, comptoir issu de la traite négrière. Lorsqu’ils s’installèrent sur la presqu’île, le site de rade leur offrait la possibilité de bâtir une ville.

En un siècle, ce territoire presque vide devient le plus peuplé du pays : il compte aujourd’hui un quart de la population nationale3.

8 C’est par la création de grands équipements que l’administration coloniale française a en effet donné à Dakar son statut de capitale attractive : le grand port de Dakar (1866), le chemin de fer Dakar-Saint-Louis (1885) puis Dakar-Niger (1907), l’installation d’une hydrobase puis d’un aéroport international. Dès lors, Dakar capte tout le trafic fluvial de « la vieille escale », Saint-Louis (Vernière, 1972, p. 16).

Mais c’est après la seconde Guerre mondiale que la capitale de l’Afrique occidentale française a définitivement placé en orbite économique les autres villes de la colonie. La ville s’étale et englobe progressivement tous les villages lébous dans un continuum urbain joignant Dakar et Rufisque. Dès les années 1960, une politique nationale du logement conduit à la naissance de quartiers entiers, facilitant l’accès à la propriété privée des cadres moyens et supérieurs de l’administration par le biais de la location-vente.

9 Trois grandes périodes d’expansion urbaine s’identifient ainsi depuis la ville coloniale jusqu’à la « métropole ouest-africaine » (Lessault et Imbert, 2013). Les deux premières correspondent à l’étalement périphérique d’une ville encore basse. La troisième se démarque par la rapidité des transformations de l’espace déjà urbanisé : faute d’espaces constructibles disponibles, le bâti et les logements se densifient ; c’est la phase « de verticalisation relative de l’habitat » (op. cit.).

La dernière décennie est marquée par la mise en place de projets d’urbanisme souvent impulsés par l’Etat, valorisant le paysage de la corniche ouest et celui des quartiers centraux, et par la poursuite de l’urbanisation toujours plus loin en périphérie de l’agglomération.

10 C’est dans ce contexte que les anciens villages qui nous intéressent ici ressortent par une organisation plus resserrée et une occupation plus dense (fig. 2).

Fig. 2 : Vue aérienne de l’arrondissement de Ngor, Dakar.

enquête dans des quartiers traditionnels du littoral de dakar
enquête dans des quartiers traditionnels du littoral de dakar

Fig. 3 : Destructions liées à la dérive littorale sur la plage de Petit-Mbao.

Fig. 3 : Destructions liées à la dérive littorale sur la plage de Petit-Mbao.
Fig. 3 : Destructions liées à la dérive littorale sur la plage de Petit-Mbao.

11 La dynamique d’ensemble du littoral fait apparaître deux types d’évolution : l’avancée des habitations vers la mer, d’une part, l’avancée de la mer vers les habitations, d’autre part (fig. 3). Les zones littorales de la Presqu’île du Cap-Vert sont en effet soumises aux changements environnementaux globaux et à l’accroissement des pressions anthropiques régionales et locales (Niang, 2009).

En milieu urbain, l’agression de l’écosystème côtier découle d’aménagements industriels, portuaires et touristiques, et souvent de la sur-occupation du DPM. Au tournant du XXIs., la capitale ne résiste plus à une spéculation qui se montre orientée par le clientélisme gouvernemental et par l’alternance politique à la tête de l’Etat.

La gestion du littoral est ainsi synonyme d’appropriation des meilleurs sites par les plus riches, de course à l’occupation de l’espace et ce de façon accélérée depuis la présidence de 2000. Le DPM fait l’objet de vente par décret à qui s’y investit, en dur, même à moins de 100 m de la mer.

4 Entre mairies de ville et de commune, autorités coutumières, Ministères et ONG.

12 La grande majorité des terres littorales se trouve donc « confisquée », de la Pointe des Almadies, au NO, au Cap Manuel, au Sud, soit par l’Etat dans le cadre de la réalisation de ses grands travaux d’infrastructure, soit par des particuliers à qui l’Etat cède ou vend les terres, pour l’édification de maisons de bord de mer ou pour des activités économiques plus ou moins autorisées. Ces dérogations aux servitudes littorales sont favorisées par la dispersion des instruments de gestion4 du DPM qui, depuis le tournant des années 2000, mettent en concurrence les Ministères de l’urbanisme, de l’environnement, du tourisme, les services déconcentrés et les collectivités locales.

5 Victimes d’une mauvaise exploitation des ressources halieutiques, certaines espèces se raréfient vo (…)

13 Ressources essentielles pour l’économie du Sénégal, la mer et le littoral sont donc exposés à divers types de prélèvements ; de l’extraction du sable de mer, ressource à moindre coût pour la construction, aux importantes pêcheries5 qui nourrissent toute une filière : leur surexploitation a fortement entamé le potentiel halieutique et conduit à de réelles dégradations écologiques. Celles-ci ont d’ailleurs réduit l’attractivité touristique des plages du Cap-Vert, devenues exutoires des eaux et de la pollution urbaines.

Une ville côtière (ré)appropriée : la composante léboue

14Dès l’indépendance du Sénégal, l’émigration rurale puis les sécheresses répétées au Sahel ont entraîné l’explosion démographique de la capitale du Sénégal : de nombreux actifs venus de l’intérieur du pays se tournent vers le secteur de la pêche et contribuent à quelques années « d’abondance », car l’État subventionne en particulier la motorisation des pirogues.

Mais, dans les années 1990, la pêche artisanale décline, ses actifs voient leur niveau de vie baisser et certains vendent leurs terrains. Le décret gouvernemental fixant les prix des terrains nus et les loyers des terrains bâtis distingue ainsi les « villages traditionnels » des autres zones. Ce décalage de prix fonciers donne la mesure d’une ville qui continue de se développer à plusieurs vitesses socio-économiques.

6 Le processus de décentralisation connaît une nouvelle étape à partir de 1996 au Sénégal : le transf (…)

7 En 2014, on assiste à une nouvelle réforme communément appelée par les médias « l’Acte 3 ». Les Com (…)

15 Avec les réformes de décentralisation6, les communes d’arrondissement de Yoff, Ngor et Ouakam auraient pu se développer à travers le recouvrement de taxes et impôts prélevés sur la vente de ces terres et sur le peuplement afférent, si la LDN, plaçant l’État comme maître de toute terre non immatriculée, avait été remise en cause.

Cela n’a pas été le cas, pas même avec le récent Acte 3 de la décentralisation établi en 20147. Ainsi, les pouvoirs coutumiers, soutenus au tournant des années 1990 par les élus des communes identifiées comme léboues, ne sont pas parvenus à faire jouer la variable autochtone pour avoir plus de pouvoirs ou de reconnaissance, face à un État tout puissant.

8 « Les Lébous, sont regardés comme les pêcheurs par excellence ; non seulement, ils accaparent, même (…)

16 Le rapport d’enquête de l’ONG Aide et Transparence (Sy, Diallo et Kane, 2008) a relevé des cas avérés de violations du DPM dakarois. Il précise que les pêcheurs/mareyeurs lébous sont les « grands perdants de cette ruée vers le DPM car ils ne représentent que 5% des tenants du DPM ».

Pourtant, ces derniers avaient largement contribué à l’appropriation privative de ces terres, comme en témoignent des Lébous eux-mêmes. Deux plagistes de Ngor évoquent ainsi les terres mises à disposition des villageois pour la construction d’autres maisons familiales : « On a tous vendu nos terres ! Alors que ça devait élargir le village, 90% des gens qui habitent là-bas maintenant ne sont pas des Lébous… Mais je peux te garantir que les Lébous vont rester : le Lébou d’abord c’est la mer ! Tu prends un Lébou tu le mets à l’intérieur, mais même pas deux ans après il revient ! C’est inné chez le Lébou8 ».

9 Tànk signifie pied ou jambe en wolof : « Yoff, Ngor et Ouakam sont comme les trois pieds d’une même (…)

17 Ce débat sur l’avenir, voire la « survie » de cette communauté, interfère avec l’action publique locale : si certains Lébous affirment leur identité et jurent que, « liés à la mer », ils ne quitteront jamais leur village, d’autres sont plus sceptiques et estiment parfois que l’identité léboue va disparaître, en même temps que la propriété foncière.

Toutes les personnes se revendiquant léboues déclarent que « les lébous restent près de la mer » en partie à cause des pratiques animistes qui se font sur le littoral. D’ailleurs, de nombreuses maisons ou concessions abritent encore des autels dédiés au culte des génies, les Rabs, qui vivent pour la plupart dans la mer.

Cette relation symbolique et matérielle au littoral est constitutive d’une identité collective fortement prégnante aujourd’hui dans ces quartiers. Ainsi l’« espace lébou » traditionnel s’organise au niveau de lignées familiales et d’institutions coutumières actives similaires d’un quartier à l’autre : tous les anciens villages partagent un même système politique fondé sur l’autorité de chefs de villages, de chefs religieux et de notables.

Il existe en effet des rapports très étroits entre les trois anciens villages de Yoff, Ngor et Ouakam, qui forment le triangle dit du Tànk9 : là encore, le culte traditionnel, le rapport aux génies tutélaires et à l’ancêtre commun, constituent le ciment des relations intercommunales et inter-quartiers. Ainsi, plus que le parler, les pratiques de pêche ou la structure familiale lébous, cet attribut spirituel est au cœur d’une revendication d’appartenance au monde lébou.

10 Des villageois ont vendu leur terre situées sur les plages qui jouxtent le village, où des promoteu (…)

18 Perçus comme territoires « lébous », villageois jusqu’à peu, les zones littorales du Tànk sont désormais parmi les plus chères du département : le prix au mètre carré de ces terres a triplé en dix ans, ce qui active les représentations de l’autochtonie léboue en butte à des intrus10.

Or cette composante léboue de l’urbanisation dakaroise n’a pas été prise en compte dans les grandes orientations de l’aménagement de la capitale ces dernières années. C’est davantage au niveau local des quartiers et de façon ponctuelle autour de manifestations, que la fibre identitaire léboue est mobilisée par des acteurs plus fragmentaires pour bloquer ou modifier certains projets portés par l’État ou des intérêts économiques privés.

Acteurs publics et porteurs de légitimité dans les quartiers définis comme villages traditionnels

19 Dans le dispositif municipal sénégalais, la commune d’arrondissement constitue jusqu’à présent la première maille de gestion administrative locale. Mais ses représentants n’ont guère de marge de manœuvre d’intervention sur les plages de leur circonscription territoriale : seule la municipalité de Dakar, identifiée comme « la Ville », a compétence déléguée par l’État pour mener à bien des travaux d’embellissement du littoral urbain, d’assainissement, de nettoyage des plages, de la surveillance de la baignade, et plus généralement du déguerpissement des installations illégales.

20Le traitement des eaux usées rejetées en mer est une compétence de l’État déléguée également à l’Office national d’assainissement du Sénégal (ONAS). L’État sénégalais assure en outre la sécurité et la responsabilité du tourisme. Mais cette compétence est perçue comme « usurpée » par les agents des collectivités locales, qui estiment que « c’est la commune qui entretient et embellit les plages à touristes et qui devrait donc en tirer les bénéfices ».

La corniche et le bord de mer constituent en effet « la vitrine de la ville », et leur valorisation est une condition pour attirer les touristes et retenir les investisseurs. En 2012, la Ville de Dakar a ainsi lancé de grands travaux de protection et d’embellissement de la corniche ouest, pour stabiliser les zones les plus sensibles de cette côte rocheuse, et aménager un parcours sportif.

21La salubrité est donc au cœur des agendas politiques. Mais les zones les plus pauvres du secteur littoral, anciennement peuplées de Lébous, se retrouvent souvent exclues de ces initiatives impulsées « d’en haut ».

Fig. 4 : Parcours sportif et digue aménagée par la Ville de Dakar. Corniche ouest, Dakar.

Fig. 4 : Parcours sportif et digue aménagée par la Ville de Dakar. Corniche ouest, Dakar.
Fig. 4 : Parcours sportif et digue aménagée par la Ville de Dakar. Corniche ouest, Dakar.
Fig. 4 : Parcours sportif et digue aménagée par la Ville de Dakar. Corniche ouest, Dakar.
Fig. 4 : Parcours sportif et digue aménagée par la Ville de Dakar. Corniche ouest, Dakar.

22À Dakar, les quartiers les plus défavorisés en termes d’aménité sont non seulement les quartiers non lotis en périphérie de la ville, mais aussi les zones les plus anciennement peuplées de Dakar, qui sont parfois décrites comme des « bidonvilles ».

On y compte toujours une forte proportion de familles se définissant comme léboues et vivant dans un habitat classé comme non réglementaire. Pour le Ministère de l’urbanisme du Sénégal, il n’existe en effet que deux catégories de propriétaires fonciers, « réguliers » ou « irréguliers » : seuls les détenteurs d’un titre foncier, d’un permis d’occuper (concession précaire), ou d’un bail emphytéotique, sont considérés comme propriétaires réguliers.

23Les plages qui jouxtent ces quartiers lébous, font l’objet de concurrences d’usage croissantes. Les touristes comme les résidents y produisent des déchets en tous genres, surtout plastiques. La pêche, la transformation et la commercialisation des prises y laissent aussi des déchets organiques rarement ramassés en fin de journée.

Selon la majorité de ceux qui travaillent sur la plage, « c’est à la mairie de s’en occuper ». Ainsi, à la question « à qui la faute, si c’est sale ? », les citadins répondent le plus souvent « à la collectivité » publique, qu’ils distinguent ainsi de la communauté léboue.

On accuse volontiers l’ONAS, laquelle en retour pointe les « mauvaises pratiques » des résidents et de nombreux raccordements illégaux aux canaux d’évacuation d’eaux pluviales. La plupart des personnes interrogées ne font du reste pas la différence entre les actions portées par les autorités de la Ville et celles portées par la commune d’arrondissement.

La tendance générale est au contraire l’amalgame et le dénigrement des « Mairies qui ne font rien pour nous ou si peu, si mal, et sans nous consulter ». Si ce jeu de renvoi de responsabilités est banal dans les villes africaines, il est ici exacerbé par les enjeux économiques et écologiques des territoires urbains à bordure côtière.

Enjeux politiques des projets en zones « traditionnelles »

24Au sein des collectivités locales correspondant aux « villages traditionnels », quelles sont alors les réponses publiques aux pratiques de déversement de déchets liquides en mer et de déchets solides sur les plages ? Si le transfert de compétences est acté par la dynamique de décentralisation, le transfert des moyens financiers n’a pas suivi. Le débat dérive ici sur une opposition, partagée par les élus et les habitants, entre « villages traditionnels » et « zones résidentielles ».

Celles-ci désignent les lotissements plus récents qui accueillent des populations plus aisées et d’origines plus variées. De fait, les niches populaires insalubres qui subsistent sur le littoral sont prises dans un tissu urbain densifié, dans lequel de grandes maisons familiales, « riches et assainies » y côtoient des logements qui ne sont parfois même pas équipées de latrines. Faute de place, le service de ramassage des ordures ne passe pas dans ces quartiers, et les déchets plastiques sont le plus souvent déposés sur les rochers où ils glissent vers la mer.

11 Entretien avec le chef du bureau des opérations de la DDU, décembre 2013. Les opérations décrites p (…)

25A la Direction du développement urbain (DDU) de la Ville de Dakar, la gestion du littoral est rendue difficile par le fait que « le DPM est toujours sous contrôle de l’État » ; dans les communes d’arrondissement qui abritent d’anciens villages lébous, pour que la commune puisse porter à terme une action publique sur le littoral, cela nécessite de faire s’entendre des individus souvent peu disposés à collaborer « (…) Car Dakar n’a jamais été colonisée ; ils se sont mis d’accord avec les populations pour aménager, partager le territoire, et les Lébous devaient rester sur le littoral.

Or y’a des gens dans ces villages traditionnels qui pensent qu’ils doivent être exempts de titres administratifs car ça leur appartient ! »11 .

Dans le village de Ouakam, les services de contrôle de la DDU n’osent même pas aller surveiller les nouvelles constructions : « on préfère fermer les yeux que de se battre contre un quartier entier. Les Lébous sont puissants car ils sont unis. Ce sont les autochtones qui ont la réputation d’être rustres ». Ainsi, le registre de l’autochtonie joue en faveur de chefs coutumiers, dont l’autorité permet à certaines zones d’échapper au cadre juridique et réglementaire en place au Sénégal, et à la gestion municipale de la Ville.

12 Entretien avec la maire adjointe de la Commune dans le mandat, janvier 2014.

26A la Commune de Ngor, on confirme sur le plan foncier ces mauvaises relations entre mairie de Ville, communes d’arrondissement et autorités coutumières léboues : « les communes d’arrondissement telles qu’elles ont été conçues au début, c’était beaucoup plus des villes politiques, parce qu’ici les gens sont dans des logiques de redistribution. Si les maires d’arrondissement sont au contact des autorités coutumières au quotidien, car ce sont elles qui tiennent le village, la Mairie de Dakar, elle, ne les consulte pas12 ».

Les mairies d’arrondissement ne seraient donc que des « vitrines du pouvoir » créées pour gagner ou conserver des électeurs lors des élections présidentielles ; outre ces logiques clientélistes, elles manqueraient considérablement de moyens d’action. De fait, la dispersion des organes de décision expliquerait notamment la mauvaise gestion des territoires côtiers, chaque interlocuteur public prêchant ainsi pour sa paroisse.

27Sur le fond, les partis politiques semblent davantage influer « par le bas », et non sans ambiguïté, sur la gouvernance des vieux quartiers littoraux. La question porte donc sur la nature et la légitimité des leaderships locaux sur lesquels s’appuient les élus communaux. Relèvent-elles d’un champ associatif nouveau, ou du maintien d’autorité de « chefs » finement territorialisés en ville ? De chefs traditionnels ou d’autorités religieuses ?

28Les populations les plus aisées de Ngor, essentiellement des allochtones, sont rejointes dans les nouveaux lotissements par de riches Sénégalais ; elles constituent un électorat assurément différent de celui des anciens villages lébous, en tant qu’allochtone mais aussi du fait de leurs hauts revenus. A Ngor, le village traditionnel compterait pour 70% des habitants et 3% seulement du territoire.

Selon son maire, rencontré en 2013, « les partis politiques ne feront rien sans la pression des citoyens. L’enjeu est très grand et nos partis sont encore très clientélistes. Les terres de ces villes sont très convoitées. Les Lébous sont actuellement minoritaires à Dakar et ceux qui convoitent ces terres s’appuient essentiellement sur les partis politiques pour y accéder ».

La minoration s’entend ici non seulement comme démographique à l’échelle de la ville, mais aussi comme un risque politique local : la plupart des acheteurs de terrains à l’État ne sont pas Lébous, et mettent les Lébous en manque de moyens de pression pour résister à la corruption qui découle de ces convoitises sur le DPM.

D’autres pouvoirs urbains, ceux des mairies d’arrondissement, se font donc canaux de légitimation locale dans le Tànk ; en consultant précisément les pouvoirs coutumiers que l’État ignore. Mais sur le fond, ce sont bien des relations clientélistes qui président à ce niveau local de gestion du territoire littoral, pas moins qu’à la tête de la ville.

29 Ne répondant pas aux critères réglementaires de gestion urbaine, les quartiers « traditionnels » sont donc exclus des normes d’aménagement moderne au prétexte que la régulation des tensions communautaires et les consensus à trouver avec ses groupes lébous seraient trop difficiles. De fait, le fossé s’est creusé durant les quinze dernières années entre les commodités et aménités des villages traditionnels et celles des quartiers huppés du littoral.

A Ngor particulièrement, cette inégalité d’aménagement est d’ailleurs ressentie comme injuste et convertie en véritable frustration politique par les « villageois » à l’égard de la ville. L’assainissement des espaces domestiques et publics constituent surtout les principaux défis à relever dans ces quartiers denses mais délaissés des pouvoirs publics. Car depuis la décentralisation, seule la Mairie de Dakar a continué à partager la gestion du littoral avec les tutelles ministérielles, sans faire des zones traditionnelles, pourtant les premières concernées, sa priorité.

Des alternatives locales aux moyens limités des pouvoirs publics ?

30 Qui fait quoi, alors, pour ces villages ? Posée en termes d’alternatives, la question est d’autant mieux fondée qu’à Dakar, comme plus généralement dans les villes africaines, la société civile est incarnée par un mouvement associatif issu de « la base ».

La pertinence du concept de société civile est fortement débattue en Afrique, en particulier depuis les transitions politiques des années 1990 (Bayart et al., 1992). Mais le cas de Yoff en fournit un bel exemple. Constitué de plusieurs quartiers, l’ancien village traditionnel est chapeauté par l’Association pour la promotion économique, culturelle et sociale de Yoff (APECSY), qui depuis sa création en 1982, gère les litiges fonciers du secteur aux côtés des autorités coutumières.

Cette organisation à base communautaire a développé des activités variées, comme le festival des « peuples de l’eau » et les journées d’investissement humain, très courantes au Sénégal, durant lesquelles les Yoffois sont invités à collecter les déchets. Elle est d’ailleurs connue dans toute la Presqu’île comme étant l’une des rares associations restées influentes après la décentralisation : elle accompagne la mairie d’arrondissement dans ses projets de développement, et propose sa médiation entre la Banque Mondiale et l’ONAS pour faire avancer le délicat dossier de fermeture d’un canal d’évacuation des eaux de pluie à ciel ouvert qui se déverse en mer.

31Car entre les pratiques populaires de gestion des déchets, et la norme municipale d’assainissement qui interdit les dépôts « sauvages », il y a conflit. Parler de normes renvoie pourtant à des modes de régulation partagés, dépendants de formes locales de reconnaissance sociale « sans pour autant leur imputer une essence particulière » (Winter et Chauveau, 2001).

L’APECSY fait donc partie de ces acteurs intermédiaires qui recherchent le compromis ou divers arrangements entre normes pratiques et références développementalistes (Olivier de Sardan, 2010), les premières étant reformulées pour inciter les habitants à trier ce qu’ils jetteront finalement à la mer, les secondes étant modérées sur l’exigence écologique de ne rien déverser de solide en mer.

L’APECSY s’inscrit ainsi dans le postulat qu’avec le temps, et grâce aux campagnes de sensibilisation, on comprendra qu’il ne faut plus rien déverser en mer, pas même les déchets organiques. Sa logique d’intervention est emblématique des décalages entre gouvernance officielle et gouvernance réelle des espaces urbains locaux.

13 Assemblée des notables coutumiers lébous.

32 Dans un autre registre d’action, les comités de quartier, héritiers de l’organisation sociale coutumière, participent également de la gestion du littoral dakarois. Comme dans le reste de l’agglomération ils sont l’expression de l’organisation sociale locale et organisés selon : un comité de jeunes chargé de surveiller les travaux publics financés par la ville, un comité d’aînés chargé de gérer les conflits fonciers, un comité de notables à consulter avant d’en référer à la gendarmerie.

A Ngaparou, quartier du village de Yoff, un comité de gestion s’est ainsi opposé à des promoteurs immobiliers à propos d’une bande de terre « appartenant au quartier ». L’argument de protection des intérêts du quartier est ici mis en avant par les résidents : « ce quartier est associé aux Lébous via le Pénc13. Ce n’est pas n’importe quel quartier, c’est Ngaparou : c’est une manière d’arrimer ce bien à tout un groupe social. Dans ce quartier y’a un ancêtre commun, les Mbengue et ses neveux les Ndoye et les Sylla, ça nous lie ».

On voit là comment s’exprime une manière habiter le littoral tout autre celle des zones résidentielles dans lesquelles les références communautaires ne relèvent pas du territoire côtier. Une différence de modes de vie selon l’origine ethnique et la catégorie socio-économique est ainsi régulièrement invoquée, et même susceptible de générer des mobilisations collectives à l’encontre de projets perçus à la fois comme exogènes et contraires aux intérêts populaires.

33 C’est le cas autour de la station d’épuration des eaux usées, la seule en activité aujourd’hui dans la presqu’île de Dakar, dans le village traditionnel de Cambérène. Au début des années 2000, un financement européen est destiné à la réhabilitation de la station et au prolongement de l’un des trois émissaires (sorties d’égout) qui lui sont reliés.

Ce projet ne verra cependant pas le jour, du fait de manifestations d’opposition et faute de concertation avec les autorités religieuses de Cambérène, haut lieu de la confrérie musulmane Layenne à laquelle sont liés en particulier les Lébous qui, de fait, imposent leur veto.

Le chargé des Programmes Infrastructures de l’Union Européenne au Sénégal, responsable du projet, en garde un souvenir amer en 2012 : « Les populations du village, soutenues par le Khalife Général des Layennes, avaient manifesté contre ce projet : elles ne comprenaient pas pourquoi l’émissaire qui se déverse toujours sur la plage sainte du mausolée de leur guide suprême, ne pouvait pas être déplacé ailleurs plutôt que réparé comme nous l’envisagions ».

Dans ce cas, l’opposition entre différents univers de normes n’a pas été dépassée. Quand bien même, la confrérie layenne est minoritaire dans le champ religieux sénégalais, la présence d’un haut lieu de référence musulmane rappelle l’intrication d’usages économiques, résidentiels, récréatifs et cultuels auxquels l’espace social lébou se réfère (Laborde, 1997), dans son milieu de vie et dans ses représentations d’un espace assaini.

Si l’on ajoute à cela le fait que la confrérie layenne ne suscite guère d’écoute et se dit « marginalisée » dans les cercles de pouvoir nationaux, sur lesquels les confréries concurrentes des Mourides et des Tidjanes exercent une influence décisive, cette « bataille de l’émissaire de Cambérène » a donc été perçue comme une victoire du pouvoir local contre le pouvoir central et les bailleurs.

34 A Cambérène, le programme est donc vu avant tout comme imposé aux populations, sans étude préalable des pratiques religieuses sur la plage où étaient prévus les travaux ni du rôle du mausolée pour l’attractivité de la localité. Pour les associations environnementalistes locales, une meilleure communication avec les chefs traditionnels et religieux aurait suffi à lever les réticences.

Faute de quoi, un petit groupe de Layennes est parvenu à convaincre une majorité de Cambérènois de descendre dans la rue pour protéger un site sacré du sale et de l’impur. Selon le président de Siggil Hann, association dédiée à l’environnement dans un autre quartier littoral, « il y a eu manipulation, car toute l’information n’était alors pas donnée aux populations ».

Quelques années plus tard, certains habitants regrettaient déjà que le conduit d’évacuation des eaux usées n’ait pas été réparé, puis prolongé, et déploraient que les autorités locales n’aient pas les moyens dont disposait alors la capitale à travers sa coopération européenne.

35 Ainsi le débat local mobilise-t-il différents registres de normes et d’action pour justifier l’intérêt public ou en porter certaines orientations. L’opposition du traditionnel et du moderne se montre plus fluide que dans les documents d’urbanisme, relative à des situations locales et circonstanciée dans le temps. Selon ces arrangements, l’autochtonie constitue elle aussi une ressource mobilisable au gré des intérêts mis en avant par les Lébous.

Fig. 6 : Jeux d’acteurs sur littoral dakarois : interférences et chevauchements des compétences.

Fig. 6 : Jeux d’acteurs sur littoral dakarois : interférences et chevauchements des compétences.
Fig. 6 : Jeux d’acteurs sur littoral dakarois : interférences et chevauchements des compétences.

L’autochtonie : un registre d’action stabilisé pour les Lébous ?

36 A la fin des années 1990, l’affirmation de la dimension conservatoire de la gestion environnementale, au détriment de sa dimension protectionniste, conduit à ajouter la norme de la diversité culturelle à celle de la diversité biologique (Dahou, 2007). Les organisations non gouvernementales internationales jouent un rôle important dans cette combinatoire.

Promouvant des régulations « autochtones » de l’environnement naturel, elles s’appuient sur des groupes identifiés comme tels pour pousser leur agenda face aux États et aux intérêts privés (Dumoulin et Rodary, 2003).

Cette « mode de la gestion autochtone », comme l’ont perçue certains auteurs, s’est diffusée en Afrique dans un contexte marqué par une fragilisation de la gouvernance étatique, par des processus de démocratisation ou de restauration autoritaire propices au « surinvestissement politique » des questions autochtones (Dozon, 2000 ; Bayart, et al., 2001).

Dans ce contexte d’État jugé inefficace, la fascination pour le concept de « société civile » dans le champ du développement, encourage la « traditionalisation de la gouvernance » (Foucher, 2007). Les mots d’ordre de « concertation avec les populations locales », de « responsabilisation » et de « gestion intégrée » entrent dans le vocabulaire des acteurs publics sénégalais, des interlocuteurs municipaux que sont les GIE et CLP, et des associations loi 1901, représentants des mairies de commune ou de ville.

37Ce processus de participation des populations locales est déjà ancien, et l’on pourrait penser que les Lébous jouissent à cet égard d’un appui particulier du fait de leur statut d’acteurs autochtones ; voire même que la « collectivité léboue », reconnue comme telle par l’État sénégalais en dehors de prérogatives foncières légales, bénéficie d’un transfert de pouvoir local. À Abidjan, par exemple, les Ebriés se posent en communautés villageoises pour revendiquer le contrôle du marché foncier de leur territoire mais aussi la gestion de services de la ville, dans les marchés et les gares routières (Botti-Bi, 2008, p. 115).

38Tel n’est pas le cas à Dakar, où les Lébous ne parviennent pas à confisquer la prérogative publique de gestion urbaine. Pourtant, les quelques exemples étudiés sur le littoral dakarois attestent d’une réaffirmation des identités autochtones liée d’une part à la pression foncière accrue, d’autre part au melting pot qu’est devenu le secteur de la pêche (fig. 6). Résistant difficilement aux plans d’aménagement urbain, les Lébous des anciens villages parviennent surtout à garder la main sur les postes de décision dans les organes de contrôle et de gestion de la pêche maritime.

Au-delà des activités économiques stricto sensu, ils sont donc les interlocuteurs privilégiés des municipalités en charge de quelques aménagements et perspectives de ressources dédiés aux pêcheurs et aux mareyeurs. Au-delà du cordon littoral reliant les extensions résidentielles de ces quartiers aux noyaux villageois traditionnels, ces lieux de visibilité des Lébous restent cependant fragmentés.

L’identité autochtone s’inscrit de manière discontinue dans le territoire urbain et se nourrit d’un sentiment de marginalité et d’injustice spatiale : les plus pauvres s’estiment les vrais propriétaires, tandis qu’ils ont le moins d’espace face à d’autres qui se sont installés chez eux.

39Si les savoir-faire des pêcheurs lébous, la connaissance de chants et de mythes des origines, la pratique de rites constituant les attributs d’une culture animiste, tendent à se dissoudre dans le cosmopolitisme urbain, brassage de représentations autant que de pratiques, la tendance n’exclue pas qu’à l’inverse l’identité léboue fasse l’objet de revendications renforcées.

Celles-ci s’expriment dans le terme de « lébouité » et dans un discours autochtoniste porté par le Sérign Ndakarou, représentant de la collectivité léboue. Selon le président de L’Entente des mouvements associatifs pour le développement (EMAD), une ONG attachée à la promotion du patrimoine culturel et à l’encadrement des organisations communautaires de base, ce discours est à double tranchant : quand le slogan Laay lébou lagnou (« nous sommes Lébous ») est scandé lors de manifestations coutumières de quartier, la fierté d’un groupe à assumer ses origines et sa spécificité résonne positivement ; mais tous les discours prononcés au cours de l’événement portent sur la perte de contrôle du régime foncier, non sur la disparition du patrimoine culturel ; l’identité sonne alors avec aigreur comme un « nous sommes chez nous ici, pas vous ! ».

40C’est en ce sens que le Sérign Ndakarou vient d’obtenir en mars 2015 du président sénégalais Macky Sall la promesse qu’une dizaine d’hectares seront « retournés » aux Lébous sur des terrains du centre-ville, avec l’idée d’y construire la Cité « Faubourg Lébou Emergent ».

Pourquoi ainsi ethniciser le nom de ce complexe immobilier, s’interroge le président de l’EMAD ? De fait l’opération apparaît surtout comme un clin d’œil politique à l’égard du « Plan Sénégal Emergent », initiative de développement proposée par le nouveau Président de la République. Mais au-delà d’un geste symbolique, si les terres léboues ne sont pas redistribuées au plus vite et plus fondamentalement à la collectivité, il est à craindre que les discours autochtonistes ne se fassent plus dangereux.

41Pourtant, les acteurs politiques locaux rencontrés dans les quartiers traditionnels s’accordent à dire que le folklore et le panthéon religieux et les cultes lébous pourraient être revisités pour préserver l’environnement et pour ce faisant promouvoir un tourisme solidaire. L’autochtonie pourrait être, dans ses termes, un moteur d’action pourvoyeur de revenus. Pour l’heure, les frustrations foncières qu’elle charrie sont plutôt de nature à bloquer des programmes d’aménagement urbain. En aucun cas, l’autochtonie ne se présente donc comme une question univoque, figée et platement instrumentalisée.

42La gestion du littoral dakarois active un sentiment de dépossession d’autant plus fort chez de nombreux lébous qu’ils n’ont pas diversifié leur portefeuille d’activités urbaines et vivent de front la dégradation des ressources halieutiques.

C’est en ce sens qu’il faut comprendre la revendication d’un droit d’usage propre aux primo-occupants et la centralité des questions foncières dans les conflits de quartiers ou les instances municipales, premières mailles de l’aménagement urbain. Qu’il faut comprendre également les divergences que suscite l’autochtonie.

Certains dépositaires regrettent ainsi que leurs aînés n’aient pas accepté de jouer le jeu de la modernité et de sauver leurs terres de la perte en les immatriculant. Les Lébous seraient donc en partie responsables de leur dépossession. D’autres représentant de la lébouité se braquent sur l’idée qu’ils ont été « volés par l’État » formule récurrente sur le terrain, tentent de spéculer sur quelques reliquats des patrimoines fonciers, et n’hésitent plus à faire de l’autochtonie un outil politique, de fait politisé dans les concurrences de partis et de clientèles urbaines.

La relation entre un groupe minoritaire et le pouvoir en place se montre alors conflictuelle, expression de luttes de leadership, et devient constitutive des formes et des débats de l’action publique sur le littoral urbain.

43Tantôt influents, tantôt marginalisés, les Lébous se montrent ainsi sous le jour de discours et de pratiques souvent contradictoires. Leur contribution au politique par le bas est d’autant plus mouvante que comme dans d’autres lieux de la ville chargée d’incertitudes économiques, les défis de l’aménagement urbain, de l’assainissement et de la durabilité environnementale, réactivent une identité de « village », tout en diluant bien des registres communautaires sous les codes et les économies d’échelle de la gestion métropolitaine.


Conclusion


44 Plus d’une décennie de clientélisation, de privatisation et de bétonisation du DPM, ont conduit les autorités de Dakar à s’impliquer davantage dans la gestion d’un espace littoral vulnérable, et ce faisant à composer avec des initiatives diverses mais toutes assumées comme étant celle de la société civile sénégalaise. L’accaparement des terres côtières met d’abord en jeu la corruption et son rôle dans les rouages politiques de l’État.

45Au niveau municipal, les élus des communes d’arrondissement composent ensuite avec un peuplement contrasté entre villages traditionnels et nouveaux lotissements résidentiels. Tant les représentants d’associations locales que les responsables de groupements économiques, tous proches du pouvoir coutumier lébou, recherchent un rôle de médiateur des milieux populaires marginalisés dans l’agglomération auprès d’autres représentants du pouvoir central.

Les marges de manœuvre portent ici moins sur le terrain réglementaire ou sur une politique de logements sociaux que l’on verrait mieux à l’œuvre dans d’autres capitales africaines, que sur des scènes de visibilité qu’il s’agit d’investir ou de défendre auprès des acteurs publics, au prix d’arrangements avant tout fragmentaires, informels et personnalisés. Ainsi s’articulent plus que ne s’opposent un clientélisme du bas de la ville à celui qui affecte le sommet de l’État jusque dans ses politiques de développement.

46Depuis quelques années cependant, des voix s’élèvent dans les quartiers contre des projets qui ne prennent pas en compte d’anciennes représentations du littoral et les modes d’habiter traditionnels : signe qu’une société civile joue son rôle de mobilisation. Un discours autochtoniste s’exprime dans les médias de Dakar, et semble prendre de l’ampleur depuis l’investiture du Président Macky Sall.

Porté par de nouvelles figures militantes, il cherche à argumenter sur un terrain plus économique, celui des enjeux des ressources foncières et halieutiques, la légitimité des Lébous à gérer le territoire littoral qui les concerne au premier chef. Sous couvert de le protéger et d’en préserver l’exploitation, en partenariat avec l’État, des velléités de réappropriation des terres s’expriment plus fermement non sans risque de heurter ici les autorités du pays.

14 Contes, danses, connaissances cosmogoniques et médicinales, sites sacrés, chants et techniques de p (…)

47Aux références environnementales qui agitent l’action publique pourraient donc s’ajouter celles du patrimoine immatériel des autochtones14, que l’EMAD promeut à travers un projet de musée de la culture léboue. Ces nouveaux porteurs de normes, s’identifient pour l’instant moins parmi les autorités coutumières locales qu’au sein d’intellectuels et d’artistes revendiquant la scène culturelle comme enjeu d’action publique et de mobilisation collective pour Dakar. De quoi s’éloigner aussi des défis locaux de maîtrise du marché foncier dans les communes d’arrondissement du Tànk.


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Notes


1 Certains acquéreurs n’hésitent pas à construire sur la mer : inauguré en 2004, le parc d’attraction Magic Land n’a cessé de s’agrandir et son propriétaire a fait remblayer plus de 2000 m. pour gagner du terrain. http://www.sauvegardelittoral.org/ [date consult.]

2 Nom que se donnent les hommes qui installent des parasols sur des plages publiques, nettoient et font payer l’emplacement.

3 Soit environ trois millions d’habitants, selon le dernier recensement national de 2013.

4 Entre mairies de ville et de commune, autorités coutumières, Ministères et ONG.

5 Victimes d’une mauvaise exploitation des ressources halieutiques, certaines espèces se raréfient voire disparaissent. La concentration de la population sur le littoral a favorisé une augmentation de l’effort de pêche qui s’est traduit par une pression accrue sur la biodiversité marine (Rapport national sur la mise en œuvre de la convention sur la diversité biologique, 2010).

6 Le processus de décentralisation connaît une nouvelle étape à partir de 1996 au Sénégal : le transfert de compétences du gouvernement central ou de ses agences aux communes est calqué sur le modèle français. Les collectivités territoriales prennent en charge la gestion de certains biens publics et la perception de recettes fiscales. L’objectif reste de construire des niveaux d’actions publiques et politiques plus efficaces, plus démocratiques, à partir d’un changement d’échelle et de l’implication d’une pluralité d’acteurs publics, privés et associatifs (Piveteau, 2005). 

7 En 2014, on assiste à une nouvelle réforme communément appelée par les médias « l’Acte 3 ». Les Communes d’Arrondissement deviennent des Communes de plein exercice et devraient gagner ainsi autonomie morale et budgétaire. Mais les élus rencontrés à cette occasion restent méfiants, voire inquiets. C’est pourquoi la réforme des années 1990 ne signe pas le début de la décentralisation, c’est plutôt l’acte 2, l’acte 1 ayant eu lieu lors de l’Indépendance, avec les dispositions sur les collectivités rurales.

8 « Les Lébous, sont regardés comme les pêcheurs par excellence ; non seulement, ils accaparent, même en pays sérère, les moyens de pêche les plus importants, mais on ne concevait guère, jusqu’à ces derniers temps, un Lébou qui ne fût pas pêcheur » (Balandier et Mercier, 1952, p. 18).

9 Tànk signifie pied ou jambe en wolof : « Yoff, Ngor et Ouakam sont comme les trois pieds d’une même marmite qui ne sont efficaces qu’unis ». (propos recueillis à Thiaroye en 2015)

10 Des villageois ont vendu leur terre situées sur les plages qui jouxtent le village, où des promoteurs ont construit des hôtels ou des immeubles loués à des « allochtones », venus perturber l’organisation sociale villageoise – selon des propos recueillis sur le terrain. Devant ces nouveaux bâtiments, les pratiques littorales de pêche, de jeux ou de bains rituels, sont désormais mal vues voire interdites.

11 Entretien avec le chef du bureau des opérations de la DDU, décembre 2013. Les opérations décrites portent sur le ramassage d’ordures, l’aménagement d’un quai de pêche, la surveillance de plage, le relogement de population déplacée d’une zone non constructible, la délimitation de zones de pêche.

12 Entretien avec la maire adjointe de la Commune dans le mandat, janvier 2014.

13 Assemblée des notables coutumiers lébous.

14 Contes, danses, connaissances cosmogoniques et médicinales, sites sacrés, chants et techniques de pêche.

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